En ce moment, il n’en voulait plus à la société, à la religion, à

l’idéal, ni à personne; il n’en voulait qu’au grand vicaire, cause de

son malheur. Et il rêva de vengeances terribles, raffinées.

Les impressions les plus différentes naissaient, se succédaient,

allaient d’un pôle de sa sensibilité à l’autre, se heurtant. Il pensait

à ses sermons du mois de Marie, à l’accueil flatteur qu’il recevait

dans le monde; il se rappelait la foule charmée, domptée par sa

parole... puis une question se dressait, grosse de perplexités: «Non...

pas à Viantais!... Mais où?... Nulle part, je n’ai d’amis!» A se savoir

si seul, son cœur s’enflait, trop plein de tristesses... Et il revenait

au grand vicaire; il l’injuriait: «Canaille! ah! la sale canaille!»...

Brusquement avec un soupir: «Ce pauvre bougre d’évêque!... eh bien! il

va être heureux, avec une sale canaille comme ça.» Presque content:

«Est-ce curieux que je ne puisse rien dire, ni rien faire, sans qu’une

catastrophe ne s’ensuive... C’est vrai pourtant... je souffle dans un

chalumeau, et c’est les trompettes de Jéricho qui résonnent!... Je n’ai

qu’à cracher dans cette rivière, et je suis sûr qu’elle va déborder!»

De l’endroit où il était placé, par une échappée entre les peupliers de

la vallée, il aperçut un coin de la ville, des maisons grimpant les unes

sur les autres, un fouillis d’ombres bleues et de taches claires, barré

de fumées rousses, enveloppé de la brume légère du soir qui commençait.

Il chercha des yeux le palais épiscopal, la terrasse où il ne rôderait

plus, aux heures du crépuscule. Un énorme bouquet d’aulnes les masquait.

Mais la tour de la cathédrale dominait la ville, plantait dans le ciel,

couleur de pâle violette, sa masse carrée et toute sombre. Cette vision

du pays qu’il allait quitter, chassé comme un mauvais serviteur,

l’attendrit et le révolta, tout ensemble. Moitié pleurant, moitié

bougonnant, il abandonna son saule.

--Viantais!... Viantais?... pensait-il... J’y crèverai d’ennui!... c’est

impossible!... Mais où?...

Tandis qu’il remontait vers la ville, le jour décrut, la nuit tomba.

Évitant les rues trop larges, trop éclairées, il s’engagea par les

venelles tortueuses d’un sale faubourg: des murs noirs, faisant coude

brusquement, des chaussées étroites coupées dans leur longueur par un

ruisseau charriant des ordures, où, de place en place, stagnait le

reflet d’un réverbère. A mesure qu’il avançait, Jules était de plus en

plus angoissé, incertain s’il devait poursuivre sa route, ou bien

s’enfuir. Il songeait. «Revoir l’évêque?... ça va être encore des

embêtements!» Des ouvriers rentraient avec des bruits lourds de sabots;

des femmes le frôlaient de leurs jupes; peu à peu, les murs se trouaient

de lumières. Et, tout à coup, à sa gauche, au-dessus d’une porte

mi-ouverte, une lanterne, portant, sur ses verres dépolis, un énorme =8=,

s’alluma; et dans l’ombre de la porte, il vit une femme, grosse,

dépeignée, en camisole blanche. Il ralentit sa marche et se dit: «Si

j’entrais?... si je passais la nuit là?... si, demain, en plein jour,

devant tous, je ressortais de ce bouge ignoble?... si je creusais, d’un

coup, cet abîme entre ma vie d’hier et ma vie de demain?... si...» Un

«psst» parti de la porte lui cingla les reins comme d’un coup de fouet.

Il tressaillit, et, courbant le dos, il passa.

--Monseigneur a fait demander monsieur l’abbé toute la journée, dit le

portier, d’un air digne, lorsque Jules pénètra dans la cour de

l’évêché... Monseigneur attend monsieur l’abbé dans son cabinet... je

suis chargé de dire à monsieur l’abbé...

--C’est bien, interrompit Jules, d’un ton bref.

Il gagna sa chambre, se trempa la figure dans l’eau, changea de soutane,

et se présenta chez l’évêque. Celui-ci, en effet, l’attendait.

--J’ai craint que vous ne fussiez parti, dit-il.

Et désignant un siège:

--Asseyez-vous, monsieur l’abbé.

Le vieux prélat n’était ni solennel, ni colère; il semblait plutôt

embarrassé. Après s’être retourné plusieurs fois sur son siège, il

prononça d’une voix douce:

--Monsieur l’abbé... je ne veux pas de scandale dans mon diocèse... je

n’en veux pas... et l’on m’a promis qu’il n’y en aurait pas... on me l’a

promis formellement... De votre côté...

Il croisa ses bras, sur les accoudoirs du fauteuil, branla la tête.

--De votre côté, reprit-il, vous comprendrez que vous ne devez point,

que vous ne pouvez point rester ici, après l’événement...

--Monseigneur! balbutia Jules, profondément remué... ç’a été un moment

de folie... de... de... de...

Il cherchait ses mots et ne les trouvait point. Devant ce pauvre vieux

bonhomme si faible, si incapable de se défendre, si lâchement et tant de

fois martyrisé par lui, Jules éprouvait une indéfinissable sensation de

stupeur, de remords aigu, et d’accablante pitié. L’évêque lui faisait

l’effet d’un tout petit oiseau, d’un tout petit roitelet qui serait

venu, confiant, se poser sur son épaule, et qu’il aurait pris dans ses

mains, et qu’il aurait, lentement, étouffé... L’évêque poursuivit avec

efforts:

--Nous avons une cure vacante... la cure de Randonnai... C’est une bonne

cure... J’ai pensé à vous la réserver, car je ne veux pas de scandale.

Il y aura, peut-être, des difficultés, mais je m’arrangerai... Retournez

chez votre mère... je lui ai écrit que vous aviez besoin de repos...

Elle vous attend... Faites une pieuse retraite... et priez, priez

beaucoup, monsieur l’abbé... priez énormément.

Jules défaillait sous l’émotion. Il aurait voulu exprimer ce qu’il

ressentait d’infiniment doux et d’infiniment cruel aussi. Il ne le

pouvait pas. Quelque chose d’inconnu encore paralysait son cerveau, son

cœur, sa langue, et, devenu stupide, il continuait de bégayer:

--Monseigneur!... Ç’a été un moment de folie... de... de... de... folie!

--Moi aussi, je prierai pour vous, monsieur l’abbé, fit l’évêque, dont

la voix s’altéra.

Et se levant:

--Adieu!... Remontez dans votre chambre... J’ai donné l’ordre qu’on vous

y serve à dîner.

Le soir, dans son lit, Jules, qui ne pouvait s’endormir, songeait, en

pensant au Père Pamphile et à l’évêque:

--Sont-ce des saints?... Sont-ce des imbéciles?... Comment se peut-il

qu’il y ait des âmes comme ça?... Cela m’épouvante...

* * * * *

Deux mois après, Jules était nommé curé de Randonnai.

Il arriva, un samedi matin, très maussade, juste à temps pour enterrer

le notaire du pays. L’enterrement fut magnifique et de première classe.

Cela dérida un peu le nouveau curé qui, en balançant l’aspergeoir autour

du catafalque, se dit: «Je débute bien... Pourvu que cela continue!»

L’église lui parut misérable, triste et sombre, avec sa voûte basse,

écrasée, et ses massifs piliers qui supportaient des arcs d’un dessin

vulgaire. «Une vraie caverne! pensa-t-il. Le bon Dieu doit joliment

s’embêter là dedans.» Puis, il examina les prêtres, venus des paroisses

voisines, pour assister à la cérémonie, lesquels l’examinaient aussi,

d’un coup d’œil furtif, sournoisement glissé, derrière le psautier. Et

il pensa, en réprimant une grimace, et en couvrant d’encens et de

prières le défunt: «Et c’est avec ça qu’il faudra que je vive!... Ça va

être gai!... Où donc ai-je vu toutes ces vilaines faces?» Il en remarqua

un, aux cheveux luisants de pommade, dont la figure grassouillette et

très rose lui semblait particulièrement connue: «Parbleu! se

rappela-t-il... Je crois bien... C’est le lapin du séminaire!»

Au cimetière, tandis qu’il chantonnait des versets latins, il aperçut,

près de la fosse, une botte de paille. S’interrompant tout à coup:

--Qu’est-ce cela? demanda-t-il, derrière lui, à un gros chantre, à face

bourgeonnée d’ivrogne, et qui puait le vin.

Et le chantre, d’une voix grasse:

--C’est de la paille, monsieur le curé.

--Je le vois bien que c’est de la paille... Et pourquoi cette paille?

--C’est censément par égard pour les parents... On la met sur le

cercueil, et ça fait que ça empêche le bruit de la terre, qui tombe

dessus...

--Enlevez cette paille! commanda le curé... Je ne veux pas de cette

paille, ici...

--Mais toutes les familles en veulent, monsieur le curé... c’est

l’habitude.

--On en changera... Enlevez cette paille, je vous dis... Et vous, je

vous engage à ne vous saouler, dorénavant, qu’après les offices.

Et il reprit les versets latins, sans faire attention aux chuchotements,

aux murmures qui s’éparpillèrent dans la foule.

Le lendemain, à la première messe, montant en chaire, il s’expliqua

ainsi, devant ses paroissiens.

«Mes frères,

«En arrivant, hier, parmi vous, j’ai constaté, avec tristesse, que vous

aviez des habitudes déplorables, auxquelles je vous prie, et je vous

ordonne, au besoin, de renoncer, car je vous avertis que je ne les

tolérerai pas. Que signifie cette paille, étalée sur les cercueils? La

mort est un mystère auguste que je veux qu’on respecte, par-dessus tous

les autres... Est-ce donc la respecter, que de lui donner une honteuse

litière, comme à vos bestiaux? On me dit que c’est par égard pour les

vivants et pour leur épargner le bruit que font les pelletées de terre,

jetées sur les planches nues des cercueils!... Lâches cœurs qui ne savez

pas même pleurer et qui repoussez la souffrance que Dieu vous donne...

Eh bien! moi, je veux qu’on ait de l’égard pour les morts. Je veux qu’un

étranger qui assisterait, par hasard, à des obsèques, dans ma paroisse,

ne puisse pas se dire, en voyant apporter de la paille, sur les fosses:

«Quel est donc le cochon qu’on va griller là?»

Puis, se signant d’un geste large et bredouillant: «Au nom du Père, du

Fils, et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il!», il commença de réciter le

prône et paraphrasa l’évangile du jour.

Longtemps dans le pays de Randonnai, on parla de ce début oratoire du

nouveau curé, qui fit une profonde impression sur les âmes.

Le presbytère était situé à l’extrémité du bourg. Protégé contre

l’espionnage des habitations voisines par une épaisse charmille, et

quelques hauts sapins, il n’avait devant lui que l’espace libre des

champs vallonnés. Il plut à Jules à cause de son isolement et de son

silence. La maison était propre, gaie, nouvellement recrépie à blanc,

avec des volets verts, et un petit perron à double escalier, que

décorait la fantaisie luxuriante des glycines emmêlées. Le perron

descendait au jardin très vaste, bien percé d’allées sablées qui,

toutes, aboutissaient autour d’une sorte de rond-point, occupé, en son

milieu, par une statue de la Vierge, à l’abri sous un laurier sauce. Un

courtil, planté de pommiers, attenait au jardin. Rien ne manquait pour

rendre le séjour agréable, ni les communs bien aménagés, ni la

basse-cour, parfaitement disposée pour l’élève des volailles et des

lapins. Jules n’avait pas, non plus, à subir de côte-à-côte, souvent

gênant, avec son vicaire; celui-ci habitait un petit pavillon, à

l’entrée des communs, et, très discret, ne se montrait qu’aux heures des

repas.

Pourtant, ses visites terminées, il s’ennuya. Partout où il s’était

présenté, il avait reçu un très froid accueil qu’il attribua à la

fâcheuse aventure de l’évêché, sans réfléchir que son premier sermon

suffisait à justifier l’attitude gourmée de ses paroissiens. Il ne s’en

émut pas, d’ailleurs: «Eux chez eux; moi chez moi, j’aime mieux ça!» Et

ce fut tout.

Loin de trouver un apaisement en cette calme retraite où nul bruit

n’arrivait, ses nerfs se tendirent plus encore, au point qu’à la maladie

morale vint s’ajouter une réelle souffrance physique. Il ne dormait

plus; une exaspération de tous ses membres le jetait hors du lit, et il

passait ses nuits à marcher dans sa chambre, le cœur gonflé d’il ne

savait quelle noire tristesse. Cela inquiéta vivement sa mère.

Mᵐᵉ Dervelle était venue à Randonnai pour y installer son fils. Elle

avait mis à l’arrangement du presbytère toute son adresse de maîtresse

de maison économe et délicate, soigneuse des plus menus détails, toute

sa piété de mère tendre. Elle-même avait choisi la cuisinière, ni trop

vieille, ni trop jeune, le jardinier pouvant servir à toutes besognes;

elle avait réglé les dépenses journalières, donné aux gens et aux choses

la direction d’une ménagère accomplie. Un soir, après le dîner, la table

desservie, Mᵐᵉ Dervelle tricotait; Jules, le front soucieux, rêvait.

Depuis que le vicaire était parti, tous deux n’avaient pas échangé une

parole.

--Eh bien! mon enfant?

--Quoi?

--A quoi penses-tu?

--A rien!

--Seras-tu plus sage, plus tranquille, maintenant?

--Oui, maman.

Et Jules se leva, marcha dans la salle, fébrile, nerveux, déplaçant les

chaises.

--Tu dis oui, soupira Mᵐᵉ Dervelle, d’un ton qui ne me rassure guère,

mon pauvre Jules... Et puis, je te vois toujours agité, préoccupé... On

ne peut te dire un mot, sans qu’aussitôt, brrrout!... tu ne partes, tu

ne partes!... Souffres-tu?

--Non!

--Alors qu’est-ce que tu as?

--Je n’ai rien!...

Et tout d’un coup, s’arrêtant de marcher, il s’écria:

--C’est vrai aussi! qu’est-ce que tu veux que je fasse dans ce pays

perdu, au milieu de tous ces imbéciles? Est-ce que c’est une position

pour moi?... Non, là, franchement, est-ce une position?

Mᵐᵉ Dervelle laissa tomber son tricot sur ses genoux, découragée.

--Comment! tu as une cure excellente... ton presbytère est charmant...

Tu peux y vivre le plus heureux des hommes... mais, qu’est-ce qu’il te

faut, grand Dieu?

Jules recommença de marcher, frappant du pied.

--Ce qu’il me faut?... Le sais-je?... Autre chose, voilà tout!... Je

sens qu’il y a en moi des choses... des choses... des choses refoulées

et qui m’étouffent, et qui ne peuvent sortir dans l’absurde existence de

curé de village, à laquelle je suis éternellement condamné... Enfin,

j’ai un cerveau, j’ai un cœur!... j’ai des pensées, des aspirations qui

ne demandent qu’à prendre des ailes, et à s’envoler, loin, loin... Me

battre, chanter, conquérir des peuples enfants à la foi chrétienne... je

ne sais pas... mais curé de village!...

Il poussa un long soupir, suivi aussitôt d’un grognement de colère.

--Curé de village, ou paître des oies, le long des routes, c’est tout

un!... Te souviens-tu du gros abbé Gibory!

--Qui était si drôle? interrompit ma grand’mère, croyant ramener un peu

de gaîté dans les yeux de son fils... Ah! si je m’en souviens!... Il

nous a tant fait rire autrefois.

--Tant fait rire! reprit Jules qui s’irrita davantage... c’est bien

ça... Un gros porc qui ne racontait jamais que des histoires de caca!...

C’est ton idéal, hein! de voir les prêtres se barbouiller de leur

ordure?... Eh bien! sois tranquille, dans quelques années, je serai

comme l’abbé Gibory... moi aussi, je dirai, en imitant le bruit des

coliques débondées: «Fiâ... Fiâ... Fiâ sur les abricots!»

--Allons! allons, supplia sa mère... calme-toi, méchant enfant... Aie

seulement un peu de patience, un peu de courage, et tu seras tout ce que

tu voudras... L’évêque le dit bien... mais c’est ta tête qui te perd...

--L’évêque?... Beuh!... qu’en sait-il, l’évêque?... et pourquoi m’a-t-il

envoyé ici, l’évêque?... D’abord, c’est de ta faute, si je suis prêtre!

La pauvre femme tressauta sur sa chaise et fit un geste de protestation

étonnée.

--De ma faute?... gémit-elle... Ah! Seigneur Jésus!... que dis-tu là?...

Mais rappelle-toi... rappelle-toi.

--Oui, c’est de ta faute... de ta faute...

Il s’emporta:

--Et ça me dégoûte à la fin d’être prêtre; j’en ai assez de porter cette

ridicule robe... de faire des simagrées plus ridicules encore que ma

robe, de vivre comme un esclave et comme un castrat...

Sa voix était devenue sourde, voilée... les mots s’arrachaient de sa

gorge, avec des efforts violents...

--Je voudrais... je voudrais être Pierre l’Ermite... Jules II...

Robespierre... Bossuet... Napoléon... Lamartine... Je voudrais me

marier!

Ma pauvre grand’mère poussa un cri; et, sans force contre les larmes

qu’elle contenait depuis le début de cette scène, elle sanglota:

--Mon Dieu!... mon Dieu!... mais tu es donc le diable!

--Bien! fit Jules durement... voilà que tu pleures?... Je m’en vais...

Bonsoir.

Et il sortit en claquant la porte.

Après le départ de sa mère, le presbytère lui sembla bien vide. Il

s’était accoutumé à la voir près de lui, si douce, si prévenante, si

active, rôdant sans cesse dans la maison où elle mettait un peu de la

vie sereine, de la clarté apaisante de son âme. Il y avait des moments

où cela lui faisait du bien de poser ses yeux sur ce bonnet blanc, blanc

comme sont blanches les ailes d’un ange gardien, et sur ce petit châle

noir, attendrissant et modeste, sous lequel se cachaient tant de courage

simple et tant de bonté. Et maintenant, depuis qu’elle n’était plus là,

toujours la même immobilité glacée des choses, toujours le même jardin,

toujours le même horizon, toujours le même vicaire aux cheveux

blondasses, au visage tavelé, souriant et muet. Quand il se retrouva en

tête à tête avec son vicaire dont le mutisme l’agaçait, et dont il

sentait que la conversation l’eût agacé plus encore, le poids de sa

solitude lui fut si lourd, qu’il comprit qu’il ne pourrait point le

supporter. Pourtant, il s’y enferma davantage, résolu à ne voir

personne, à borner ses relations, avec ses confrères, aux obligations

strictes de son sacerdoce. Il ne les reçut pas à sa table, refusa leurs

invitations, ce qui désespérait le vicaire habitué aux agapes joyeuses,

où il ne disait jamais un mot, et où il prenait un plaisir énorme et

silencieux. Quant aux conférences, il négligea de s’y montrer et trouva

des excuses dédaigneuses, pour qu’elles n’eussent pas lieu chez lui. Une

fois que le curé doyen lui reprochait cette abstention, Jules répondit:

--Je paie ma cotisation, et je vous laisse ma part du dîner. Que

désirez-vous encore?... Je n’ai point le goût ni l’estomac de ces

petites _pocharderies_ canoniques... Quand j’ai des saletés à faire, je

les fais tout seul et je me cache.

Au fond, l’important était qu’il payât la cotisation. Il fut convenu, à

l’un de ces dîners, qu’on le laisserait tranquille.

--Il est si aimable!

--C’est un ours mal léché.

--Un ours!... dites un bâton _mère de Dieu_.

Cette plaisanterie obtint un succès si colossal qu’on n’appela plus

Jules, dans les presbytères, que le curé _mère de Dieu_.

Tel il avait été à l’évêché, tel il fut dans sa paroisse qu’il ne tarda

pas à désorganiser de fond en comble. Pour vaincre l’ennui, il s’amusa à

révoquer les chantres, le bedeau, le suisse, le sacriste. Jusques aux

enfants de chœur, il renouvela tout le personnel de l’église,

bouleversa le conseil de fabrique, par un accaparement abusif de

l’autorité, et se mit en lutte ouverte, acharnée, contre le maire et le

conseil municipal. Bientôt, en haine du curé, l’esprit d’irréligion

souffla sur ce petit coin de terre, autrefois si tranquille et si

soumis; et l’on vit ce qui ne s’était jamais vu encore: un enterrement

civil. Le dimanche, aux heures des offices, l’église resta presque vide

de fidèles, à l’exception de quelques dévotes obstinées qui ne

comptaient pas, faisant pour ainsi dire partie du mobilier

ecclésiastique. Et les choses en vinrent à une telle intensité

d’excitation que le maire et le curé, s’étant rencontrés, une matinée,

derrière le cimetière, dans un chemin, se prirent de querelle et se

battirent comme des portefaix. Dans une dénonciation anonyme adressée à

l’évêque, on lisait ceci: «... Enfin, Monseigneur, depuis l’arrivée du

curé Dervelle, le nombre des cabarets qui n’était que de dix-huit sur

une population de mille cinquante-trois âmes, s’est accru dans une

proportion scandaleuse. Il est actuellement de quarante-six. C’est la

ruine morale de la paroisse.»

Ces distractions ne suffisaient pas à remplir les journées de Jules.

Tout en continuant d’exaspérer ses paroissiens par d’incessantes

vexations, il eut alors des fantaisies, des caprices, auxquels il se

livrait avec emportement et qui ne duraient pas et que remplaçaient

d’autres caprices et d’autres fantaisies, vite abandonnés. Tour à tour,

il cultiva les tulipes, apprit l’anglais, éleva des faisans,

collectionna des minéraux, commença un ouvrage de philosophie

religieuse, qui devait régénérer le monde: _Les Semences de vie_; œuvre

très vague et très symbolique, où il faisait parler des Christs athées

et babyloniens, dans des paysages de rêve. La tête en feu, il traçait

des gestes énormes, qui résumaient des pensées et des décors grandioses,

disant tout à coup:

--Çà et là, des pylônes!... Et Jésus s’avance parmi des foules... Une

femme vient vers lui, hideuse, aveugle, avec des pieds en forme de

griffes: «Qui donc es-tu?--Je suis la Justice humaine.» Jésus la

repousse, et lui dit: «Tu ne jugeras point.»

«... Une autre femme apparaît, souriante, avec un corps et des regards

d’enfant: «Qui donc es-tu?--Je suis la Folie!» Et Jésus l’embrasse: «Va,

ma fille, et sois maternelle...»

Les difficultés de composition l’arrêtèrent, dès le second chapitre, et

il se consacra à un livre de polémique: _Le Recrutement du Clergé, ou la

Réforme de l’Enseignement religieux_, dont il n’écrivit que quelques

feuillets, faute de documents, ce qui l’amena à se passionner, de

nouveau, pour sa bibliothèque. Ensuite, il se jeta dans le spiritisme.

Le soir, entre le vicaire silencieux et troublé, et le jardinier, ahuri

et sommeillant, il s’asseyait autour d’un guéridon et, jusqu’à minuit,

il évoquait Salomon, Caligula, Isabeau de Bavière, les rois formidables

de Ninive, la Sulamite et Marie-Antoinette. Puis, redescendant les

hauteurs des spéculations magiques, un jour, il s’installa à la

cuisine. Il surveillait les fricots, goûtait aux sauces, inventait des

plats compliqués, mangeait avec des goinfreries insatiables, qui

donnèrent à sa chair des réveils terribles, douloureux, épuisants.

Pendant dix années, il vécut ainsi, effaré, haletant, sans une minute de

répit contre les autres et contre lui-même, toujours ballotté du plus

grossier désir, au rêve le plus inexauçable, précipité des cimes que

hantent les aigles seuls, jusque dans l’auge immonde où les porcs se

vautrent. Cette période de sa vie fut une longue torture, et je m’étonne

encore aujourd’hui qu’il n’ait pas tenté de s’y arracher par le suicide.

Il avait dit à sa mère, et il se disait souvent:

--Je sens qu’il y a en moi des choses qui m’étouffent, et qui ne peuvent

sortir.

Et je me suis demandé quelquefois, quel homme aurait été mon oncle, si

ce bouillonnement de laves, laves de pensées, laves de passion, dont

tout son être était dévoré, avait pu trouver une issue à son expansion!

Peut-être un grand saint, peut-être un grand artiste, peut-être un grand

criminel!

Loin d’être engourdie par le narcotique de l’habitude, sa nature

s’exaspéra de jour en jour. La colère prit chez lui une forme de

véritable folie furieuse. C’était un navrant spectacle que de voir cet

homme éloquent en arriver à ne pouvoir plus achever une phrase, et à ne

se servir que de mots grossiers, vite noyés dans une broue

d’épileptique. Son opinion sur les hommes, il la résumait, dans ce

bruit, pareil à un éternûment.

--T’z’imbéé...ciles!

Quand on lui parlait des prêtres, il semblait que ses yeux, empourprés

par un subit afflux de sang, voulussent s’élancer hors de leurs orbites.

--T’z’imbéé...ciles!... des... des... des... t’z’imbéé... ciles!...

Il se négligea et devint d’une saleté répugnante. On le rencontrait avec

des soutanes sordides et trouées, des sabots dont les brides claquaient,

des barbes de huit jours. Sur son passage, aucun ne se découvrait, et

les petits enfants effrayés à son approche, s’enfuyaient en poussant des

cris.

Parfois aussi, on eût pu le voir qui marchait, à travers les champs, en

quelque sorte soulevé de terre, par l’envolée de ses grands gestes. Il

pensait à l’idée interrompue des _Semences de vie_.

--Çà et là, des Océans... au-dessus, le Ciel... Et Jésus est debout

entre les flots immobiles du ciel, et les flots tourmentés des mers...

Il dit à l’Espace: «Tu gonfleras les orgues où chante l’âme du poète.»

Il dit à l’Infini: «Tu habiteras le regard des femmes, des idiots, des

pauvres et des nouveau-nés»...

L'abbé Jules · 第 10 / 18 段