l’être, et bien que son désir du mal n’eût pas alors de but déterminé,
ses mauvais instincts le harcelaient sans cesse, le poussaient à de
vagues rechutes, et, il était obligé de se livrer, contre eux, à de
rudes combats. Pourtant quelque chose le soutenait qui lui avait fait
défaut jusqu’ici: un intérêt, une ambition. Que de temps gaspillé à de
criminelles et inutiles fantaisies, que de forces perdues dans de
stériles caprices, où il s’étonnait que n’eût point sombré tout son
avenir. Maintenant, il entrevoyait une vie nouvelle qui pouvait être
brillante et féconde. Au lieu de traîner éternellement des soutanes
graisseuses dans les petits métiers de la basse cléricature, il lui
était permis encore d’élever ses rêves plus haut. Il se savait éloquent,
et d’une éloquence qui plaisait, car elle allait plus à la sensibilité
qu’au raisonnement; il savait aussi que, malgré sa disgrâce physique
qu’on oubliait devant le charme réel et très vif de ses agréments
intellectuels, il ne lui était pas interdit d’espérer des succès dans le
monde et d’intéresser les femmes à son ambition. De tout cela, il avait
eu la perception très nette, le jour où ses prédications lui avaient
valu des sympathies non équivoques, et changé brusquement son méprisable
état de paria en une condition enviée de prêtre à la mode. Mais sa
nature l’effrayait; il sentait gronder et bouillonner, au fond d’elle,
des laves terribles, et il en redoutait l’explosion fatale et prochaine.
Il subissait tellement l’attraction du mal que, souvent, à la minute où
il raisonnait, avec le plus de clairvoyance, sur la folie des
inconséquences de son passé, il avait envie de s’y abandonner. Une
force invincible l’entraînait, qui lui donnait le vertige de l’abîme. Et
il comprenait qu’un jour, il s’y laisserait glisser d’un coup, comme ça,
pour rien...
Depuis qu’il était en contacts plus fréquents avec les femmes, son
esprit redevenait l’esclave de la chair. Il échappa, d’abord, aux
tentations par le travail obstiné, par un âpre surmenage du cerveau.
Mais le travail bientôt ne suffit plus. L’immobilité pesante le
condamnait à la défaite. L’amour ne se présentait à lui que sous la
forme d’une débauche compliquée et pénible. Des images impures,
impossibles à chasser, dansaient devant ses yeux, l’arrachaient au
livre, à la pensée, pour le plonger dans une suite de rêves obscènes où
il trouvait d’involontaires assouvissements, et d’où il sortait, hébété,
le cœur plein de dégoût. La prière, non plus, ne le calma point;
agenouillé aux pieds du crucifix, il voyait, peu à peu, comme en un
tableau célèbre, le corps du Christ osciller sur ses clous sanglants,
quitter la croix, se pencher, tomber dans le vide, et à la place du Dieu
disparu, la Femme triomphante et toute nue, la prostituée éternelle qui
offrait sa bouche, son sexe, tendait tout son corps aux baisers infâmes.
Alors, pour étouffer le monstre, il reprit ses courses furieuses à
travers la campagne; il tenta de dompter, à force de fatigues physiques,
la révolte charnelle de ses sens déchaînés.
Toutes ces luttes intérieures, tous ces drames d’une âme en détresse,
Jules, avec une volonté qui ne manquait pas d’héroïsme, les comprima
silencieusement au fond de son être moral, et personne, autour de lui,
n’en ressentit le contre-coup. C’est même au plus fort de ses affres,
c’est au plus douloureux de ses tentations, que, par une ironie
pitoyable qui donne à la vertu la nostalgie du vice, au vice la
nostalgie de la vertu, il éprouva une intense et presque enivrante joie
à chanter en ses sermons l’hymne des voluptés impossédées, l’ineffable
douceur de l’amour mystique, de l’amour introublé d’un rêve de la terre
pour un rêve du ciel.
Tous les ans, on célébrait la fête de l’évêque par des exercices pieux,
des réjouissances littéraires, et un supplément de chocolat, au repas du
matin, dans les petit et grand séminaires. Après la messe solennellement
chantée en musique, les élèves venaient complimenter Monseigneur,
ceux-ci en vers latins, ceux-là en vers français, quelques-uns--les plus
forts--en vers grecs, et se livraient ensuite à une joute académique, où
ils élucidaient un point obscur de l’histoire religieuse, ou bien
fixaient un dogme attaqué par les philosophes. Et la musique jouait des
marches, dans l’intervalle des discours. A cette occasion, le prélat
donnait un dîner auquel étaient conviés les principales autorités
ecclésiastiques, le meilleur élève de chaque classe, et quelques amis
laïques. Comme d’habitude, Jules fut chargé d’organiser la fête,
laquelle, d’ailleurs, ne variait jamais.
Ce jour-là, il était nerveux, plus agité que de coutume. Il avait eu, le
matin, à propos de la décoration du maître-autel, une dispute avec le
grand vicaire qui l’avait irrité. Cela l’amena à observer que, depuis
la réserve de sa conduite et ses succès du mois de Marie, le grand
vicaire semblait le prendre de plus haut avec lui, et ne dissimulait
plus son hostilité. Cependant, les choses allèrent à merveille. L’évêque
subit consciencieusement l’averse des louanges polyglottes, et y
répondit de son mieux. Au dîner, l’abbé remarqua que le grand vicaire
avait, à plusieurs reprises, en le regardant de ses yeux obliques,
ricané avec son voisin, un gros curé dont le nez trop court
disparaissait dans la bouffissure des joues: «Sans doute il se moque de
moi, cette canaille-là», se dit-il. Ce ricanement l’exaspérait. Du
reste, tout, autour de lui, l’exaspérait. Il éprouvait un insurmontable
dégoût à se trouver en ce milieu qui ne lui avait jamais paru aussi
répugnant. Ces lourdes et vulgaires faces de prêtres, aperçues, entre la
rangée des candélabres et des corbeilles de fleurs, les contentements
hideux de ces ventres, ces profils maigres des séminaristes déjà verdis
de fiel, balançant sur de longs cous d’oiseau, des airs candides que
démentaient des mâchoires de carnassier et des yeux fuyants de bêtes de
proie, ce que cela dégageait pour Jules de gaîté grossière, de cynique
insouciance, d’égoïsme féroce, d’appétits vils, d’ignorance abjecte et
de basse intellectualité; ces deux curés, près de lui, qui se contaient
à voix basse, en retenant leurs rires baveux de sauces, de puantes
histoires scatologiques, tout ce qu’il voyait, tout ce qu’il entendait
le mettait hors de lui; et il avait des envies furieuses de se lever,
de lancer sa soutane à la tête de tous ces gens.
L’usage voulait qu’au dessert, le grand vicaire, parlant au nom des
diocésains, adressât une petite allocution à l’évêque. Il était
sentimental et prétentieux, ne ménageait pas l’éloge et savait pleurer
aux endroits convenables. Le moment venu, il quitta sa chaise, se
tamponna les lèvres avec son mouchoir, toussa trois fois, ainsi qu’il
faut faire, et les convives attentifs tournèrent vers lui leurs regards
luisants. Il commença dans un silence auguste:
«Monseigneur,
«Dans ce jour béni entre tous, où les enfants de la sainte Église
catholique, apostolique et romaine, ces enfants que vous guidez, avec
une si paternelle sollicitude, avec un dévouement si admirable, dans les
voies sacrées de la religion, dont Bossuet a pu dire...»
Mais il fut soudainement interrompu. L’abbé s’était dressé, debout, le
corps penché au-dessus de la table, et tendant son poing vers le grand
vicaire:
--Taisez-vous! cria-t-il... Pourquoi parlez-vous?... De quel droit?...
Au nom de qui?
Le grand vicaire resta pétrifié dans la pose qu’il avait prise, et dans
le geste commencé. L’évêque, très pâle, s’affaissa sur son siège. Un des
assistants, s’étant violemment retourné, fit choir une bouteille de vin
qui se brisa sur le parquet. Et tous tordaient leurs mentons grimaçants
vers l’abbé qui, d’une voix vibrante, répéta:
--Taisez-vous!... que parlez-vous de religion... d’Église?... Vous
n’êtes rien... rien... rien!... Vous êtes le mensonge, la convoitise, la
haine... Taisez-vous... Vous mentez!
Au milieu d’un silence profond, que ne troublait pas un souffle, de ce
silence de mort qui succède aux cataclysmes, l’abbé continua:
--Vous mentez tous!... Depuis une heure, je vous regarde... Et, à le
voir porté par vous, je rougis de l’habit que je porte, moi... moi qui
suis un prêtre infâme, qui ai volé, et qui vaux mieux que vous,
pourtant!... Je vous connais, allez, prêtres indignes, réfractaires au
devoir social, déserteurs de la patrie, qui n’êtes ici que parce que
vous vous sentiez trop bêtes, ou trop lâches, pour être des hommes, pour
accepter les sacrifices de la vie des petits!... Et, c’est vous à qui
les âmes sont confiées, qui devez les pétrir, les façonner, vous dont
les mains sont encore mal essuyées de l’ordure de vos étables... Des
âmes, des âmes de femme, des âmes d’enfant, à vous qui n’avez jamais
conduit que des cochons!... Et c’est vous qui représentez le
christianisme, avec vos mufles de bêtes à l’engrais, vous qui ne pouvez
rien comprendre à son œuvre sublime de rédemption humaine, ni à sa
grande mission d’amour... Cela fait rire et cela fait pleurer aussi!...
Une âme naît, et c’est dix francs... une âme meurt, et c’est dix francs
encore... Et le Christ n’est mort que pour vous permettre, n’est-ce pas,
de creuser la fente d’une tirelire dans le mystère de son tabernacle et
de changer le ciboire en sébile de mendiant... Mais, quand je vous
entends parler de la Vierge, il me semble que j’assiste au viol d’une
jeune fille par un bouc...
De sourdes rumeurs s’enflant peu à peu, devenues bientôt des cris de
colère, des protestations furieuses, des vociférations indignées,
couvrirent sa voix. Beaucoup étaient debout, la face congestionnée, qui
brandissaient, en l’air, des serviettes, des couteaux, et gesticulaient
tumultueusement. Par delà la clameur grandissante, on entendait des
bruits clairs d’argenterie, de vaisselle remuée; le parquet craquait; et
sur les murs ébranlés, les faïences résonnaient, secouées au bout de
leurs attaches. Jules se débattait, écumait, hurlait dans le vacarme, en
projetant, l’un après l’autre, d’un mouvement alternatif, ses deux
poings crispés:
--Allez-vous-en!... Retournez au purin... au crottin... Je vous
chasse!... Je vous chasse!...
Alors, l’évêque, plus pâle qu’un cadavre, fit signe qu’il voulait
parler, et le silence se rétablit instantanément. Ses lèvres
tremblaient, exsangues; il claquait des dents... Et d’une voix si faible
qu’à peine on l’entendit, d’une voix entrecoupée d’efforts douloureux,
comme celle d’un agonisant, il dit:
--Monsieur l’abbé... C’est moi... c’est moi qui vous chasse!... vous
avez...
--Vous?... cria Jules, dans les yeux duquel passa la lueur d’une folie
sanglante... vous?...
Il faisait le geste de rudoyer un personnage imaginaire.
--Vous?... vous n’avez pas le droit, vous!... vous avez volé le
testament!... Une mitre à vous?... Ce qu’il vous faut, le savez-vous?...
Quatre pieds de chaîne et un boulet!
L’évêque poussa un cri, ouvrit la bouche et, battant l’air de ses mains
glacées, il retomba sur son siège, la tête roulante, les bras inertes,
évanoui.
* * * * *
Le lendemain, à pointe d’aube, Jules sortit. Il avait préparé ses
malles, et comptait partir, le soir même. Mais où? Il n’en savait rien.
Dans le malheur, c’est vers la maison paternelle que vont les premiers
regards de celui qui cherche à être consolé. Jules n’aimait point son
pays; aucun doux souvenir ne l’y attachait, aucune joie de jeunesse.
L’idée de retourner à Viantais lui était insupportable; il faudrait y
donner des explications, subir des reproches, ne voir que des visages
tristes ou courroucés, n’entendre que des soupirs et des lamentations.
Cela ne le tentait point. Il eût désiré se cacher quelque part, très
loin, dans un endroit où personne ne l’aurait connu. Paris aussi
l’attirait, par son mystère, par toutes les espérances vagues de crime
ou de relèvement qu’il souffle aux obscurs déclassés. Il n’avait point
d’argent. Et d’ailleurs qu’y ferait-il? Enfin, il verrait, il
réfléchirait... En attendant d’avoir pris une résolution, il ne voulait
pas rester à l’évêché, dans la crainte d’y rencontrer Monseigneur, ou
quelque autre témoin de sa stupide aventure. Et il allait préoccupé,
mal à l’aise, incertain, chassant, devant lui, des cailloux, du bout de
ses souliers.
Comme il se trouvait sur la route du Réno, la pensée lui vint de passer
cette journée avec le Père Pamphile. De sa visite ancienne, il lui était
resté un grand remords, une grande impression, et, bien des fois, il
s’était promis de revoir ce dément sublime, et de se réconcilier avec
lui. Même une folie lui traversa la cervelle. Pourquoi ne vivrait-il pas
au Réno, ne s’arrangerait-il pas avec le vieux trinitaire?... Il
creuserait des trous, remuerait des arbres, quêterait... Non, c’était
absurde!... Se défroquer?... quelle misère?... La tare en demeurait
ineffaçable sur les épaules de l’homme, habitué à porter la soutane. Du
mépris, de la suspicion, voilà ce qui l’attendrait partout!... Alors, il
chercha. Un poste sacrifié dans une mission lointaine?... Voudrait-on de
lui, seulement!... Le couvent?... On ne l’y recevrait point!... Il
chercha encore, ne trouva rien, se sentit perdu. Et il eut peur.
Inquiet, comme une bête que les chiens poursuivent, il marchait le dos
courbé, l’oreille aux écoutes, la mort dans l’âme.
Le matin, vêtu d’azur limpide, souriait dans les arbres réveillés; et
des vapeurs parfumées montaient de la terre, toute frissonnante sous les
baisers du jeune soleil.
A quelques pas de l’avenue, Jules rencontra une vieille femme, celle
qu’il avait vue déjà, portant au moine sa bolée de soupe. Comme
autrefois, il lui demanda:
--Le Père Pamphile est-il au couvent?
--V’là quasiment pus d’quinze jours, à nuit, que je l’ons vu, mossieu
l’curé, répondit la vieille... Un jour, y était cor, et pis l’
lend’main, y n’y était pus...
--Ah!
--Y sera, ben sûr, reparti en queuque pays... il est si enragé!
Ce départ causa à Jules une véritable déception. Il hésita pour savoir
s’il devait poursuivre son chemin, ou revenir en arrière...
--Bah! se dit-il, passer ma journée là, ou bien ailleurs!
Et il s’engagea dans les ronciers de l’avenue.
Longtemps, il erra à travers les ruines. L’hiver qui venait de s’écouler
avait été rude au pauvre Réno; les dégels et les tempêtes y avaient
accumulé de nouveaux et nombreux dégâts. L’abbé revit ce qu’il avait vu
jadis, tout cela un peu plus affaissé, tout cela un peu plus tombé, tout
cela un peu plus désolé, et la vue de ces édifices découronnés, de ces
murailles penchées et branlantes, de ces choses dévastées, mortes,
éparses dans le chaos des successifs écroulements et des continuelles
chutes, lui fut d’une tristesse amère et poignante. Il retrouvait, en
tout cela qui était à jamais détruit, l’image de son propre cœur, le
symbole de sa propre vie. Il revit le trou qu’avait creusé le Père
Pamphile, et qu’un glissement du terrain comblait presque aujourd’hui;
un autre, plus loin, s’ouvrait de la longueur d’un homme, étroit et
profond comme une fosse de cimetière. Et il pensa qu’il ferait bon
s’allonger là, se recouvrir de nuit et dormir. La pioche était piquée
dans le sol, au bord du trou, la pioche, illusoire et grossier
instrument des rêves du moine. Jules la souleva, la pesa, la regarda
avec attendrissement. Le fer en était ébréché, le manche tordu, et
pourtant elle lui parut plus resplendissante que l’épée des conquérants,
cette misérable pioche qui, jamais, n’avait fouillé que des nuées... Et
longtemps encore, il marcha, au milieu de cette désolation infinie, en
proie à des rêves funèbres qui achevèrent de navrer son âme. Tout lui
parlait de la mort. Il la voyait s’accroupir derrière chaque bloc de
pierres, s’embusquer derrière chaque crevasse, plonger dans l’ombre des
fenêtres, béantes ainsi que des abîmes; et sur les vieux murs, encore
debout, les lichens et les mousses dessinaient sa forme d’effrayant
squelette. Pour échapper à l’obsession, il évoquait la barbe du
trinitaire, ses yeux si terriblement beaux, quand il s’écriait: «Je la
bâtirai!», si doucement naïfs, quand il contait l’histoire de la
_Marseillaise_.
--La _Marseillaise_! se disait Jules, avec pitié... Pauvre vieux
bonhomme!
Il regrettait qu’il ne fût point là, en cette si mélancolique journée.
Assis à côté de lui, il eût partagé son pain noir, écouté ses
enthousiasmes, et cela lui eût fait du bien!... Mais le vieillard rôdait
sur quelque route lointaine, sans doute, à la poursuite de sa chimère.
Comme il se sentait la tête lourde, l’estomac brisé, que ses membres
las réclamaient un peu de repos, il s’assit sur une poutre abattue, non
loin du pavillon qu’habitait le Père Pamphile, et il continua de rêver.
En face de lui, était un tas de gravats éboulés récemment, car les
fragments de brique qui les parsemaient, montraient, à leur cassure, un
rouge plus vif et brillant. Des solives écrasées, des planches rompues,
dardaient entre les moellons, les briques et les pierres, de longues
pointes échardées. Jules ne prêta d’abord à ces débris d’autre attention
que celle, très attristée, d’ailleurs, qu’il accordait à tous les débris
de ce genre dont les cours du couvent étaient pleines; et, malgré ses
désirs de mort, jugeant l’endroit dangereux, il allait chercher un
refuge loin des bâtiments. Mais bientôt, il remarqua, dépassant les
gravats d’une vingtaine de centimètres, un sabot. Et ce sabot se
dressait en l’air, immobile au bout d’une chose ronde, noire, gonflée,
luisante d’exsudations verdâtres. Autour du sabot voletaient des
mouches, des myriades de mouches, dont le ronflement sonore emplit les
oreilles de l’abbé d’un bruit d’orgues, monotone et prolongé. En même
temps, une puanteur lui arriva aux narines, la puanteur âcre et fade qui
s’exhale des chairs corrompues, et des bêtes crevées.
--Mais, c’est le Père Pamphile! s’écria-t-il.
Et, se relevant d’un bond, il appela comme si quelqu’un pouvait
l’entendre en cette solitude morne.
--Au secours!... Au secours!... Par ici!... Au secours!
Puis il se tut, très découragé. Du reste, aucune voix ne répondit au cri
de détresse, et le silence se fit.
La première surprise de l’horreur passée, l’abbé réfléchit que le
secours qu’il demandait était bien inutile. Le malheur datait de quinze
jours, au moins, du jour où l’on n’avait pas revu le vieux moine, qu’on
croyait reparti et qui était mort, tué par ces ruines aimées.
Tout frissonnant, il s’approcha de l’amoncellement des pierres, les yeux
fascinés par le sabot, au-dessus duquel les mouches bourdonnaient, et
dont la rigidité lui glaçait le cœur d’une intraduisible épouvante.
C’était bien le Père Pamphile!... Dans l’interstice des gravats, Jules
avait aperçu des pans de robe blanche, maculés de sang noir.
--Allons! pensa-t-il, c’est Dieu qui m’a conduit ici!... Un autre l’eût
sans doute découvert... Des gens de justice, des gens d’église,
ravisseurs de cadavres, seraient venus le prendre...
Et, parlant tout haut, il dit:
--Sois tranquille, pauvre vieille carcasse, aucun ne t’arrachera à la
paix de ces lieux que tu chérissais... Tu dormiras dans ton rêve, doux
rêveur; tu dormiras dans cette chapelle que tu voulais si impossiblement
magnifique, et dont tu auras pu faire, au moins, ta sépulture... Et
personne ne saura plus rien de toi, jamais, jamais, charogne sublime!
Résolument, il retroussa ses manches, se pencha au-dessus des décombres,
et il commença de les déblayer. Les mouches, autour de lui,
tourbillonnaient; l’odeur de pourriture montait à chaque minute, plus
suffocante. Mais l’abbé ne voyait pas les mouches aux piqûres mortelles;
il ne sentait plus l’infecte odeur. Pas un instant, il n’interrompit la
funèbre besogne. Il arrachait parfois des lambeaux de peau écharnée qui
s’agglutinaient aux éclats de bois, se poissaient aux morceaux de
briques; parfois, il retirait des bouts de draps sanguinolents, des
poignées de barbe et des tronçons de muscles filamenteux et décomposés.
Enfin ce qui avait été le Père Pamphile apparut; restes horribles, où ne
se reconnaissaient même plus la place des membres ni la forme du
squelette, amas de chairs, d’os, d’étoffes broyés pêle-mêle, boue
gluante de sanie jaune et de sang noirâtre, boue mouvante que des
millions de vers gonflaient d’une monstrueuse vie. De la face écrasée,
entre un quartier du crâne et la bosse d’une pommette, il ne demeurait
d’intact que la ronde cavité de l’œil, dont la prunelle liquéfiée
coulait en purulentes larmes.
Alors, Jules s’arrêta, indécis, la sueur au front.
Cent mètres le séparaient du trou, près de l’église, du trou qu’il avait
choisi pour inhumer le Père Pamphile. Il ne pouvait transporter dans ses
bras ces restes mous et désagrégés; son courage n’allait pas jusqu’à
serrer contre sa poitrine ces immondes débris d’un homme. Il chercha une
brouette, un panier, quelque chose qui l’aidât à véhiculer le cadavre
vers la fosse; n’en trouvant pas, il dénoua sa ceinture, l’enroula
autour du corps, comme les bandelettes, une momie. Ainsi maintenu, il
se mit à le traîner doucement, évitant avec précaution les heurts trop
durs, et les brusques ressauts sur les inégalités du terrain. Les
mouches le poursuivaient de leur vol assourdissant, et le sabot, au haut
de la jambe raidie, vibrait.
La cérémonie ne fut pas longue, Jules descendit le cadavre dans la fosse
qu’il combla de terre jusqu’au niveau du sol. Quand ce fut fini:
--Je te devais bien cela, dit-il, doux conquérant d’étoiles, naïf
tisseur de fumées... Dors et rêve... maintenant le rêve est sans fin...
aucun ne t’en réveillera... Tu es heureux.
Il prit la pioche, qu’il orna d’une couronne de ronces, et l’enfonçant
par le manche, au milieu de la tombe, il la planta debout, comme une
croix.
Puis il se laissa glisser à terre, presque défaillant.
Mais une révolte soudaine le fit bientôt se relever, la bouche crispée,
le regard mauvais. Et tandis que son regard allait du carré de terre, au
fond duquel gisait le Père Pamphile, à l’emplacement de l’église parsemé
de ronces, et couvert de poussière, il songea:
--Ainsi, c’est donc ça, l’idéal?... L’amour... le sacrifice... la
souffrance... Dieu... tout ce vers quoi nous tendons les bras, tout ce
vers quoi s’élancent nos âmes, c’est ça!... Un peu de poussière... de la
boue... et des ronces! Et c’est avec ça qu’on nous abrutit, dès la
petite enfance, qu’on nous arrache à la vie de vérité qui est la haine
et la lutte sans merci, qu’on nous fait la proie du rêve féroce et de
l’insatiable amour!... Ce misérable moine, il a eu le rêve, il a eu
l’amour!... Et l’amour et le rêve, après l’avoir dégradé, avili, sali de
toutes les hontes, le tuent ignoblement... Le voilà maintenant!... Une
charogne puante, dans un tas de boue!... Sur quelle déformation de la
nature reposent donc les religions et les sociétés, ces mensonges?... De
quelle fiction sont donc sortis le juge et le prêtre, ces deux
monstruosités morales, le juge qui veut imposer à la nature, on ne sait
quelle irréelle justice, démentie par la fatalité des instincts, le
prêtre, on ne sait quelle pitié baroque, devant la loi éternelle du
Meurtre... La nature, ce n’est pas de rêver... c’est de vivre... Et la
vie ce n’est pas d’aimer... c’est de prendre... L’idéal... L’idéal...
Ils avaient raison ces gros porcs que j’insultais hier... Et moi,
j’avais tort.
L’abbé haussa les épaules.
--L’idéal! reprit-il tout haut!... attends, attends!... Je vais t’en
donner de l’idéal!
Il reboutonna ses manches, secoua sa soutane, et sifflant l’air d’une
chanson obscène de sa jeunesse, il partit, sans donner un dernier regard
au petit coin de terre, où il venait pieusement d’ensevelir le Père
Pamphile.
Jules ne voulut point rentrer dans la ville avant la fin du jour. Il
s’imaginait que tout le monde connaissait le scandale de la veille, le
commentait; et il lui déplaisait de s’offrir aux curiosités cancanières
qui ne manqueraient point d’accompagner son passage dans les rues.
Attendant impatiemment la tombée de la nuit, il rôda dans les chemins
d’alentour, descendit jusqu’à la rivière, et, tout vague, un peu hébété,
il resta longtemps sous un saule, à regarder tourner la roue d’un moulin
à tan. La faim, les incertitudes, l’angoisse d’un avenir très sombre,
avaient ramené son esprit vers des spéculations moins philosophiques, et
plus terre à terre. D’abord, il remit au lendemain le départ qu’il
avait, avec trop de précipitation, fixé au soir même. Quoi qu’il pût
advenir de lui plus tard, il ne pouvait quitter l’évêché, sans prendre
congé de l’évêque, sans manifester un regret, un repentir... Mais où
irait-il? En admettant que sa faute pût s’oublier quelque jour, il
prévoyait de longs mois, des années peut-être, à passer, en état de
pénitence, éloigné de toute fonction. De plus, il était bien décidé à
refuser un exil possible dans la vicairie d’un petit village. Et ce mot
de vicairie, lui rappelant le grand vicaire, il sentit la haine lui
mordre le cœur.
--C’est à cette canaille-là que je dois tout ce qui m’arrive! se
dit-il... Il m’a agacé... et alors, je me suis encore emballé!...
canaille!... canaille!...