L’abbé marchait lentement, le dos incliné sous le poids d’un invisible

fardeau, le regard baissé vers le sol, où des flaques enfonçaient, en la

reflétant, la changeante image des nuées ralenties. Le vent s’était

calmé, la pluie n’était plus qu’une bruine légère qui allait se

dissipant; et, dans le ciel, éclairé d’une lumière plus blanche à

l’horizon, les nuages déchirés laissaient apercevoir, de-ci, de-là, par

d’étroits interstices, quelques morceaux de sombre azur. Peu à peu, la

campagne, plus verte, sortait des brumes célestes qui noyaient les

contours et les ondulations du terrain, sous une enveloppe de buée

bleuissante; et, sur le fond des coteaux, d’un violet sourd, réveillé

par les taches claires des maisons éparses, les aulnes des prairies, et

les peupliers haut ébranchés, montaient, semblables à de menues et

tremblantes colonnes de fumée rose. Au sommet de la côte, d’où l’on voit

brusquement la ville et ses trois clochers, l’abbé pressa le pas.

C’était un samedi, et les cloches tintaient, se répondaient d’un clocher

à l’autre, annonçant la venue du jour sacré. Elles avaient leurs voix de

fêtes, leurs voix joyeuses, celles qui chantent le repos béni du

travailleur, et le bourdon de la cathédrale, dominant de sa grosse voix

les autres voix plus grêles, allait porter la bonne nouvelle, jusque

dans les lointains de la vallée. A les écouter qui lui arrivaient

assourdies par l’espace, et si douces, Jules éprouva une émotion

délicieuse, dont il eût été incapable d’expliquer la nature et la

cause. Ses nerfs se détendirent, son cœur se fondit dans un

attendrissement, et, sans secousse, sans souffrance, les larmes

jaillirent de ses yeux. Les cloches tintaient, tintaient, et Jules

pleurait, pleurait. Et tandis qu’il pleurait et que tintaient les

cloches, près de lui passa une pauvre femme, hâve, décharnée, à la face

couleur de pierre. Vêtue de haillons sordides, les pieds nus, elle

tirait une voiture, où deux enfants, dans la paille, dormaient, livides

et flétris.

--La charité! monsieur l’abbé, dit-elle.

De son porte-monnaie, l’abbé tira deux louis d’or qu’il mit dans la main

de la pauvresse.

--Tenez! fit-il... Mais ce n’est pas moi qui vous donne... C’est

monseigneur l’évêque... Priez pour lui... Priez pour moi... Et soyez

heureuse quelques jours...

Les cloches s’étaient tues, lorsqu’il franchit la porte de l’évêché;

mais il en gardait encore la vibration douce dans ses oreilles et dans

son cœur. Rentré dans sa chambre, il se prosterna devant une image du

Christ, et, se frappant la poitrine, il implora:

--Mon Dieu, ayez pitié de moi... Pardonnez-moi... Secourez-moi!

Les mains jointes, les yeux levés vers l’image, il demeura en prières,

jusqu’au soir.

* * * * *

Le carême approchait. Jules ne songeait plus à sa bibliothèque, ni au

Père Pamphile, ni à la mort, ni à la vertu. Les émotions ressenties à

son retour du Réno, s’étaient vite envolées, et, plus fantaisiste, plus

tyrannique que jamais, il avait repris la direction des affaires du

diocèse. On revit son ombre noire et tourmentée rôder sur la terrasse,

aux heures du crépuscule; les prêtres qui, peu à peu, en l’absence du

chien de garde, s’étaient remis à danser, la soutane en l’air, heureux

d’une liberté qu’ils croyaient éternelle, recommencèrent à trembler, à

s’observer, à se fuir; autour des petits clochers de village, la terreur

de nouveau régna. Quant à l’évêque, il était «dans les transes»; non

point à cause de la rentrée bruyante de son secrétaire, qui le

débarrassait plutôt d’un trop lourd fardeau, mais l’échéance arrivait,

l’échéance fatale du mandement. Or, il n’avait rien à dire, ne voulait

rien dire, ne pouvait rien dire. Cependant, il fallait s’exécuter coûte

que coûte. Où trouver des phrases assez insignifiantes, des mots assez

effacés pour que les pages qu’il allait écrire, équivalussent à des

pages blanches et que tout le monde fût content. C’était bien difficile,

aujourd’hui que les journaux avaient la manie de tout éplucher et de

donner aux mots les plus simples, aux phrases les plus ternes, des sens

terribles, des interprétations hardies qu’ils n’avaient point.

--Voilà, se disait-il, après de longues et pénibles réflexions... voilà

ce que je puis faire... Je vais recommander aux fidèles de se bien

conduire... de... de... de... d’aller à la messe, à confesse, d’observer

strictement le jeûne, d’être en un mot de bons catholiques, afin que

Dieu écarte d’eux le péché, la grêle, l’incendie, la maladie... Ensuite,

je montrerai que, par la foi... non, je ne montrerai rien... il ne faut

rien montrer... Et je terminerai soit par la paraphrase d’un évangile

quelconque... soit par une invocation à Celui de qui nous viennent

toutes choses, qui nous accorde le pain, le vin, _et cætera... et

cætera..._ et la force de supporter les douleurs de la vie... Cela ne me

paraît pas exagéré... Je ne parlerai ni de Sa Sainteté, parce qu’on me

reprocherait d’être ultramontain, ni de l’Empereur, car on m’accuserait

d’être libéral...

Parti de cette idée, il avait déjà, d’une écriture sans cesse raturée,

noirci plus de cinquante feuilles de papier. A mesure qu’il les

relisait, chaque mot lui faisait dresser l’oreille, et il déchirait l’un

après l’autre les feuillets commencés. Et le pauvre prélat suait,

soufflait, soupirait, se désolait.

Justement, un matin, l’abbé Jules, très dispos et de bonne humeur,

demanda à l’évêque:

--Pensez-vous à votre mandement, Monseigneur?... Voici le carême.

--J’y pense, certainement, j’y pense, répondit le vieillard, avec une

mine effrayée... Ah! quelle terrible chose!

--Pourquoi terrible? interrogea l’abbé.

--Mais, mon cher enfant, terrible à cause des responsabilités, des

ménagements... Dans la situation que j’occupe... une situation de paix,

de concorde, de réconciliation... il faut tant de prudence... ne

froisser personne... Tout cela est d’une délicatesse!...

L’abbé sembla prendre un vif intérêt aux embarras de son évêque.

--Sans doute, fit-il, c’est très délicat... Voulez-vous que nous en

causions un peu?...

--Je ne demande pas mieux, balbutia l’évêque qui ne put dissimuler une

grande inquiétude... Mais vous êtes... vous êtes bien ardent, mon cher

abbé... Les jeunes gens ne voient pas les choses comme les vieillards...

Ils vont, ils vont... et puis... tandis que... voilà...

Il balançait la tête, d’un air grave; son front se plissait; ses lèvres,

collées l’une contre l’autre, laissaient échapper des petits claquements

brefs et clairs. L’abbé répondit d’une voix onctueuse, en s’inclinant

respectueusement:

--Aussi, Monseigneur, ne me permettrai-je pas de vous donner un

conseil... Je tiens seulement à vous répéter ce qui se dit de vous, dans

le monde catholique...

L’évêque eut un soubresaut. Ses yeux étaient devenus tout ronds,

effarés.

--On dit quelque chose de moi dans le monde catholique?... Et que

dit-on?

--D’abord, il n’y a qu’une voix pour approuver la façon dont vous

administrez le diocèse... On fait de votre piété, de votre charité, de

votre justice, les plus grands éloges... seulement on se plaint que,

dans certaines occasions graves, vous ne vous affirmiez pas assez... On

trouve, par exemple, vos mandements un peu gris... un peu fuyants... Ce

n’est pas enfin ce qu’on attend de Votre Grandeur...

L’évêque s’agitait nerveusement, sur son fauteuil.

--Ce qu’on attend de Ma Grandeur?... Ce qu’on attend!... Je ne puis

cependant mettre tout à feu et à sang, voyons... Ce n’est pas dans mon

rôle... Je ne suis pas un spadassin!

--Mais, Monseigneur, on ne vous demande rien de pareil, reprit l’abbé,

qui fit un geste de douce protestation; on voudrait une plus grande

fermeté, une autorité plus hautaine dans vos actes publics, plus de

caractère, plus de flamme... C’est bien différent.

S’exaltant peu à peu et se prenant lui-même comme un comédien, au propre

piège de sa mystification, il continua sur un ton enthousiaste, auquel

l’émotion d’une chose véritablement ressentie donnait des accents de

sincérité:

--On voudrait qu’en face de la philosophie athée qui monte, déborde,

s’installe dans les chaires officielles, ouvertement protégée, payée par

le gouvernement, en face des attaques furieuses, multipliées contre

l’Église sainte, on voudrait qu’une voix s’élevât, vengeresse et

consolatrice, tout ensemble... le cri de révolte et d’espérance d’un

grand chrétien... Les temps sont mauvais, Monseigneur... De toutes

parts, la société craque, la religion s’effondre, tout se désagrège et

pourrit... En haut, sur le trône, l’orgie étalée effrontément, l’orgie

légale... En bas, la bête affamée qui hurle, impatiente de sang...

Partout, la déroute, l’affolement, le vertige du sauve-qui-peut!... Des

générations abominables se préparent qui, si l’on n’y met bon ordre,

iront déclouer, sur les calvaires, le corps du Christ, et transformeront

en banques, ou bien en lieux de débauche, nos églises découronnées du

symbole rédempteur... Vous avez charge d’âmes... Et les âmes ont besoin

d’être soutenues dans la foi, encouragées dans la lutte, rassurées dans

le danger... Il n’est pas bon qu’on se désintéresse de leur destinée

morale... Et c’est une désertion, dont Dieu vous demandera compte, que

de parler de paix et de concorde, quand la guerre est déclarée, que

l’ennemi est sur nous et qu’il nous harcèle!... Voilà ce qu’on dit dans

le monde catholique!... On dit encore...

--Mais, sapristi! je ne vois pas ça du tout! interrompit l’évêque qui

avait écouté, bouche béante d’étonnement, la violente sortie de

l’abbé... Ces gens-là sont fous!... De tout temps, il y a eu des braves

gens et des mauvaises gens... Il en sera toujours ainsi... Que puis-je

faire à cela?... Ce n’est pas moi qui ai créé le monde... Voyons,

dites-moi, ai-je créé le monde?...

Jules poursuivit d’une voix plus âpre et mordante:

--Je ne juge pas, Monseigneur, je répète... On dit encore que cela peut

être agréable de vivre dans un palais, d’y être bien nourri, bien vêtu,

bien au chaud, de cultiver des fleurs, de rimer des vers badins, de

recevoir des hommages et de bénir des passants; on dit que c’est facile

d’écarter avec soin toutes les responsabilités qui menacent le repos,

troublent les digestions et les sommeils, de fermer les yeux pour ne

rien voir de ce qui chagrine, de se boucher les oreilles pour ne rien

entendre de ce qui supplie... Mais on dit aussi que cela n’est ni beau,

ni honnête, ni chrétien, que cela ressemble fort à la trahison d’un chef

qui, le jour de la bataille, abandonnerait ses soldats, et les

laisserait mourir, sans leur porter secours... On dit encore que pour

agir ainsi, il faut avoir des raisons secrètes... On dit encore...

--On dit!... on dit... on dit des bêtises!... s’écria l’évêque qui, très

pâle, le visage égaré, se leva de son siège, et, tournant le dos à

l’abbé, marcha dans le cabinet, avec agitation...

Mais, bientôt, il craignit de s’être montré trop vif. Il ne voulut pas

rester sur ce mot et sur cet audacieux geste, susceptibles de déchaîner,

chez l’abbé, une de ces terribles colères, comme il en avait tant

essuyé... Et calmé, tout d’un coup, il revint près de lui...

--Voyons, mon cher enfant, réfléchissez, vous me parlez de l’Empereur...

qu’est-ce que l’Empereur a de commun avec un mandement de carême?

--Tout le mal dont nous souffrons vient de lui; toute l’impiété, toute

la pourriture dont nous mourons viennent de lui... Sous ses apparences

hypocrites d’ami de l’Église, sous l’insultante protection, dont il fait

semblant de nous couvrir, il est le grand agent de destruction, le...

--Ta, ta, ta, ta!... Qu’en savez-vous?

--Je le sais! fit l’abbé d’un ton net, tranchant, qui n’admettait pas de

réplique.

Alors, le prélat, découragé, se laissa tomber dans son fauteuil. Tout

l’effort dont il était capable, il l’avait donné, sa résistance

faiblissait. Il sentait qu’il ne lui était pas possible d’aller au delà.

Les paroles de Jules le troublaient aussi dans sa conscience; il

comprenait la justice de ces reproches, dont il n’était pas en état de

discerner l’exagération sous la sonorité des phrases prud’hommesques et

déclamatoires. Pourtant il ne se rendit point, tenta de lutter encore.

--Mon cher enfant! gémit-il... voyez donc dans quelle fausse situation

l’on me mettrait!... L’Empereur!... mais c’est lui qui m’a nommé!... Et

puis... et puis... j’illumine au 15 août!

--Oh! Monseigneur! Monseigneur! soupira Jules, tristement... Les grands

saints, les grands martyrs, ceux-là mêmes que vous honorez, ceux dont

vous relisez, chaque jour, la sublime histoire, ne parlaient pas comme

vous faites... C’est sur les marches souillées des trônes qu’ils

allaient porter la parole de vérité... C’est au milieu des foules

hostiles qu’ils confessaient leur foi!... C’est à la face des tyrans

qu’ils poussaient le cri d’anathème!

L’évêque pensa: «C’étaient des insurgés que vos saints», mais il n’osa

point exprimer cette irrespectueuse opinion, et il regarda l’abbé, de

coin, qui se taisait. Celui-ci, debout, la tête haute, les yeux noyés

d’extase, la bouche encore frémissante d’imprécations, ressemblait à un

prophète. Et véritablement, à cette minute précise, oubliant la comédie

qu’il était venu jouer à l’évêque, c’était un prophète. Tout un monde

mystique et visionnaire remuait en lui. Comme Isaïe, il se fût fait

scier en deux, le sourire aux lèvres; il eût marché au martyre avec

ivresse. Il se retira lentement, laissant un grand trouble dans l’âme du

prélat.

Sans se lasser jamais, Jules revint à la charge. Il avait conservé son

masque inspiré, mais ce n’était plus qu’un masque couvrant le ricanement

du mystificateur. Chaque jour, il apportait de nouveaux arguments,

lançait de nouvelles menaces, et l’évêque, obsédé, tyrannisé, mis à la

torture par cet impitoyable bourreau, cédait peu à peu sur tous les

points, pourvu qu’il ne fût pas question de l’Empereur dans le

mandement. Il ne voulait point qu’on touchât à l’Empereur, il ne le

voulait point. Ses dernières forces se concentraient sur ce but unique;

sans cesse il répétait:

--Cela!... non!... jamais!... Il m’a nommé!... Et puis, il y a des

ordonnances inflexibles!... Je veux rester dans la loi!

Le pauvre homme ne mangeait plus, ne dormait plus, vivait dans une

affreuse et constante angoisse. Le moindre bruit, tant sa susceptibilité

était exaspérée, lui causait des sursauts pénibles. Éveillé, il était la

proie des cauchemars. Même en disant sa messe, en récitant son

bréviaire, son imagination lui représentait des scènes atroces de

martyre, des cirques rouges, des bûchers... Pas une minute, il ne

pouvait chasser ces suppliciantes images, goûter un peu de calme repos.

Il eût souhaité être malade, mourir. Comme il avait abandonné le reste,

il finit par abandonner l’Empereur.

--Eh bien, soit!... Mais, je vous en prie, ne prononçons pas son nom,

n’écrivons pas: l’_Empereur_, ni l’_Empire_, ni rien de semblable...

Mettons le potentat... non!... le tyran!... non, non!... Mettons _on_...

_On_, cela dit tout, et cela ménage tout, aussi! Cela peut s’appliquer à

n’importe qui!... Et, cependant, personne ne s’y méprendra!... mon

Dieu!... mon Dieu!... que va-t-il nous arriver?... Et le préfet!... Et

le ministre!... Et le Conseil d’État!... quel scandale!... nous nous

ferons interdire, monsieur l’abbé... nous nous ferons condamner à des

peines honteuses.

Jules gravement répondait:

--Jésus a été crucifié, Monseigneur... s’est-il plaint?

Enfin, le mandement, un beau dimanche, éclata, comme une bombe, dans les

paroisses. Quelques curés, mieux avisés que les autres, se refusèrent à

en donner lecture.

Ce fut de la stupéfaction, de la consternation, de l’indignation... On

crut que l’évêque était devenu fou. Il y avait en cet étrange document

de littérature ecclésiastique, rédigé, tout entier, de la main de Jules,

par phrases brèves, rapides, sifflantes, un accent de pamphlétaire si

âpre, des attaques si directes contre les pouvoirs publics et,

par-dessus tout cela, une telle revendication haineuse des droits de

l’Église, un si ardent appel à la guerre religieuse, que les plus

intolérants, parmi les diocésains, sentant la cause impopulaire et peu

soucieux de la défendre, se mirent à crier comme les autres, et à

demander justice. L’effervescence fut telle que, le soir même, des

groupes d’ouvriers, de gamins et de petits bourgeois, brandissant des

drapeaux tricolores, et chantant la chanson de la reine Hortense,

vinrent hurler autour de l’évêché, dont ils brisèrent les vitres, à

coups de pierres. De province, l’affaire eut vite gagné Paris; de Paris,

la France. En quelques jours, le mandement de l’abbé Jules avait pris

les proportions d’un gros événement européen. Il mettait toutes les

chancelleries en branle, tendait tous les regards vers Rome, mystérieuse

et muette, déchaînait la presse. Et le pauvre évêque, si ennemi du

bruit, occupait l’attention universelle.

Dès la première minute de l’extraordinaire nouvelle--car les formalités

légales de dépôt n’avaient pas été remplies--le préfet était parti pour

Paris. Le ministre des cultes avait mandé l’évêque. Entre la France et

le Saint-Siège, c’était un échange fiévreux de correspondances,

d’explications, de rapports, une allée et venue continuelle de courriers

de cabinet. Et le Conseil d’État, solennellement, délibérait. Dans les

cafés, dans les cercles, dans les salons, chacun commentait la grave

question du jour. On surprenait, le soir, des bouts de conversations,

entre les promeneurs, sur les boulevards.

--C’est peut-être la guerre!

--Il paraît que c’est un enragé, cet évêque-là!...

--Et Rome?... que dit Rome?

Des feuilles sérieuses et bien renseignées établirent l’affiliation de

l’évêque à des sociétés occultes, expliquèrent le fonctionnement du

carbonarisme catholique, dont il était un des plus dangereux chefs, et

qui menaçait la liberté des consciences et la paix du monde. Autour de

son nom, de ses actes, se bâtirent les plus absurdes légendes; on

fouilla dans sa vie privée, avec acharnement; on rappela son procès, à

grand renfort de commentaires insultants; et les journaux satiriques

illustrés livrèrent à l’horreur des foules sa caricature, coiffée de la

sombre cagoule de Torquemada. Aucune voix ne s’éleva en sa faveur. Il

fut désavoué hautement, durement, par la presse cléricale. Et, tandis

que le vieux bonhomme, étourdi, affolé, tout seul, là-bas, dans une

chambre d’hôtel, sentait son âme ployer, s’écraser sous le poids d’une

souffrance infinie et d’une irréparable honte, Jules, exultant,

triomphait. Il savourait, avec une complète joie, le résultat inespéré

et prodigieux de sa mystification, et fier de tout le bruit qu’il avait

déchaîné, il agitait en l’air les feuillets du mandement, comme

autrefois, gamin, la bouteille d’huile de foie de morue de sa sœur

Athalie; et il dansait, et il criait:

--Non!... C’est une bonne farce!... Ha! Ha! Ha! C’est une bonne

farce!... Et tra la la!... Et tra la la! Mon Dieu! que je m’amuse!

Après un mois d’absence, un soir, enfin, l’évêque, furtivement, rentra

chez lui. Blâmé par le ministère, blâmé par Rome, il n’avait tenu de

conserver son poste qu’à l’ingénuité de sa défense, et aux accents

touchants de son repentir; il avait même dû écrire une lettre, rendue

publique, où il regrettait ses erreurs, s’humiliait, demandait pardon...

Quand il eut congédié le grand vicaire et le personnel de l’évêché,

venus pour saluer son retour, il dit à Jules, simplement, d’une voix

très douce:

--Il faudra, monsieur l’abbé, que nous soyons plus sages, à l’avenir...

beaucoup plus sages!... Je l’ai promis.

Mais quand il vit le vieillard si courbé, si amaigri, si méconnaissable,

qui ne lui adressait aucun reproche, et dont les yeux semblaient porter

vers lui la douceur triste d’une prière, l’abbé éprouva, au cœur, un

serrement violent. Et, tout d’un coup, il se jeta à ses pieds,

sanglotant:

--Pardon!... C’est moi!... Monseigneur... moi!...

--Allons, allons! mon cher enfant, consola l’évêque, sur la joue pâle

duquel roulaient deux grosses larmes. Allons, c’est fini, maintenant...

Ne pleurez pas!... C’est passé!...

* * * * *

Six mois s’écoulèrent. Il n’était plus question du mandement. L’évêché

avait retrouvé son calme et Jules semblait s’amender. L’opinion lui

revenait, de jour en jour, plus favorable. Il avait obtenu un véritable

succès en «prêchant le mois de Marie» avec un très grand charme de

parole, une poésie d’amour mystique voilé de tendresses humaines, qui

lui avaient conquis le cœur des femmes. Une transformation physique

s’opérait en lui. Il se soignait davantage, perdait ses habitudes de

prêtre bohème, portait des soutanes presque élégantes, et des boucles

d’argent à ses souliers plus fins. On commençait de le recevoir dans

quelques châteaux d’alentour, avec plaisir. Sous son apparence, rude

encore, et sous ses gestes toujours cassants, il étonnait par la

variété, par l’intérêt délicat et nouveau de ses conversations, coupées

parfois d’une hardiesse de mot ou de pensée, qui n’était pas pour

déplaire même aux plus dévotes. Dans le hasard des lectures nombreuses,

il avait appris énormément de choses, et des plus différentes; et si ces

connaissances, rapidement acquises, n’étaient point classées en son

esprit, avec méthode, il savait s’en servir adroitement, et les mettre,

sans pédantisme, au ton d’une causerie familière. Sa laideur elle-même

disparaissait, la maladresse de son long corps anguleux et dégingandé ne

choquait plus autant; ce qui le rendait autrefois ridicule, lui

constituait maintenant une sorte d’originalité, plutôt agréable, et bien

faite pour le distinguer de la lourde, de la massive banalité paysanne

de ses confrères... Et, plus tard, au milieu d’une épidémie de petite

vérole qui décima un des faubourgs de la ville, il s’était montré brave

et dévoué. Prodiguant son temps, les consolations de son ministère aux

malades pauvres, ensevelissant les morts, il avait donné, à la

population consternée et prise de panique, l’exemple d’un beau courage.

Ses rapports avec l’évêque étaient aussi devenus excellents, bien que,

çà et là, troublés de petits nuages, vite dissipés.

Depuis sa triste aventure, l’évêque avait beaucoup vieilli; sa santé se

faisait plus délicate, ses facultés baissaient. Quoiqu’il ne parlât

jamais de cette affreuse histoire, on sentait qu’il en souffrait

toujours, que la blessure en demeurait non guérie et saignante. Jules

s’ingéniait à lui faire oublier ces mauvais souvenirs, en flattant les

douces manies du vieillard. Il avait même étudié la culture des

géraniums et des pélargoniums, afin d’en pouvoir causer avec lui. Tous

les deux, ils disputaient sur les poètes latins. L’évêque soutenait

Virgile; Jules défendait Lucrèce.

--Mais c’est un athée, votre Lucrèce! s’écriait l’évêque.

--Et votre Virgile qui croyait aux divinités carnavalesques de

l’Olympe?... A cet imbécile de Jupiter? à Junon?

--Enfin, il croyait à quelque chose!... Que voulez-vous? de son temps,

il n’y avait pas d’autres Dieux... Et puis il n’y croyait pas tant que

ça!... Il avait deviné le christianisme...

--Mais Lucrèce a tout vu, tout senti, tout exprimé de ce qui est la

nature, de ce qui est l’âme humaine. Et combien magnifiquement!...

Aujourd’hui encore, il nous domine... Tout découle de lui, systèmes et

poésies. Et plus nous allons, plus son œuvre lumineuse grandit et

bouleverse!... Sans lui, nous en serions encore à adorer Minerve et son

casque, et cette brute de Vulcain!... Et puis Virgile, ses beaux vers,

ses beaux rythmes, il les a volés à Lucrèce.

--Ne dites pas cela, mon cher enfant, protestait le prélat... Virgile

est la source, croyez-moi, la source unique. C’est à lui qu’il nous

faudra revenir, toujours, toujours...

--A-t-il seulement poussé ce cri de souffrance: _Pacata posse omnia

mente tueri!_... Oh! pouvoir contempler toutes choses, d’une âme

pacifiée!... Sans Lucrèce, Monseigneur, nous n’aurions ni Pascal, ni

Victor Hugo!

--Victor Hugo! mon cher enfant!... C’est un monstre!

A la suite de ces causeries, l’évêque se sentait très heureux... Et il

disait à Jules:

--Mon cher abbé, je n’ai que vous... Aimez-moi toujours comme ça!

--Oui, oui! Monseigneur... Je vous ai causé tant de chagrins.

--Mais non! mais non!... C’est moi qui suis ainsi... c’est mon

caractère!... Enfin, je n’ai que vous.

L'abbé Jules · 第 8 / 18 段