les fosses qu’il avait creusées, remuait des sacs de ciment, criant avec
une joie navrante d’enfant: «Ça marche!... Ça marche!» Et il s’adressait
aux charretiers: «Ah! mes amis!... C’est bien!... Vous aurez contribué à
l’édification de la chapelle!... Vous êtes de braves gens! Dieu vous
bénira!...» Naturellement, de même que le bois avait pourri, les pierres
gelèrent, la chaux, délayée par la pluie, coula, le ciment durcit dans
les sacs. Des quelques matériaux intacts, la plupart disparurent,
emportés, la nuit, par des maraudeurs. Ces pertes ne ralentissaient pas
son courage, ces malheurs ne diminuaient pas sa confiance. Il se
contentait de dire gaîment: «Nous remplacerons ça!» C’étaient aussi de
longues conférences avec des architectes et des entrepreneurs qui,
s’étant rendu compte, à la première minute, de la folie du Père
Pamphile, et désireux de l’exploiter, lui proposaient les plans les plus
baroques, l’excitaient à des dépenses inutiles, s’acharnaient à le voler
à qui mieux mieux. Métrant, cubant, déroulant de grands papiers jaunis
où étaient tracées des figures géométriques, ils allaient, entre les
blocs de pierre, ou bien à travers les ronces, affairés, poudreux et
géniaux. D’un geste large, ils ébauchaient, en l’air, des projets
d’architectures babyloniennes, faisaient tourner des cathédrales au bout
de leur doigt. Et le Père Pamphile, son livre à la main, donnait des
explications historiques.
--Voyons, Messieurs, nous ne créons pas... nous reconstituons... C’est
bien différent... Tenez, là, était le maître autel... en pierre
sculptée... trente-deux figures!... Et quelles figures!... Un
chef-d’œuvre! Là, le retable... moins ancien et très riche... en
porphyre... un don de Louis XIV.
--Du porphyre! disait l’entrepreneur. Justement, j’en ai un lot qui
ferait joliment votre affaire... Et du beau, et du bon marché!
--C’est ça!... Envoyez-le... Je le prends... Là, les stalles
capitulaires... des merveilles... en chêne!
Il acceptait tout, retrouvant, lorsqu’il ne mendiait plus, sa candeur
inconcevable de bonne dupe.
Et puis il repartait.
Successivement, il parcourut la France, l’Espagne, l’Italie, l’Autriche,
l’Asie Mineure. Partout il s’entourait de relations puissantes, se
créait des influences politiques et des protections mondaines, qu’il
savait exploiter avec la plus surprenante adresse. Un jour, reçu dans le
palais d’un cardinal romain, qui le chargeait d’une mission secrète; un
autre jour, roulant sur un paquebot, en compagnie d’une bande de
comédiens nomades, avec lesquels il organisait, à bord, des
représentations, dont il empochait la recette; ou bien encore, capturé
par des brigands qui le forcèrent à les accompagner au sac d’un couvent
de religieuses, et le renvoyèrent, avec sa part de butin gagné; tantôt
reître, tantôt pitre, tantôt espion, tantôt missionnaire, et toujours
mendiant, le Père Pamphile, pendant trente-cinq années, incarna le type
de l’aventurier romantique, habile à toutes les métamorphoses, prêt à
toutes les besognes, pourvu qu’elles fussent largement payées. A force
de souplesse, d’avilissement, de courage et de folie, il écuma, sur les
grandes routes de l’Europe, où traîna sa robe, l’invraisemblable somme
de cinq cent mille francs.
De ces frottements salissants, de ses successives déchéances, de ces
glissades de plus en plus rapides, dans la boue des métiers honteux, le
moine ne gardait ni un remords, ni un dégoût, ni l’impression d’une
souillure quelconque. Il n’en gardait qu’un souvenir changé en haine
féroce, le souvenir d’un capucin, rencontré en Espagne, et qui quêtait
comme lui, aux mêmes endroits que lui. A part ce souvenir qui le faisait
s’emporter furieusement contre les capucins et aussi contre tous les
ordres mendiants, il parlait de ses plus répugnantes aventures, ainsi
que d’une chose naturelle, avec une inconscience pénible. Et, l’on
sentait, à l’entendre, que ce doux homme serait allé jusqu’au crime,
comme les prostituées vont à l’amour, sans savoir. En cette impudente
vie de vagabond, si bien faite, cependant, pour détruire son rêve, il
n’avait rien vu, rien compris, rien éprouvé en deçà et au delà de ce
rêve. Un fait s’accomplissait qui dominait tout, un fait supérieur aux
conventions humaines: la chapelle. Pour lui, il n’y avait plus ni
peuples, ni individus, ni justice, ni devoir, ni rien; il n’y avait que
la chapelle. Le point de départ de sa folie: l’Ordre de la Rédemption à
reconstituer, il n’y songeait plus. Les corsaires, les trinitaires, les
captifs, saint Jean de Matha, autant d’ombres lointaines qui allaient
s’évanouissant. Et la chapelle emplissait la terre, emplissait le ciel.
Le ciel était sa voûte, les montagnes ses autels, les forêts ses
colonnes, l’Océan ses baptistères, le soleil son ostensoir, et le vent
ses orgues. Pendant le temps qu’il rêvait ainsi, sur les routes
étrangères, le Réno, abandonné, servait de refuge aux vagabonds sans
gîte et aux amoureux, et les chats sauvages, s’y poursuivant de pierre
en pierre, s’accouplaient sur les ruines, plus mortes sous la pâleur
tragique de la lune.
Maintenant le Père Pamphile avait soixante-quinze ans. Malgré ce grand
âge, et bien que son corps, amaigri et noueux, se courbât vers la terre,
il demeurait robuste et plein de vie; la même foi illuminait ses yeux,
aux paupières tombantes; le même enthousiasme poussait ses membres
raidis vers les conquêtes chimériques. Il souriait comme un petit
enfant. Une année, au Réno, où il travaillait plus qu’un manœuvre, du
matin au soir; l’année d’après, à l’étranger, où il quêtait, jamais il
ne prenait un seul instant de repos. Les terrassements, pour les
fondations de la chapelle, avaient été enfin commencés, puis abandonnés,
faute d’argent. Des cinq cent mille francs, tout avait passé en plans
d’architecte, en mémoires préparatoires d’entrepreneurs, en achats de
matériaux et d’outillage, sans cesse perdus ou volés, sans cesse
renouvelés. Mais le vieillard ne désespérait pas. Lorsqu’il revenait de
ses longues tournées, la poche garnie, il achetait encore; encore il
conférait avec les architectes et les entrepreneurs; et c’étaient les
mêmes stations, les mêmes comédies. On métrait, on cubait, on déroulait
les mêmes papiers jaunis, on s’exaltait aux mêmes projets; le Père
Pamphile, son livre à la main, recommençait les mêmes explications:
--Pardon, Messieurs... nous ne créons pas... nous reconstituons... Là
était le maître autel...
Il n’avait rien changé à son régime; on lui apportait sa soupe le
matin, et le soir son morceau de pain; puis, la nuit venue, il montait à
la chambre du petit pavillon, devenu un taudis immonde, tapissé
d’ordures, planchéié de fumier. Après une prière devant le crucifix, il
s’étendait sur sa couchette de bois, et tandis que le vent soulevait sa
barbe d’un frémissement glacé, les chats-huants, qui ne s’effrayaient
plus, perchés sur les poutres, dans l’angle du toit, le regardaient
dormir de leurs grands yeux fixes, et le couvraient de leurs fientes.
* * * * *
L’abbé Jules connaissait le Père Pamphile qui était en rapports
fréquents avec l’évêché et, comme tout le monde, il le prenait «pour une
vieille canaille», conscient des bassesses qu’il commettait. Avec la
facilité, que possèdent tous les optimistes, d’improviser des plans
hardis et scélérats sans se donner la peine de les approfondir, l’abbé,
ce matin-là, en pensant au Père Pamphile, avait, dans l’espace d’une
minute, ébauché vaguement des projets de chantage admirables que son
autorité reconnue, la terreur qu’il inspirait ne pouvaient que mener à
bien. Aussi était-il parti à la hâte pour le Réno, ses idées encore
incertaines et brouillées, mais s’en remettant au hasard, du soin de les
débrouiller, le moment venu.
Après avoir longé des constructions basses, tellement en ruine qu’il eût
été impossible d’en préciser la nature; après avoir traversé deux
petites cours où se voyaient encore les arcades brisées d’un cloître, où
le terrain détrempé par la pluie, gâché par les charrois, n’était
qu’une mare de boue à la surface de laquelle nageaient des gravats, des
débris de toute sorte; après avoir passé sous un porche qu’étayaient des
madriers pourrissants, l’abbé déboucha dans une cour immense, fermée par
des bâtiments en quadrilatère, inégaux de hauteur, bizarrement
déchiquetés sur le ciel, les uns éventrés et pareils à des éboulements
de rocs, les autres tapissés de mousses, si couverts de végétations
emmêlées et verdissantes, qu’on eût dit plutôt un coin de forêt sauvage.
D’abord, il ne vit rien qu’un chaos de pierres de taille, de bois en
grume, de poutres à peine équarries, d’outils épars, et au-dessus de ce
chaos, l’armature commencée d’un échafaudage, deux grues, qui
profilaient sur le fond crayeux de la cour, leurs longs cous de bête
décharnée; toute la détresse immobile et navrante d’un chantier
abandonné en plein travail. Puis, il crut entendre un bruit sourd, comme
le bruit d’une pioche creusant la terre. Guidé par le bruit, il aperçut
à quelques mètres de l’échafaudage, dans un espace libre, de forme
hexagonale, et fraîchement terrassé, il aperçut la pioche qui sortait du
sol et qui y rentrait, par courts intervalles réguliers, sans qu’il lui
fût possible de distinguer les bras qui la mouvaient. Il se dirigea vers
cet endroit, se perdant dans le dédale des tas de moellons et des blocs
de pierre, franchissant des lacs de chaux, enjambant des troncs d’arbre,
et il finit par découvrir, au fond d’une tranchée, le Père Pamphile qui,
les pieds dans l’eau, le visage ruisselant et très rouge, s’acharnait à
piocher.
--Bonjour, mon Père! dit l’abbé.
Le Père Pamphile leva la tête et reconnaissant l’abbé:
--Ah! c’est vous, monsieur l’abbé! fit-il joyeux et surpris... Vous
venez visiter mes travaux!... C’est très gentil... vous le voyez, ça
marche!
--Et qu’est-ce que vous faites là, mon Père, avec votre pioche?
--Je creuse, monsieur l’abbé, je creuse les fondations... Mais le temps
est bien mauvais!
Le Père Pamphile lâcha la pioche, essuya sa longue barbe, étoilée de
boue, et rabattit sur ses jambes la robe qu’il avait nouée autour de ses
reins.
--Bien mauvais! répéta-t-il... Et c’est cette eau qui me gagne!...
Donnez-moi donc la main, que je remonte... Ah! c’est très gentil à vous,
d’être venu!... Seulement, je ne puis vous recevoir dans ma chambre...
Figurez-vous qu’hier, on m’a volé mon échelle... Et Monseigneur, comment
va-t-il?
Tout en parlant, aidé de l’abbé, il avait quitté son trou et sauté, d’un
mouvement leste, sur la cour. Après les politesses échangées, l’abbé
demanda:
--Alors, c’est votre église, ça?
Le vieillard eut un rengorgement de fierté. Et, désignant l’espace
hexagonal, autrefois couvert de ronces, aujourd’hui couvert de terres
remuées, et qu’entourait un mince cordeau, tendu sur des piquets, il
répondit:
--Tout ça, c’est mon église!... Oui, mon cher monsieur l’abbé, tout
ça!... Et qu’est-ce qui aurait dit que je l’eusse rebâtie, hein?
--Rebâtie!... rebâtie!... fit Jules qui s’imagina que le trinitaire
voulait se moquer de lui... Dites donc, voilà quarante ans que vous la
bâtissez... et il n’y a rien!
--Rien?... s’écria le Père Pamphile embrassant, d’un geste grandiose et
furibond, toute la cour encombrée de matériaux... Eh bien! et ça?... Et
tout ça?... Qu’est-ce que c’est, alors?... C’est-à-dire que le plus
difficile est fait... Maintenant, je n’ai qu’à construire!... Mais si
nous allions à l’abri quelque part?
Jules refusa et s’assit sur un bloc de granit; sans insister davantage,
le moine s’accroupit sur un monceau de cailloux, en face de lui. Et,
tous les deux, ils se regardèrent. Le vent soufflait plus fort,
accélérait la pluie qui hachait le ciel de raies obliques et
fouettantes. De temps en temps, des pierres détachées des murailles,
tombaient sur le sol, avec un bruit mou, et des éclats d’ardoise
volaient dans l’air.
--Êtes-vous en fonds? demanda brusquement l’abbé.
--Je suis toujours en fonds! répondit le Père Pamphile... Justement, il
y a huit jours, je suis revenu de Hongrie. Le voyage a été bon... A
Gran... ah! c’est très drôle... figurez-vous que j’étais descendu chez
le Primat... un homme très gai, très farceur, et très généreux!... Il me
disait: «Mon Père, chantez-moi la _Marseillaise_, et je vous donnerai
cent florins!» Je chantais la _Marseillaise_, comme un perdu, et, à
chaque coup, le Primat me donnait cent florins... Je l’ai chantée douze
fois!
Et il fredonna:
--_Nous entrerons dans la carrière._..
--Vous savez donc la _Marseillaise_? interrogea l’abbé qui ne put
réprimer un sourire.
--Qu’est-ce que vous voulez? repartit le bonhomme en hochant la tête,
d’un air résigné... Dans notre métier, il faut savoir un peu de tout!...
On a souvent affaire à des gens si originaux!... Ainsi, tenez, l’année
prochaine, je retourne en Orient... C’est une autre histoire... Dans ce
pays-là, ils se moquent de la _Marseillaise_... Ce qu’ils veulent, c’est
qu’on leur dise comment on s’habille... la dernière mode de Paris... Eh
bien! je leur dis, à peu près, comme ça me vient... Et ils sont
contents.
L’abbé n’écoutait plus et réfléchissait.
Depuis qu’il se trouvait en face de l’obstacle à vaincre, toute son
ardeur, toute sa fièvre d’impatience lui était revenues. Ce n’est plus
qu’il mêlât encore à la réussite de son entreprise, l’idée initiale de
la bibliothèque; il n’y associait désormais aucun projet; il n’avait en
vue la satisfaction d’aucune passion nouvelle; il agissait, maintenant,
pour le plaisir. Même, au milieu des impressions qui se succédaient,
rapides et contraires, en son cerveau de sensitif, et qui exaspéraient
ses nerfs, il n’était pas loin de croire qu’il était un instrument de la
justice humaine et de la colère divine contre un homme bravant les lois
sociales et outrageant la dignité de l’Église. Ce qui, dans le principe,
n’avait été qu’un calcul honteux, un chantage ignoble, se transformait
en dilettantisme, et le dilettantisme lui-même s’élargissait jusqu’à la
foi, s’ennoblissait jusqu’à la mission. Jules pensa qu’il fallait couper
court aux bavardages du moine, en arriver au fait, brutalement, au lieu
de se perdre en des finasseries qui avaient chance de ne pas réussir
avec un vieux rôdeur de routes, comme était le Père Pamphile. Mieux
valait l’étonner, l’étourdir d’un coup de massue, frappé fort et à la
bonne place. Il prit un air sévère et dit:
--Je ne suis point ici pour écouter vos balivernes, mon Révérend Père,
et je vous prie de m’accorder deux minutes d’attention... J’ai une
œuvre, une grande œuvre, pour laquelle il me faut beaucoup d’argent...
Je tiens d’abord à rassurer votre conscience... Il ne s’agit point
d’aller faire la noce à l’étranger sous prétexte de bâtir une église...
non!... Il s’agit d’autre chose, de quelque chose de très beau, de très
grand, de très chrétien... Si je vous disais de quoi il s’agit, il est
probable que vous ne comprendriez point!... Je vous le répète, il me
faut de l’argent... Vous en avez... Donnez-m’en!...
--Je ne peux pas! répondit simplement le Père Pamphile, dont la
physionomie avait passé de l’insouciante gaîté du bohème, à la gravité
rêveuse de l’apôtre.
L’abbé se leva, poussé par une soudaine colère. Il avait compté sur une
stupéfaction, une secousse, un écrasement, sur il ne savait quoi de
formidable! Et voilà que le bonhomme demeurait calme et qu’il avait dit:
«Je ne peux pas», d’un ton tranquille, inflexible, où l’on sentait une
résolution définitive! Il se contint et regarda le moine. Quelques
cailloux avaient glissé sous ses reins. Il se recala doucement, les
jambes plus hautes. Et des gouttes d’eau tremblaient aux poils de sa
barbe.
--Vous ne pouvez pas? grommela l’abbé.
--Non!
--Faites bien attention... Vous ne pouvez pas?
--Non!... Si vous avez une œuvre aimée de Dieu, faites comme moi... Les
routes sont libres.
Jules s’exalta:
--Croyez-vous donc que je sois un vagabond, un détrousseur de bourses,
un rat de bordels?
--Vous êtes ce que vous êtes; je suis ce que je suis... Pourquoi vous
fâchez-vous?
--Encore une fois, vous ne pouvez pas?
--Je ne peux pas!
L’abbé brandit son poing dans le vide.
--Eh bien!... je vous interdirai de mendier dans le diocèse... les
gendarmes vous mettront la main au collet et vous jetteront en prison...
--Oh! fit le Père Pamphile, en secouant la tête mélancoliquement... dans
le diocèse, je suis brûlé... on ne me donne plus rien... Quant à la
prison, de méchantes gens m’ayant arrêté, bien des fois, j’y ai
dormi... Et mieux vaut dormir dans une prison que sur les berges humides
des chemins.
--Eh bien! j’écrirai à Rome... je vous ferai chasser d’ici... je vous
dénoncerai à votre général, au pape... Je dirai qui vous êtes, toutes
vos histoires, toutes vos saletés, tous vos crimes... Je vous
dénoncerai, entendez-vous, vieux va-nu-pieds!
--Le général me connaît... le pape me connaît... Et puis, il y a
quelqu’un de plus grand qui me connaît mieux encore...
L’index levé, il montra le ciel et ajouta:
--C’est Dieu!... Je n’ai point peur...
--Il faudra que vous rendiez compte de tout l’argent que vous avez
gaspillé, que vous avez volé... il faudra, il faudra... il faudra...
L’abbé écumait. Ses yeux agrandis, tordus comme dans une attaque
d’épilepsie, découvraient le blanc de leurs globes, striés déveines
pourpres. Sur ses lèvres se pressaient, se précipitaient, se crispaient
des jurons, des mots inarticulés qui se perdaient dans un sifflement,
dans un gargouillement de salive. Enfin, il fut pris d’une quinte de
toux qui lui brisa la gorge et lui déchira la poitrine. Plié en deux, la
face violette, les veines tendues, à se rompre, sur le col étiré, il
semblait vomir la vie dans un épouvantable hoquet.
La crise calmée, le moine lui dit, sans bouger de sa place, d’une voix
très douce:
--Pourquoi vous faire mal ainsi?... Et que me reprochez-vous?... De ne
point vous donner l’argent de mes quêtes, de mes prières, de mes
souffrances?... mais je ne peux pas!... Tenez, souvent des pauvres qui
étaient nus et qui avaient faim, de lamentables créatures de Dieu, m’ont
supplié à genoux... Les yeux pleins de larmes, je les ai repoussés... Je
ne peux pas!... Cet argent n’est pas à moi; il est à Elle, à Elle, la
radieuse, la sublime épouse de mon cœur!... Je n’en puis rien
distraire... Même pour sauver quelqu’un de la mort, de l’enfer, non, je
ne le ferais pas.
La pluie chantait sur les flaques d’eau; le vent hurlait, tout autour
sur les ruines ébranlées, et dans l’air triste et mouillé, l’échafaudage
balançait sa grêle silhouette, toute grise. Le trinitaire poursuivit:
--Vous m’avez insulté, tout à l’heure... Hé, mon Dieu! comme tant de
gens l’ont fait qui ne savaient pas... Je vous pardonne... Si j’ai deux
sous pour manger, un pan de mur pour m’abriter, une planche pour dormir,
un peu de sang chaud dans ces vieilles veines, un peu de muscles
robustes sur ces vieux os, je suis content... Croyez-vous donc que je
tienne à l’argent?... Écoutez, mon cher abbé, le jour où mon église sera
bâtie, revenez, et ce que vous me demanderez, je vous le donnerai... sur
le repos de mon âme, je vous le jure... mais d’ici là, non, non!... Je
ne peux pas!
Jules restait abasourdi devant le moine. Et véritablement, il ne
comprenait plus. Était-ce un dément sincère? Se moquait-il de lui?... Il
l’ignorait. Dans tous les cas, il n’avait pas prévu cette inconcevable
folie, ou cette ironie audacieuse; il en était tout déconcerté. Qu’y
avait-il donc derrière ce masque ravagé, qu’il avait vu, par deux fois,
se transfigurer, s’immatérialiser presque, sous le rayonnement d’une
beauté inconnue et mystérieuse? Malgré la colère qui grondait encore en
lui, le moine l’intimidait; et il ne savait ce qu’il éprouvait: de la
pitié, de l’admiration ou du mépris. Du fond de son être, une voix lui
disait: «Agenouille-toi; c’est un saint.» Une autre voix lui disait:
«Mais non, insulte-le... c’est un bandit.» Un obscur instinct
l’avertissait que la première voix avait raison. Pourtant ce fut à
l’autre qu’il obéit, et, frappant la terre du pied, il s’écria:
--Tout ça, c’est des mots, des mots... vous me prenez donc pour un
imbécile?... Vous savez très bien que votre église, c’est de la
blague... et que vous ne la bâtirez jamais!
Mais le Père Pamphile s’était dressé tout droit, une flamme dans ses
yeux, si grand, si beau, si terrible, que l’abbé recula, dompté par ce
regard dont il ne pouvait soutenir l’extraordinaire et surhumaine
clarté. Il crut qu’un archange marchait vers lui, le Dieu farouche des
solitudes mortes; et il allait tomber à genoux, demander grâce, quand le
moine, s’approchant de lui, le secoua rudement par les épaules.
--Homme incrédule, dit-il, mauvais prêtre!... Ne blasphème pas...
regarde, et entends-moi... Quand je devrais, tout seul, tailler ces
blocs et les porter sur ma vieille échine, quand je devrais hisser ces
poutres, forger ces fers, soulever, à bout de bras, ces voûtes... quand
je devrais, tout seul... oui, tout seul, l’étreindre contre ma poitrine,
l’enlever de terre, et la planter droit, là... tu entends bien, pauvre
fou... là, là!... je la bâtirai! Adieu!
Le Père Pamphile fit quelques pas, s’arrêta au bord du trou qu’il était
en train de creuser lorsque Jules était venu le surprendre, et,
retroussant sa robe, il se laissa glisser au fond.
Pendant quelques minutes, l’abbé demeura, les pieds dans la boue,
immobile et songeur: «Ce n’est pas un bandit, se dit-il... C’est
quelqu’un de pire... un poète!» tandis que la pioche reprenait son
mouvement rythmique, apparaissait au-dessus du sol et disparaissait,
fouillant la terre.
En proie à un malaise vague, il aurait voulu retourner auprès du Père
Pamphile, lui parler, s’humilier; une sorte de bas orgueil, et la
timidité qui est au fond de presque toutes les natures violentes, l’en
empêchèrent; très impressionné, il partit. De nouveau, il s’engagea dans
le dédale des matériaux, retraversa les deux cours boueuses, longea les
ruines, et tout cela lui parut plein de majesté. Les choses, en harmonie
avec l’état de son âme, revêtaient, sous leur tristesse infinie, des
aspects de mystère physique et de grandeur morale qui le troublaient
étrangement. Une vie qu’il ne connaissait pas, et devant laquelle il se
sentait si petit, si laid, si misérablement lâche, si complètement
indigne, une vie à laquelle il n’atteindrait jamais, ouvrait par les
fentes des murailles, de larges horizons insoupçonnés, des espaces
fleuris de fleurs de rêve, de belles fleurs au-dessus desquelles
voltigeaient des âmes, des âmes d’enfant, des âmes de vieillard, des
âmes de pauvres, de belles fleurs qui berçaient de toutes petites âmes
mortes, au fond de leurs calices parfumés... Durant la route, une
multitude d’idées confuses, sans lien direct avec ce qu’il avait vu et
entendu, au Réno, se heurtèrent dans sa tête. Mais, toutes, elles le
ramenaient obstinément au Père Pamphile, et du Père Pamphile au miracle
des religions d’amour qui mettent tant de joies dans la souffrance, tant
de sagesse dans la folie, tant de grandeur dans l’avilissement; elles le
ramenaient aussi à la douloureuse constatation de sa propre déchéance...
Il avait beau chercher, dans sa vie, depuis le jour où la conscience
s’était éveillée en lui, il ne retrouvait que des viletés et des hontes,
avec de courtes échappées, de fugitives aspirations vers le bien, dont
le seul résultat était de rendre ses rechutes plus lourdes et plus
irréparables. Aucune foi, aucun amour, aucune passion même; des
instincts furieux de bête, des manies de déformation intellectuelle, et,
avec tout cela, la sensation d’un vide intraversable, l’immense dégoût
de vivre, l’immense effroi de mourir... Oh! oui, de mourir!... Car
l’éducation chrétienne de son enfance, les accoutumances de son
sacerdoce, plus fortes que ses doutes et ses impiétés, lui faisaient
considérer le terrible au-delà, comme une éternité de tortures et
d’épouvantements...