Quand l’abbé rentra dans la ville, il devait être très tard. Tout

dormait; aucune lumière ne luisait entre les volets clos des maisons, et

les réverbères, au haut de leur morne potence, étaient depuis longtemps

éteints. Près d’une auberge, sous une voiture de marchand forain, un

chien grogna. Quoiqu’il eût les membres raidis par l’humidité, il pressa

le pas, gagna la petite porte dérobée du jardin, dont il gardait

toujours la clé sur lui, et, vite, il monta à sa chambre. Il avait hâte

de se trouver entre des murs protecteurs, environné d’objets familiers,

loin de cet effrayant ciel et de ces horizons maudits. Et puis ses

jambes tremblaient, la force abandonnait son corps. Il s’assit sur le

lit en poussant un soupir de délivrance. Mais l’obscurité, bientôt, lui

parut terrible, peuplée des mêmes images et des mêmes fantômes que

là-bas. Ayant allumé la lampe, il eut l’idée de se considérer dans une

glace, et il fut épouvanté de ce qu’elle lui renvoya: un visage

bouleversé, des brins d’herbe dans les cheveux, une soutane boueuse,

poissée de saletés puantes. En vain il chercha son rabat, qu’il avait

sans doute perdu dans la sente en se colletant avec la paysanne.

--Abjection de la chair! s’écria-t-il. Indomptable pourriture! Cochon!

Cochon! Cochon!

Il eût voulu se battre, se supplicier, rêva de cilices, de tourments, de

lanières qui font voler, au sifflement de leurs pointes d’acier, le sang

des saints et la chair des martyrs. Il parlait tout haut:

--Mais quelle ordure est en moi? Ma mère m’a-t-elle donc allaité avec

des excréments?

Se prenant à la gorge, il hurlait:

--Je n’aurai donc jamais raison de toi, carcasse ignoble!

Ensuite il se frappait la poitrine à grands coups de poing.

--Je ne te crèverai donc point, cœur de boue, outre d’immondices!

Il revenait à son rabat égaré.

--Et ton rabat, misérable? Quelqu’un demain le trouvera et dira: «C’est

là qu’il s’est vautré.» Hé! tant mieux, qu’on le dise; qu’on aille,

courant dans les rues et clamant: «Il s’est vautré là!» Au moins, ma

honte sera complète, et l’on me poursuivra peut-être à coups de bâton,

comme l’on fait pour les chiens accouplés.

Il avait un tel écœurement de sa vie passée, de sa vie présente, un tel

effroi de sa vie à venir, qu’il ouvrit la fenêtre, se pencha sur la

rampe de la terrasse, mesura le vide au-dessous de lui.

--Non, fit-il en reculant... Il y a peut-être un Dieu!

Et malgré son exaltation, il ne put s’empêcher de sourire à cette idée:

le suicide d’un prêtre, qui lui parut bizarre et comique. Cela détendit

un peu ses nerfs; plus calme, il se laissa entraîner vers d’autres

pensées. Dans leur déroulement rapide, il se promettait de dures

expiations, entreprenait des pèlerinages extravagants et nouveaux, les

pieds nus, la corde au cou, se dévouait à d’absurdes apostolats. Oui, il

irait à travers le monde, évangélisant les adultères et les prostituées,

prêchant la continence aux débauchés. Mais, auparavant, il voulait

demander pardon à sa mère, au bon curé Sortais, au grand vicaire, à

l’archiprêtre, à tous ceux qu’il avait persécutés. Puis, au bout d’un

chemin planté de calvaires, semé de couronnes d’épines et de ronces, il

entrevoyait, comme un refuge de lumière, la Trappe, la paix de ses

longs couloirs silencieux, les travaux champêtres, les courts et

paisibles sommeils sur les planches nues, les interminables nuits de

prières, et ce petit cimetière sans arbres, avec ses croix blanches si

fraternellement rapprochées l’une de l’autre, et ce grand étang, où les

roseaux chantent, et où il avait autrefois, gamin maraudeur, pêché des

gardons à la barbe des moines... A ces projets, à ces visions, à ces

souvenirs, qui lui coulaient dans l’âme une douceur, l’abbé

s’attendrissait; et s’attendrissant, il se trouvait le plus malheureux

des hommes. Ce qui le désolait surtout, c’était d’être seul, en la

détresse infinie de son cœur. Il eût souhaité que quelqu’un fût là, près

de lui, quelqu’un comme François d’Assise, et que ce quelqu’un lui

parlât doucement, tendrement, d’une voix de saint, avec des mots

sublimes et consolants, qui ouvrent le paradis. Il songea à son évêque,

et son évêque lui sembla une sorte de providence, un être merveilleux

dont les mains sont pleines de bénédictions; il fut ému en évoquant son

visage triste et son dos de martyr. Pourquoi n’irait-il pas se jeter à

ses pieds? Il lui avouerait tout; il lui dirait toute sa vie, avec des

accents déchirants de repentir qui le feraient pleurer. Et l’évêque lui

parlerait, le bercerait, l’endormirait. Dans ces moments, l’abbé Jules

retrouvait la naïveté, la confiance, la promptitude de résolution d’un

petit enfant; il croyait à la bonté, à la charité universelles. Il prit

la lampe, plus léger, descendit l’escalier, radieux, frappa à la porte

de l’évêque, enthousiaste. Celui-ci dormait sans doute et n’avait rien

entendu; il ne répondit pas. Alors l’abbé ouvrit la porte brutalement,

en faisant grincer la serrure, et il pénétra dans la chambre.

--Qui est là? cria l’évêque.

Réveillé en sursaut, ébloui par la brusque invasion de la lumière, il

s’était dressé à demi, hors des draps, la bouche béante, le crâne

ébouriffé de mèches grises qui dardaient leurs pointes en tous sens; un

effarement, entre ses paupières bouffies de sommeil, qui clignotaient.

Et, de ses bras tendus en arrière, contre le bois du lit, il arc-boutait

son corps mal assuré et tremblant.

--Qui est là? répéta l’évêque.

L’abbé traversa la pièce, posa la lampe sur une table, et vint se jeter

au pied du lit.

--Ne craignez rien, Monseigneur, dit-il d’une voix humble. C’est moi,

moi, votre fils indigne... Si j’ose franchir cette porte et troubler

votre sommeil, c’est que je souffre trop... C’est qu’il faut que je vous

parle... que je vous dise tout, tout!... Cela m’étouffe... Je ne puis

plus attendre... je ne puis plus...

Le vieillard se frottait les yeux. Il considérait de coin, d’un air

ahuri, cette chose noire, agenouillée près de lui, qui rendait des sons

et gesticulait.

--Cette nuit, débita l’abbé, très vite, en hachant ses mots, il n’y a

qu’un instant... là-bas... j’ai rencontré une paysanne... assise sur une

brouette; elle se reposait... Et alors, ce qui s’est passé en moi, je

l’ignore... J’ai été fou... je me suis rué sur elle... Quelque chose me

grisait, me poussait... L’ai-je violée? l’ai-je tuée?... Je ne me

rappelle plus... Ce que je voulais d’elle, non, je ne le sais pas. De la

volupté, peut-être... peut-être du sang!... J’aurais eu un couteau, oui,

je l’aurais frappée... Elle était jeune, vigoureuse, se débattait... Et

j’ai souillé mes mains à l’impureté de sa chair... Je suis un grand

pécheur, un criminel... je suis... Regardez mon visage, mes vêtements...

Ne vous fais-je pas horreur?... Regardez-moi...

--Comment?... interrompit le prélat qui n’avait pas écouté une seule

parole de cet étrange récit, comment?... c’est vous, mon cher abbé?...

Oh! que vous m’avez fait peur quand vous êtes entré... Je rêvais... j’ai

cru... et alors... Comment, c’est vous?... Mais oui!.. Quelle heure

est-il donc?

--Je l’ignore... Et pourquoi l’heure?... Et qu’importe l’heure?... A

l’affamé qui demande du pain, au désespéré qui cherche une consolation,

au mourant qui implore une prière, répond-on: «Quelle heure est-il?» Y

a-t-il donc une heure pour la souffrance humaine?... Je suis cet affamé,

ce désespéré, ce mourant... Je viens à vous... Parlez-moi.

La physionomie de l’évêque s’ahurissait de plus en plus. Le pauvre homme

faisait des efforts prodigieux pour comprendre, et il ne comprenait pas.

Surpris dans ce déshabillé intime, et dans cette ridicule posture, il

manquait vraiment de prestige, était même souverainement comique. Mais

Jules ne songeait point à rire. Il joignait les mains.

--Oh! parlez-moi, Monseigneur!

L’évêque se frotta les yeux de nouveau, dodelina de la tête, et

lentement, il bégaya:

--Que je vous parle, mon cher abbé?... Oui, oui!... que je vous parle,

c’est cela?... Mais sont-ce des choses raisonnables que vous me dites

là?... Êtes-vous bien sûr?... Que je vous parle?... Je veux bien, mon

enfant, mais quoi?... Et pourquoi!...

La voix de Jules s’impatienta.

--Parlez-moi donc! Dites un mot qui me console... qui me relève... ou

qui me châtie... est-ce que je sais, moi?... Un mot, comme Jésus en

tirait du fond de sa divine pitié, pour les malheureux et les pécheurs

repentants, comprenez-vous?... Hein! comprenez-vous?

--Comme Jésus!... répétait l’évêque, dans un long bâillement... Comme

Jésus!... Oui! oui!

Et il ajouta:

--Mais ce n’est guère le moment, il me semble... Demain, plutôt...

demain matin, vous me rappellerez... vous me ferez penser...

L’abbé Jules s’était levé... Il fixa sur le vieillard un regard mauvais,

eut un haussement d’épaules, et, sans prononcer une parole, reprit la

lampe, se dirigea vers la porte... Très raide, il ne répondit rien au

prélat qui lui disait, en se recoulant sous les couvertures:

--C’est cela... demain! C’est entendu, n’est-ce pas?... Demain matin

vous me rappellerez, vous me ferez penser... vous... et même... dormez

bien...

Jules referma la porte avec colère.

--Quelle brute! songeait-il! tandis qu’il remontait l’escalier... Et

c’est ça qui conduit des âmes, ça qui dort et qu’un cri de détresse ne

réveille pas?... Et dire que nos grands saints étaient peut-être pareils

à ça?... Ah! je voudrais les voir, les connaître; les François d’Assise,

les Vincent de Paul, et les autres, et toute la céleste engeance!...

Peut-être qu’on le canonisera aussi, celui-là?... Il aura sa statue,

dans des niches, entre deux vases de fleurs en papier... Il fécondera

les femmes stériles qui viendront, un cierge à la main, baiser son

orteil de pierre... Et l’on établira des fêtes commémoratives en son

honneur!... Et l’on bâtira des cathédrales qui porteront son nom!... Et

il se pavanera dans le calendrier... Non, mais c’est comique... Aussi,

dans la vie, personne n’aime personne, personne ne secourt personne,

personne ne comprend personne!... Chacun est seul, tout seul, parmi les

millions d’êtres qui l’entourent!... Lorsqu’on demande à quelqu’un un

peu de sa pitié, de sa charité, de son courage, il dort!... On peut

pleurer, se casser la tête contre les murs, mourir, ils dorment, ils

dorment tous!... Et le bon Dieu, qu’est-ce qu’il fait au milieu de tous

ces endormis?... Est-ce qu’il ronfle, lui aussi, dans son nuage!... Et

répond-il à tous les misérables qui tendent vers lui leurs suppliantes

mains: «Laissez-moi dormir, canailles... Demain?»

Au moment de se mettre au lit, tous ses projets, tous ses repentirs,

tous ses remords s’en étaient allés. Il s’étonna de se retrouver la

conscience calme, le cœur soulagé, presque gai même. Il s’amusa de la

mine effarée de l’évêque, et se sentit très fier de lui avoir fait

peur... D’ailleurs, quel mal avait-il commis? N’était-il pas un homme,

après tout?... N’avait-il pas obéi à une impulsion naturelle de ses

sens!... Avec cela que les autres curés se privaient de ce

divertissement, témoin cette crapule d’archiprêtre qui, lui, finirait en

cour d’assises, quelque jour, et ce grand vicaire qui, malgré ses façons

puritaines, recevait chez lui un tas de vieilles dévotes hystériques...

Et il ne parlait pas des autres, qui installaient des concubines dans

leurs presbytères, sous le nom de nièces, de cousines, de servantes...

Il avait désiré une femme; il avait voulu la prendre?... Mais s’était-il

adressé à l’ombre complice des confessionnaux où le souffle des prêtres

se mêle au souffle des pénitentes, où des lèvres rapprochées s’échappent

des questions qui énervent et des aveux qui brûlent!... Il était

vraiment trop bête, aussi, de toujours exagérer les choses, de les

dénaturer, de s’emballer, de perdre la tête, pour un oui, pour un

non!... Et Mathurine se représenta à lui, telle qu’elle lui était

apparue d’abord dans le soleil couchant, avec ses membres robustes et

son odeur puissante de jeune fauve; non seulement il ne tenta pas, cette

fois, d’écarter l’image revenue, mais il s’efforça au contraire de la

retenir, de la fixer, de la compléter, de la rendre, en quelque sorte,

tangible, d’y rechercher le trouble exquis et furieux, par quoi il

avait été si étrangement secoué... Il esquissa un geste impudique, et

faisant craquer le lit, sous une violente pesée de son corps, il dit,

dans un ricanement:

--Toi, gredine, je te repincerai!

Le lendemain, à l’heure habituelle, l’abbé Jules, un peu pâle, entra

dans le cabinet de Monseigneur. Celui-ci lui remit le courrier, et lui

dit, d’une voix très douce, hésitante et qui tremblait:

--Eh bien!... Je suis à vous, mon cher enfant... Que vouliez-vous me

dire?

--Moi? fit l’abbé d’un air surpris... Rien, Monseigneur...

--Mais si!... vous vouliez me dire quelque chose... quand vous êtes

venu, cette nuit... dans ma chambre.

L’abbé regarda l’évêque fixement, effrontément.

--Moi?... Je suis venu, cette nuit, dans votre chambre?... Moi?

--Mais oui... voyons... vous ne vous souvenez pas?... Cette nuit?...

L’abbé secoua la tête, et d’un ton bref:

--Je ne suis pas venu cette nuit dans votre chambre... Vous avez rêvé.

L’hiver qui suivit n’amena pas de grands événements à l’évêché, et les

mois passèrent, monotones et calmes, sans une seule secousse. Toute

l’agitation de l’abbé semblait avoir disparu. Du moins, il se

manifestait peu au dehors, négligeait son service, se désintéressait

même des affaires du diocèse qu’il bâclait à la hâte, comme un devoir

ennuyeux. A l’exception des heures d’offices et de repas, il restait

presque toujours enfermé dans sa chambre, refusant obstinément de

s’occuper des choses qui n’étaient pas dans ses attributions. L’évêque,

qui redoutait extrêmement l’activité pleine d’imprévu de son secrétaire,

redouta plus encore son inaction, car le poids de l’administration

retombait sur lui et il s’en trouvait tout écrasé. De crainte d’irriter

Jules et d’amener des scènes, il ne voulait point, dans les cas

difficiles, recourir au grand vicaire; d’un autre côté, il ne pouvait,

seul, se décider à prendre une résolution quelconque. Alors, il se

lamentait, perdait la tête devant l’accumulation grandissante des

dossiers, des lettres à écrire, ne recevait personne et ne faisait rien:

«Je suis désarmé! absolument désarmé!» se répétait-il souvent, pour

essayer d’étouffer la voix intérieure qui montait du fond de sa

conscience, troublée de reproches. Lui aussi, il se confina davantage

dans sa bibliothèque et, croyant échapper de la sorte aux embarras du

présent, aux responsabilités de l’avenir, il se mit à retraduire

Virgile, en vers de huit pieds, avec acharnement. Un instant, le palais

épiscopal retrouva son aspect morne, son silence de maison abandonnée,

silence interrompu vers le soir par des sonneries suraiguës, d’étranges

et cacophoniques roulades d’instruments de cuivre qui tombaient sur la

ville, en averses de fausses notes et de couacs, précipitant pêle-mêle

des refrains de chansonnettes et du plain-chant, des airs militaires et

des cantiques, des polkas sautillantes et de graves _Te Deum_. C’était

l’abbé qui jouait du cornet à pistons, pour se reposer des bizarres

travaux auxquels il consacrait toutes ses journées.

Car l’abbé s’était pris d’une passion inattendue: les livres; passion

exclusive et tyrannique, qui mettait en lui l’obsession d’une manie et

la fureur d’une rage. Il avait rêvé, subitement, de se monter une

bibliothèque prodigieuse et comme personne n’en aurait jamais vu. D’un

coup, il eût voulu posséder, depuis les énormes incunables jusqu’aux

élégantes éditions modernes, tous les ouvrages rares, curieux et

inutiles, rangés, par catégories, dans des salles hautes, sur des rayons

indéfiniment superposés et reliés entre eux par des escaliers, des

galeries à balustres, des échelles roulantes. Dès le matin, sa messe

dite, il pointait nerveusement des catalogues, piochait des journaux de

bibliophilie, auxquels il s’était abonné, correspondait avec des

libraires de Paris, dressait des listes interminables de volumes,

établissait des budgets fantaisistes et toujours insuffisants. Et la

bibliothèque n’avançait guère. Jusqu’alors elle tenait toute en trois

petites malles, qu’il ouvrait sans cesse et qu’il refermait avec un

grondement d’impatience, après avoir constaté la pauvreté de ses

acquisitions. Mais que faire? Son traitement était maigre; maigre aussi

la pension mensuelle que lui servait sa mère. Il avait converti en

espèces les menus objets personnels qu’il possédait, se privait des

choses les plus nécessaires, refusait de renouveler ses soutanes

trouées, mangées de graisse, ses chapeaux pelés, ses souliers qui

bâillaient comme des museaux de carpes. Hélas! ses ressources, ses

économies totalisées ne parvenaient pas à faire de grosses sommes. Et

puis, il s’endettait de plus en plus chaque jour: en achetant des livres

à tempérament, en souscrivant à de nombreuses publications qui

dévoraient à l’avance l’argent de ses mois. Ce qui l’irritait surtout,

c’était de voir autour de lui des prêtres bourrés de riches cadeaux,

gorgés d’argent par les dévotes de la ville. Il ne pouvait penser sans

de sauvages jalousies, au grand vicaire à qui les dames pieuses

brodaient des étoles, des chapes, des coussins, des services de table, à

qui, délicatement, le jour de certains anniversaires, elles glissaient

de grasses offrandes pour des pauvres chimériques et des œuvres de vague

bienfaisance. Lui seul n’avait jamais rien reçu, pas même une boîte

d’allumettes, pas même deux sous. Et sec comme un squelette et sale

comme un mendiant, il assistait, la haine au cœur, au fleurissement de

ces joues qui suaient la paresse et la gourmandise, à l’épanouissement

de ces ventres heureux, voluptueusement tendus sous des soutanes chaudes

et des douillettes neuves. Après avoir lassé la patience de sa mère,

qu’il accablait de demandes répétées sous prétexte que, la vie étant

très luxueuse à l’évêché, il fallait y tenir un haut rang, après avoir

tiré de l’évêque quelques menues sommes sous le couvert de charités

discrètes, il en était arrivé à s’accrocher à la possibilité

d’expédients malhonnêtes, et il combinait des plans dans lesquels le

romanesque s’alliait au vol et à la simonie. Il entrevoyait des

héritages de vieilles femmes très riches, des amours mystiques et

productives avec de très belles châtelaines. Le plus naturellement du

monde, il songeait à vendre son influence et sa protection... mais à

qui?... à trafiquer des sacrements, à tenir boutique des choses

saintes... mais comment?... Élargissant ses rêves, il travaillait à

inventer des pèlerinages perfectionnés, à exhumer des saints miraculeux,

à découvrir chez la Vierge des vertus inédites et sûrement

exploitables... Mais tout cela était fait depuis longtemps!... «La

Vierge est tondue, archi-tondue!» se disait-il en laissant retomber ses

mains sur le bureau avec un geste découragé. Ces idées, qui lui

paraissaient simples d’abord, au moment où elles naissaient, devenaient,

à la réflexion, pleines de difficultés et d’une impraticable

réalisation. Il y renonçait en se rejetant sur d’autres, plus

compliquées encore, plus extravagantes et qui aboutissaient au même

négatif résultat. C’est alors que le soir, dégoûté, irrité, il jouait

rageusement du cornet à pistons, comme il eût fendu du bois, comme il

eût cherché querelle à quelqu’un dans la rue, afin de détendre ses nerfs

et d’oublier, une minute, la tristesse de son âme.

Un jour qu’il se trouvait seul, dans le cabinet de l’évêque, il aperçut,

sur la cheminée, quelques pièces d’or parmi quelques pièces d’argent.

Instinctivement, sans qu’il eût une intention précise, il s’assura du

regard que les portes étaient bien closes, qu’il était bien seul, que

personne ne pouvait le voir. Puis, marchant sur la pointe du pied, il

s’approcha de la cheminée. Jaunes et blanches, elles luisaient là, tout

près, à portée de sa main, étalées pêle-pêle, en pièces qui viennent

d’être retirées d’une poche, négligemment. Les narines dilatées, les

yeux brillant de convoitise, plusieurs fois il les compta: onze louis

d’or. Avec délicatesse, évitant de déranger les autres, il prit un

louis, et, tandis qu’il l’enfouissait dans la poche de sa soutane, sous

son mouchoir, il se sentit au bout des doigts un petit frisson et comme

un léger chatouillement à la racine des cheveux. En même temps, son cœur

battit plus vite, mais d’un mouvement régulier, agréable, qui lui donna

l’impression d’une jouissance physique, très douce. Il ne se demanda pas

s’il commettait une bassesse, un acte honteux, il ne se demanda rien.

«Ça lui fera un compte rond,» se dit-il, simplement, en songeant à

l’évêque. Et considérant, de nouveau, le tas d’or qui ne paraissait pas

diminué par ce larcin, il ajouta jovialement: «Trop rond même!» Il en

prit un second. Un troisième avait glissé, rendant, sur le marbre, un

son clair de métal. L’abbé hésita, perplexe; ne devait-il point se

l’approprier aussi, celui-là?... Il réfléchit que cela se verrait

peut-être, et il le remit en place, d’un air de regret. D’ailleurs, il

se promit de revenir plus souvent, dans ce cabinet, aux heures où il

avait chance de n’y point rencontrer Monseigneur, et d’inspecter les

meubles, avec plus de soin que jadis. Certes, il n’espérait pas mettre

jamais la main sur des millions, mais un louis par-ci, deux louis

par-là, ça finirait tout de même par faire une somme respectable. Très

calme, il s’allongea sur un fauteuil, et se perdit en de vagues et

innocentes méditations. L’évêque rentré, Jules ne montra aucune gêne,

s’entretint avec lui sur le ton de la plus libre, de la plus franche

affection. Il fut charmant. Et cette affection n’avait rien de joué;

elle était sincère et profonde. A cette minute, il éprouvait réellement,

pour le vieux prélat, un respect filial, une reconnaissance tranquille

dégagée de tous remords, et comme, dans ses brusques sautes de la haine

à la tendresse, il ne l’avait point encore éprouvée, jusqu’ici. Son âme

s’amollissait, se fondait à la chaleur des sentiments généreux et des

généreuses pensées qui remuaient en lui délicieusement. Le vol le

rendait meilleur. Il s’attarda, heureux d’être auprès de son évêque, de

le combler de prévenances; il sut trouver de ces mots caressants et

attendris, qu’ont les femmes avec l’homme qu’elles viennent de tromper,

de ces mots réchauffants qui fixent la confiance dans les cœurs.

L’évêque goûta quelques instants de joie véritable, et quand l’abbé fut

parti, il se dit, le visage rasséréné: «Un peu vif, parfois... un peu

diable... Eh! mon Dieu!... Mais le fond est bon.»

Jules déposa, dans un tiroir de son secrétaire, les deux louis dérobés,

et jetant un coup d’œil mélancolique, sur les trois malles qui

contenaient, transformés en volumes, toutes ses économies, toutes ses

privations, toutes ses turpitudes, tous ses mensonges de plusieurs

mois, il soupira:

--Deux louis!... Quelle pitié! Ce n’est pas encore avec ça que je me

paierai les Bollandistes?

Le lendemain, au réveil, il eut une idée qui lui parut admirable. Il se

leva, prit à peine le temps de s’habiller, descendit à la chapelle,

dépêcha sa messe, en toute hâte, et sortit. L’air était froid, la pluie

tombait fine et drue, un vent aigre chassait, dans le ciel, de gros

nuages sales et comme lavés d’encre. Mais il ne sentait ni le froid, ni

la pluie, ni le vent. «Cette fois-ci, se disait-il tout en marchant d’un

pas allongé, rapide; cette fois-ci, je tiens ma bibliothèque. Je la

tiens, ou le diable m’emporte!... Comment se fait-il que je n’aie pas

songé à cela, plus tôt?» Une heure après, soufflant, trempé de sueur et

de pluie, il arrivait devant l’entrée de l’abbaye du Réno.

Deux énormes piliers, découronnés, sans grille ni porte, s’ouvraient à

vide, sur une ancienne avenue défoncée, embroussaillée, veuve de ses

arbres depuis longtemps abattus. A l’extrémité de l’avenue, dont on ne

retrouvait le tracé, au milieu des terrains incultes, qui la bordaient,

que par la double rangée parallèle des troncs coupés, presque au ras du

sol, s’apercevaient d’étranges bâtiments sombres, des profils de murs

croulants, des toitures effondrées, raidissant sur le ciel morose la

carcasse noire des charpentes. Et, tout autour de ces ruines, un espace

nu, désolé, s’étendait sans un arbre, sans une plante, sans une verdure

autre que la morne verdure des ronces qui poussaient là, libres et

touffues, dévorant chaque jour davantage ce coin de terre délaissé. Au

moment où il s’engageait dans l’avenue, l’abbé croisa une vieille femme,

qui tenait à la main une sordide écuelle de bois.

--Le Révérend Père Pamphile est-il au couvent? demanda-t-il.

--Oui dame! monsieur le curé, répondit la vieille... il y est...

L'abbé Jules · 第 5 / 18 段