Et désignant l’écuelle que marbraient des taches de graisse figée, elle

expliqua:

--Même que j’viens d’lui porter sa soupe... Vous le trouverez auprès de

son église, en train d’remuer d’la pierre... Oh! il en remue, il en

remue! allez!... Bon sang, qu’il en remue!

Devant cette tristesse épandue, ce ciel maussade, cette misère navrante

des choses que, dans la fièvre de la route, il n’avait pas encore

constatés, l’abbé regretta tout d’un coup d’être venu. Son enthousiasme

était tombé; il ne croyait plus à la réussite de son idée. Pourquoi

désirait-il une bibliothèque? Était-il même bien sûr de la désirer et de

désirer quoi que ce soit? En vérité, il n’en savait rien. N’était-ce

point une mystification qu’il se jouait à lui-même, une de ces farces

lugubres comme il en inventait pour tromper l’immense ennui de son

existence? Et il eut un dégoût de la vilaine action qu’il avait commise

la veille, une crainte de celle qu’il allait commettre tout à l’heure.

--Bah! fit-il, voyons toujours.

La pluie redoublait. Il voulut hâter le pas, mais il fut contraint de

ralentir son allure, à cause des ronces qui se glissaient sous sa

soutane, s’accrochaient à ses jambes, entravaient sa marche de leurs

enlacements de reptiles douloureux et continus. Obligé de trousser sa

robe comme une femme, furieux contre lui-même, et contre les lianes qui

s’obstinaient et manquaient de le jeter par terre, à chaque instant, il

avançait péniblement. Enfin, bougonnant, jurant, tirant la patte, il

parvint à franchir le passage difficile, trouva un sentier qui filait,

droit, entre les touffes de ronces, et bientôt, il ne fut plus qu’une

tache sombre, au loin, pas plus grosse qu’un corbeau rasant les hautes

herbes.

* * * * *

L’abbaye du Réno datait du XIIIᵉ siècle; elle avait été bâtie par saint

Jean de Matha et saint Félix de Valois, fondateurs de l’Ordre des

Trinitaires, autrement dit de la Rédemption, ordre admirable et puissant

qui envoyait ses religieux délivrer les chrétiens captifs chez les

infidèles. D’abord resserrée dans un étroit pourpris, composé de jardins

potagers, d’un petit bois, de quelques prairies, l’abbaye étendit peu à

peu ses possessions, englobant champs et forêts, étangs et villages,

tout le pays, à perte de vue, autour d’elle. Au XVIIᵉ siècle, qui

semble, d’après les ruines encore debout, lui avoir le plus laissé son

empreinte d’architecture sévère et grandiose, elle possédait, dit-on,

dix mille hectares de forêts, quinze mille hectares de terres arables,

sans compter les vastes étangs d’Andennes, de Vaujours, de Culoiseau,

célèbres par leurs fabuleuses carpes, et leurs grands moulins qui

broyaient le blé récolté à plus de dix lieues à la ronde. Aussi, des

humbles constructions primitives, agrandies, remplacées, monumentalisées

de siècle en siècle, il ne restait déjà, à cette époque, d’autres

vestiges qu’une petite fontaine, aux sculptures naïves, aujourd’hui à

moitié effacées par le temps, à demi rongées par les mousses, et au bord

de laquelle la légende veut que soit apparu à Jean de Matha, le cerf

sacré, portant entre ses cornes d’or la croix rouge et bleue, signe

distinctif de l’Ordre. La Révolution vint, qui chassa les moines du

Réno, s’appropria leurs biens, démolit l’abbaye, commit le crime

abominable de jeter bas la chapelle, un des plus purs, un des plus

exquis chefs-d’œuvre de la Renaissance, dont il ne subsista que quelques

piliers et quelques pans de murs, marquant funèbrement, de distance en

distance, l’emplacement où elle fut élevée. Les religieux laissèrent

souffler sur la France la tempête révolutionnaire et impériale, et ils

ne rentrèrent qu’en 1817, dans leur couvent du Réno devenu un prodigieux

entassement de décombres, et réduit au modeste pourpris de la création.

Ils commencèrent par déblayer les ruines et réparer tant bien que mal

les bâtiments les moins endommagés. Et cela fait, ils ne surent plus que

faire. La Rédemption, au moins dans l’esprit de l’œuvre, avait perdu sa

raison d’être. Il ne s’agissait plus, en effet, de reprendre les

chrétiens aux corsaires barbaresques; il fallait trouver autre chose.

Dépouillés de leurs terres, ils ne pouvaient songer à se transformer en

agriculteurs, comme les trappistes; n’ayant pas un personnel spécial de

professeurs, ils ne pouvaient se livrer à l’enseignement, comme les

jésuites. Deux essais qu’ils firent, le premier d’un orphelinat de

jeunes garçons, le second, d’une école professionnelle, ne réussirent

point. Alors, en 1823, découragés, ils prirent le parti de s’en aller,

ceux-ci émigrant vers les couvents d’Espagne, ceux-là se réfugiant à

Rome, auprès de leur général. Et l’abbaye, abandonnée, demeura confiée,

sur sa demande, à la garde de l’un d’entre eux, le Révérend Père

Pamphile, qui conservait une foi entêtée dans le retour de l’Ordre aux

traditions anciennes et qui passait, étant très bavard et Méridional,

pour un organisateur de première force.

Dès qu’il se trouva seul, la première chose que fit le Révérend Père

Pamphile fut de congédier le jardinier, le charretier, l’homme de

basse-cour, et de vendre les deux chevaux, les quatre vaches et les

poules qui restaient. Puis, il s’arrangea avec une voisine, dont le

mari, autrefois, travaillait à la journée, pour le compte du couvent,

afin que celle-ci lui apportât, moyennant six sous, une bolée de soupe

tous les matins, tous les soirs un morceau de pain bis, et que son homme

lui servît la messe par-dessus le marché. Après quoi, délivré des soucis

du ménage, de la nourriture, de l’administration, il se promena au

milieu des ruines muettes, très grave et songeant. Durant six mois, de

l’aube à la nuit, il déambula ainsi, de plus en plus absorbé,

rétrécissant chaque jour le cercle de ses promenades, pour le limiter,

finalement, à l’enceinte de la chapelle détruite. Chose singulière, il

ne souffrait pas, lui si bavard d’ordinaire, du mutisme presque absolu

auquel il s’était volontairement condamné, et déjà, sur sa physionomie

de moine jovial, passait, par instants, cette expression d’abrutissement

grandiose, traversé de folie, qu’on voit aux masques hagards des vieux

solitaires. A vivre sur lui-même et de lui-même, loin de tout contact

intellectuel, hanté d’une pensée unique, dans cette solitude morte, dans

ce silence que seuls troublaient des chutes soudaines de murailles, et

les craquements sourds des poutres ébranlées, il advint qu’un étrange

travail de cristallisation s’opéra dans le cerveau du Père Pamphile.

Après des hésitations, des doutes aussitôt combattus, des objections

d’autant plus vite réfutées qu’il était seul à les discuter, le Père

Pamphile s’était convaincu irrémissiblement qu’il y avait encore des

captifs chez les infidèles. L’imagination nourrie des légendes du passé,

n’ayant sur le fonctionnement de la vie humaine d’autres notions que

celles acquises dans les vieux livres latins, célébrant l’histoire

miraculeuse de son Ordre, il croyait que les captifs étaient un

nécessaire et permanent produit de la nature, et qu’il y a des captifs,

comme il y a des arbres, du blé, des oiseaux: «Et non seulement il y a

des captifs, se disait-il tout haut, pour donner à cette conviction une

autorité définitive, mais il y en a dix fois plus, depuis que nous

avons cessé de les racheter; cela saute aux yeux... Et nos supérieurs

ne voient pas cela!... Quel aveuglement!» Alors se développa en lui

l’extravagante idée qu’il avait une mission à remplir, mission

inévitable et glorieuse: reconstituer l’Ordre des Trinitaires, tel que

l’avaient établi ses saints fondateurs, Jean de Matha et Félix de

Valois.

--Et je le reconstituerai! s’écriait-il, avec une foi ardente de

prophète, en décrivant, de son bras étendu, un geste qui embrassait le

monde.

Mais, par une complication de sa nature superstitieuse, qui ramenait

toutes choses à la volonté de Dieu, il était persuadé que le Très-Haut

ne lui prêterait la force d’accomplir ce grand œuvre, que s’il relevait

auparavant, dans sa magnificence ancienne, la chapelle abattue par

l’impie. Il résuma donc la situation par ces simples mots:

--La chapelle d’abord, l’Ordre ensuite... Allons, c’est bien!

Quand il dut examiner les moyens pratiques à employer, le Père Pamphile

se trouva d’abord très décontenancé. Il eut un moment de stupeur, de

désespoir. Dans ses méditations acharnées, jamais il n’avait songé aux

difficultés matérielles d’une pareille entreprise. S’imaginait-il donc

que les églises se bâtissent toutes seules, et qu’il ne faut qu’un peu

de foi pour que, des profondeurs du sol, elles montent dans le soleil,

vibrantes du chant des orgues? Hélas! il ne s’imaginait rien, le pauvre

brave homme. Il revoyait cette chapelle aimée, où chaque pierre disait

le souvenir des ancêtres, les héros, les saints, les martyrs; il la

revoyait telle qu’elle était décrite, reproduite en toutes ses parties,

dans un très vieux livre qu’il avait appris par cœur et qu’il relisait

tous les jours; il la revoyait avec la pureté de ses lignes, la fierté

de ses flèches, la beauté de son portail qui contenait, sculptée sur le

granit, l’histoire immortelle de la Rédemption; il marchait sous ses

voûtes sonores entre ses hauts piliers qui profilaient le merveilleux

poème des frises et des architraves; il s’agenouillait sur ses dalles de

marbre polychrome, extasié par l’angélique pâleur des fresques et l’or

flambant de l’autel et le prisme irradiant des vitraux, et il ne se

demandait pas ce que cela, qui lui semblait si beau, si simple à

regarder, représentait aujourd’hui, d’art perdu, de lutte impossible, et

de millions introuvés... Le premier moment de surprise passé, le Père

Pamphile se mit à l’œuvre, avec cette confiance aveugle que donne à tous

la poursuite du mélancolique Idéal.

D’abord, il vendit tout ce qui était susceptible d’être vendu, depuis

les démolitions qui encombraient les cours, jusqu’aux ornements de la

petite chapelle que les Pères, à leur rentrée, avaient improvisée dans

un ancien réfectoire. Qu’avait-il besoin d’une chapelle pour lui seul?

Il irait bien célébrer la messe à la paroisse voisine. Il vendit le

mobilier, ne gardant qu’une couchette en planches, pour dormir, une

table, une chaise, quelques livres de piété, un crucifix et une image

coloriée, portrait de saint Jean de Matha. Dans sa rage de vendre, il

vendit les vieux gonds des portes charretières qu’il descella lui-même,

les vieilles ferrures, les vieilles plaques de cheminée, les outils de

jardinage, les tuyaux crevés des gouttières, il vendit tout. Chaque fois

qu’il découvrait un bout de fer, un morceau de cuivre, il exultait,

clamant:

--Je la bâtirai!

Et de même qu’il avait tout vendu, il abattit tout. Il abattit les

arbres de l’avenue, énormes chênes, qui avaient abrité, de leur ombre

vénérable, vingt générations de religieux, ses aînés; il abattit le

petit bois de sapins et de marronniers qui faisait au couvent comme un

rempart de verdure, et où les allées, les troncs, chaque mousse

évoquaient un souvenir fidèle; il abattit la charmille au fond de

laquelle était un calvaire, dont les marches usées montraient

l’empreinte des genoux de ceux-là, qui étaient venus prier; il abattit

les arbres fruitiers du jardin; il abattit les cyprès, gardiens des

tombes du cimetière! Et, tête nue, parmi les bûcherons, sa robe blanche

troussée jusqu’aux reins, il les excitait au travail, et il enfonçait, à

toute volée, la lourde cognée au cœur rouge des vieux arbres, abannant

d’une voix sauvage:

--Je la bâtirai!

Du haut d’une tourelle qui dominait le couvent, il voulut s’offrir

l’immense et douloureuse joie de contempler le spectacle de cette

destruction. Tout autour, les arbres gisaient, pêle-mêle, affreusement

mutilés, les uns couchés, tordus et saignant par de larges blessures,

les autres, les troncs en l’air, râlant, appuyés sur leurs branches

écrasées, comme sur des moignons. Un seul restait debout, à l’entrée du

jardin, un cerisier chétif, mangé de gomme, étonné d’être si seul sur

cette terre, veuve de ses hardis nourrissons, et toute rase. Chassés de

leurs abris, les oiseaux volaient dans le ciel, effarés, poussant des

plaintes.

Mais le Père Pamphile ne regardait déjà plus ce champ de bataille, où se

mouraient les géants tombés; il voyait son église sortir peu à peu, de

toutes ces ruines, de toutes ces morts, prendre une forme, monter,

monter toujours, balancée sur les épaules d’une armée d’ouvriers; il se

voyait aussi, s’accrochant aux flancs de la nouvelle basilique, grimper

de pierre en pierre, et planter, au sommet de la flèche, la croix d’or

reconquise et triomphante.

De ces arbres, il fit deux parts, l’une qu’il vendit, l’autre qu’il

garda, en vue des constructions prochaines, et, lorsqu’il n’eut plus

rien à vendre et rien à abattre, il se rendit chez l’architecte

diocésain. Solennellement, il déroula le plan de la chapelle, expliqua,

une à une, les gravures du livre, parla longtemps, s’embrouilla en

d’incompréhensibles histoires.

--Voilà ce que je veux refaire! dit-il. Tout ça!... Tout ça!... vous

comprenez?... Et combien croyez-vous que cela coûtera dans l’ensemble?

--Je ne sais pas! répondit l’architecte ahuri... Comment voulez-vous que

je sache?

--A peu près!... voyons, à quelque chose près!

--Je ne sais pas, moi!... Trois... quatre... cinq millions! Cela dépend.

--Cinq millions! fit le moine, en se levant... C’est bien, je les

trouverai.

Et le Père Pamphile s’en alla quêter.

Il alla de village en village, de ferme en ferme, de château en château,

de porte en porte, tendant la main, courbant le dos, mangeant, sur les

routes, le pain de deux sous auquel il avait réduit sa nourriture, et,

le soir, lorsqu’il était trop éloigné du Réno, demandant asile aux

presbytères qui l’accueillaient, parfois, avec méfiance. Il alla sous

les soleils affolants, par les froids meurtriers, sans s’arrêter jamais,

sans jamais se reposer, précédé de la lumineuse image qui semblait le

conduire et le protéger. Mal reçu ici, insulté là, poursuivi dans les

rues, par les gamins qui se moquaient de sa barbe sale, de sa robe

blanche rapiécée de morceaux noirs, de sa douillette noire rapiécée de

morceaux blancs, il connut toutes les amertumes, subit toutes les hontes

de ce triste état de mendiant; et, s’il souffrit, il ne se rebuta pas.

D’abord gauche et timide, il ne tarda point à s’enhardir et, bientôt,

avec une facilité qui étonnera chez une âme si loyale, si naïve, si

complètement ignorante des malpropretés de la vie, il s’assimila les

ruses du métier, au point que pas une de ses mille roueries, qui ne sont

au fond que des abus de confiance déguisés, ne lui demeura étrangère. Il

sut comment il faut faire pour spéculer sur la vanité et les mauvaises

passions des hommes, et il ne recula point devant les boniments de

comédien, les mensonges, les complaisances louches, les espionnages

policiers, les mises en scène savantes. Au début, il s’était sévèrement

reproché ces écarts de conscience, où s’oubliaient sa dignité d’homme et

son caractère de prêtre; il finit par les excuser à cause de la grandeur

du but, et même, il y puisa un redoublement d’ardeur. Quelquefois, après

les mauvaises journées, devant les recettes maigres, d’obscures révoltes

grondaient en lui; mêlant à ses pensées confuses le ressouvenir des

histoires de pirates dont sa mémoire de trinitaire était remplie, il se

surprenait à rêver de hardis coups de main, de vols grandioses, de

bandes armées à la tête desquelles il rançonnerait des peuples. En peu

d’années, le Père Pamphile devint un mendiant accompli. Sous l’ivresse

du sacrifice, sous l’irresponsabilité de la folie, ses scrupules

s’effacèrent de plus en plus, son sens moral s’abolit. Soit habitude,

soit esprit de renoncement, il se cuirassa contre les outrages, accepta

les mauvais traitements comme une des nécessités de sa condition. Et il

eut le dos servile, l’échine craintive, l’œil oblique, la main molle,

douteuse et crochue des virtuoses de la mendicité.

On racontait sur lui de sales aventures, dont se gaussait le populaire.

Mais les âmes clairvoyantes auraient pu facilement y deviner un héroïsme

supérieur, dans sa dégradante sublimité, aux conventions de fausse

vertu, de faux courage, de faux honneur avec lesquelles se fabrique le

carton des fiertés humaines... Une matinée, le Père Pamphile passait

devant la propriété d’un ancien boucher, terroriste farouche, devenu

riche par l’acquisition de nombreux biens nationaux. Ivrogne, grossier,

dur aux pauvres gens, le sieur Lebreton--ainsi se nommait le

personnage--se faisait surtout remarquer par son impiété cynique et sa

haine enragée des prêtres. Dans le pays, on le détestait et on le

craignait. Le Père Pamphile n’ignorait aucun de ces détails. Mais il en

avait vu d’autres, plus terribles que ce Lebreton, qui s’étaient

adoucis, à sa parole. Il avait même observé que les plus féroces, en

apparence, se montraient souvent, soit par orgueil, soit par boutade,

les plus généreux. Au risque d’un refus injurieux--ce qui ne comptait

déjà plus pour lui--il franchit la grille et se présenta au château.

--Qu’est-ce qui m’a foutu un sale carme comme ça? s’écria Lebreton... Eh

bien! vous avez du toupet de venir traîner vos sales pieds chez moi?...

Qu’est-ce que vous voulez?

Le pauvre moine s’humiliait. Effaçant ses épaules, presque suppliant:

--Bon monsieur Lebreton, balbutia-t-il... je...

Il fut aussitôt interrompu par un juron.

--Pas de simagrées, hein?... Qu’est-ce que vous voulez?... C’est de

l’argent que vous voulez, de l’argent, hein! sale mendiant!... Attends,

je vais t’en foutre, moi, de l’argent!

Le misérable allait le pousser à la porte, quand, se ravisant, à l’idée

de se divertir aux dépens du moine, il reprit d’un ton goguenard:

--Écoute, mon vieux carme... Je veux bien t’en donner, de l’argent...

mais à une condition: c’est que tu viendras le prendre là, où je le

mettrai... Et je parie que tu n’y viendras pas!

--Je parie que si! fit le Père Pamphile d’une voix ferme et grave.

--Eh bien, mâtin!... nous allons voir ça!... D’abord, fais-moi le

plaisir d’aller au fond de la salle; mets-toi, à quatre pattes, comme un

chien, ton sale museau en face de cette fenêtre... et attends.

Tandis que le religieux obéissait tristement, Lebreton se dirigea vers

la fenêtre, mettant toute la longueur de la salle entre sa victime et

lui. Il retira de sa poche une poignée d’or qu’il déposa sur le

plancher, fit tomber sa culotte, s’agenouilla, et troussant sa chemise,

d’un geste ignoble:

--Je parie que tu n’y viendras pas, grand lâche! cria-t-il.

Le Père Pamphile avait pâli. Le cou tendu, le dos arqué, les yeux

stupides, en arrêt sur cette offensante chair étalée, il hésitait.

Pourtant, d’une voix redevenue tremblante, d’une voix où passait le

gémissement d’un sanglot, il répondit:

--Je parie que si.

Alors, Lebreton ricana, prit une pièce de vingt francs, l’inséra dans la

fente de ses fesses rapprochées.

--Eh bien! viens y donc! dit-il. Et tu sais, pas avec les mains... avec

les dents, nom de Dieu!

Le Père Pamphile s’ébranla, mais tout son corps frissonnait; une

faiblesse ployait ses jarrets, amollissait ses bras. Il avançait

lentement, avec des balancements d’ours.

--Allons, viens-tu! grommela Lebreton, qui s’impatientait... Je

m’enrhume.

Deux fois, il tomba, et deux fois il se releva. Enfin, il se raidit dans

un dernier effort, colla sa face contre le derrière de l’homme, et,

fouillant, de son nez, les fesses qui se contractaient, il happa la

pièce d’un coup de dent.

--Bougre de saligaud! hurla Lebreton qui se retourna et vit l’or briller

sur les lèvres du moine... Eh bien! mâtin... il faut que toutes y

passent! il faut que j’en claque, ou que tu en claques!... Allons, à ta

place!

Dix fois, le Père Pamphile subit ce hideux supplice. Ce fut l’ancien

boucher, qui, le premier, y mit un terme. Il se releva, la figure très

rouge, grognant:

--En voilà assez!... Mais il m’avalerait tout mon argent, ce salaud de

carme-là!

Malgré la colère où il était d’avoir perdu dix beaux louis d’or, il ne

put maîtriser son admiration; et il tapa sur le ventre du moine.

--Tu es un rude saligaud, conclut-il... C’est égal, tu es un bougre tout

de même... Nous allons trinquer.

Le Père Pamphile refusa d’un geste doux, salua et sortit.

A un kilomètre de là, sur la route, était un calvaire. Il s’agenouilla,

pria avec ferveur. Puis, il continua son chemin, les yeux levés au ciel,

des yeux ivres qui semblaient poursuivre, parmi les nuées, une souriante

et radieuse image; et d’une voix raffermie par la foi:

--Je la bâtirai! dit-il.

A la suite de ses tournées, il rentrait au couvent, où il avait toujours

à constater de nouveaux dégâts. Pendant son absence, un toit s’était

encore affaissé; des lézardes fraîches dessinaient sur les grosses

maçonneries, des figures d’arbres bizarres; les lambourdes des planchers

fléchissaient. Et les ronces, et les orties et les chiendents, à

l’étroit dans les cours, gagnaient les ouvertures, bouchaient les portes

d’un hérissement de hallier. Le vent qui charrie les semences égarées,

fécondait les pierres; toute une végétation arborescente issait des

murs, s’échevelait en touffes folles, élargissant les crevasses qui

craquaient sous la poussée impétueuse de la sève. Chassé de pièce en

pièce, de bâtiment en bâtiment, par la menace d’un plafond crevé, ou

d’une cloison prête à s’ébouler sur lui, le Père Pamphile s’était

réfugié au premier étage d’un petit pavillon, auquel il ne pouvait

atteindre qu’au moyen d’une échelle, car le rez-de-chaussée qui servait

de hangar manquait d’escalier. Il avait transporté là sa couchette en

planches, sa table, sa chaise, son crucifix et le portrait de saint Jean

de Matha; c’est là qu’il continuait de manger sa bolée de soupe, une

ignoble et puante lavure de créton, dont les chiens n’eussent point

voulu. Là aussi, la bise s’engouffrait par les fenêtres sans vitres, la

pluie s’égouttait par le toit troué comme un tamis. Mais les murs

étaient solides, et cela suffisait. D’ailleurs, le prêtre ne prêtait à

ces choses qu’une médiocre attention, absorbé qu’il était de plus en

plus par l’idée fixe: son église.

Son église! Durant ces haltes au couvent, entre deux quêtes, il

dépensait une activité extraordinaire et ruineuse, autour de la

chapelle, dont l’emplacement, envahi par les hautes herbes, ne se voyait

même plus. Avant qu’il songeât à donner le premier coup de pioche dans

les fondations, il achetait de la pierre de taille, de la chaux, du

ciment; les cours en étaient pleines, et prenaient des aspects

blanchâtres de chantier. Quand les voitures arrivaient, il se

précipitait à la tête des chevaux:

--Par ici!... par ici!... Nous allons décharger ici!... Hue! dia!... Ah!

la belle pierre!... Ah! la bonne chaux!... Ah! le fameux ciment!... Hue!

dia!

L'abbé Jules · 第 6 / 18 段