l’attraction éternelle des contrastes, vont, fatalement, vers les
caractères violents et les tempéraments hardis, le pauvre évêque s’était
laissé séduire aux allures volontaires et conquérantes de Jules, sans y
démêler ce qu’elles cachaient de cynique effronterie. Et, tout de suite,
Jules l’avait dominé par la peur. Lorsqu’il comprit à quelles luttes
inévitables, à quelles dangereuses responsabilités il serait entraîné
par ce casse-cou, il était trop tard, déjà, pour réagir contre le
premier mouvement irraisonné de cette sympathie. Jules le tenait dans
son autorité, dans sa conscience, dans son esprit, dans son repos, et il
ne devait point songer à s’échapper de ces rudes mains qui lui faisaient
sentir, à chaque instant, la lourdeur de leur pesée. En se soumettant à
cette tyrannie nouvelle, il ne lui resta plus qu’à s’étonner de la
facilité avec laquelle il se l’était imposée, malgré le supérieur du
séminaire, malgré le grand vicaire, et peut-être aussi, en
réfléchissant bien, malgré lui-même,--ce qui lui parut inexplicable,
mais surtout regrettable.
--Pour une fois, se répétait-il souvent, que j’ai fait acte de libre
volonté,--je ne sais encore ni pourquoi ni comment--il faut avouer que
j’ai été mal, très mal inspiré... Décidément, je ne suis point né pour
diriger quoi que ce soit, ni personne, ni moi-même... Hélas! vit-on
jamais homme plus malheureux?
Dès le premier jour de son entrée en fonctions, l’abbé Jules avait
tranché du maître. Choses, bêtes et gens, il bouleversa tout, bouscula
tout. A peine si l’évêque, timidement, osa lui adresser une observation,
et il s’en repentit vite: le regard de Jules l’avait glacé; sa bouche,
prête à toutes les imprécations, l’avait terrifié; et il résolut de se
laisser conduire désormais par un seul, aussi docilement que jadis par
tout le monde; à la longue, il en était arrivé à trouver sa situation
meilleure ainsi, car il ne redoutait plus personne, sinon l’abbé, et il
espérait que celui-ci consentirait à le défendre, en se défendant
lui-même. Et puis, il comptait bénéficier de la crainte que le nouveau
secrétaire inspirait à son entourage. Du reste, il eût préféré braver le
diocèse, l’Église, Dieu, plutôt que de mécontenter Jules. Il lui parlait
comme un petit enfant respectueux et fautif; il semblait lui dire avec
de désarmantes implorations dans les yeux: «Je ne puis t’empêcher de
faire les choses qui me désolent, fais-les; mais, du moins, épargne-moi,
défends-moi, sois fort pour nous deux.» Tous les matins, il remettait à
son secrétaire le courrier non encore décacheté--ainsi le voulait
Jules--et le soir, il signait la correspondance, les pièces
administratives, sans avoir l’indiscrétion de les parcourir.
--Faut-il que j’aie confiance en vous, mon cher enfant! soupirait-il en
les lui rendant.
--Eh bien! quoi? répondait Jules durement... Croyez-vous par hasard que
je vous ferais signer des lettres d’amour?... ou bien des traites?
--Voyons, voyons! calmait le prélat qui, détournant la conversation, et
avec un air de s’apitoyer, murmurait:
--Que de paperasses! mon Dieu, que de paperasses!... Comme vous devez
être accablé!... Rien de grave, du reste?... Rien de nouveau?
--Rien, répondait Jules... le courant.
--Bon, bon!... Et cette affaire... comment donc?... cette affaire du
curé Legay, je crois, où en est-elle?
--Qui vous a parlé de cela?... Le grand vicaire, sans doute?... Il est
venu encore se plaindre à vous, vous débiter ses mensonges habituels?
Vous conspirez avec mes ennemis, avec les vôtres, contre moi?... Il est
propre, votre diocèse, il est joli!... Ah! vous pouvez vous vanter
d’avoir un joli diocèse!
--Mon cher abbé, je vous en prie, ne vous fâchez pas... Je vous
demandais cela, mon Dieu!... sans y attacher la moindre importance, la
plus légère idée de blâme... Un simple renseignement, je vous assure...
une curiosité... voyons, bien naturelle.
Et Jules grommelait, en se retirant:
--Bien naturelle!... vous appelez cela: «bien naturelle!» Heu! heu!...
l’affaire en est où elle doit en être, voilà tout.
Alors, l’évêque considérait d’un œil de martyr son Christ d’ivoire, dont
le corps douloureux pendait sur une croix de peluche écarlate, et il
gémissait:
--Un chien!... Un chien!... Je ne suis même pas un pauvre chien! Comme
il me parle, mon Dieu!
Étrange et déroutante nature que celle de Jules!... Qu’était-il donc?...
Que cherchait-il?... Que voulait-il?... Ses débuts avaient révélé un
homme d’action, un politique ambitieux et adroit, malgré ses bravades,
ses taquineries excessives, ses inutiles persécutions. Il ne lui avait
fallu qu’un coup d’œil pour se rendre compte de l’état moral du diocèse,
du relâchement de la discipline, des vanités, des calculs, des appétits
débridés par la faiblesse d’un chef qui, volontairement, avait abdiqué
son autorité; brusquement, sans donner à ce petit monde le temps de se
reconnaître, il s’était rué sur lui, avait forcé les uns à la
soumission, remis les autres à leur place, pris, pour lui seul, le
pouvoir anarchiquement disséminé aux mains d’une multitude d’intrigants.
Il avait même, par des procédés bizarres, il est vrai, rappelé les
prêtres indolents et paresseux à une dignité plus consciente de leur
caractère. Mais ce qui le poussait à agir, ce n’était point l’ardeur
d’une foi intolérante, la grandeur d’un but entrevu, le calcul d’un
intérêt particulier, c’était un besoin grossier et pervers de se
divertir en terrorisant les autres. Même, en accomplissant des choses
qu’il savait utiles et bonnes, il trouvait toujours le moyen de régaler
ses instincts mauvais d’un piquant ragoût de scélératesse. Entre ses
conceptions, souvent fortes et justes, et leur réalisation, il y avait
un trou, qu’il franchissait d’une grotesque culbute, comme un clown. Ses
projets les plus sérieux tournaient en farces amères, ses idées les plus
rares avaient une cruelle mystification pour aboutissement. Ses émotions
elles-mêmes, ses enthousiasmes, fleurs généreuses et spontanées de son
âme, ne tardaient pas à se tordre dans l’insulte d’une grimace, à se
flétrir sous la bave d’une colère. Aussi, avec de très brillantes
qualités intellectuelles, il n’était rien; avec une activité incessante,
il ne cherchait rien; avec une énergie qui allait jusqu’à la férocité,
il ne voulait rien. Son éloquence, ses passions, ses facultés
créatrices, ses sensibilités, ce qui remuait en lui de rêves grandioses
et d’aspirations hautaines, autant de forces perdues; tout cela se
consumait dans la fièvre stérile du caprice, dans le délire de ses
fantaisies de déclassé. Être à rebours de lui-même, parodiste de sa
propre personnalité, il vivait en un perpétuel déséquilibrement de
l’esprit et du cœur.
Quelquefois, devant le pauvre évêque, si triste et si bon, qui le
regardait de ses doux yeux d’enfant--d’enfant qui a peur d’être
battu--il se sentait pour lui une immense pitié. Des remords lui
venaient de ne pas le traiter plus doucement, de ne pas l’aimer, de
profiter lâchement de cette touchante faiblesse de vieillard. Dans
l’éclair d’une seconde, il passait d’une mauvaise parole à un acte de
contrition exaltée, de la haine à la tendresse; il entrevoyait mille
possibilités de sacrifice et de dévouement; il aurait voulu, tant il
l’aimait en ces courts instants, que son cher évêque devînt aveugle,
paralytique, lépreux, qu’il n’eût plus d’abri, plus rien, afin de le
guider, de le soutenir, de lécher ses plaies, de le consoler. Et, tout à
coup, il se jetait aux pieds du prélat, lui embrassait les mains.
--Je suis une vermine, répétait-il.
--Mais non! mais non! ne dites pas cela, mon cher enfant.
--Si! si... je suis une vermine... une sale vermine... une vermine de
pourriture!... Moins que cela encore!... Je suis... Oh! je suis ce qu’il
y a de plus dégoûtant dans la création... Je ne mérite même pas
d’habiter la place d’un mendiant!... Pourquoi ne me chassez-vous pas?...
Ne m’écrasez-vous pas?... Chassez-moi, je vous en prie... chassez-moi,
comme un rat, honteusement... car demain, Monseigneur, ce soir,
peut-être, je recommencerai à vous haïr, à vous faire souffrir!...
L’esprit du mal est en moi; il me pousse à des choses détestables...
Chassez-moi... je suis une vermine!
C’étaient pour l’évêque de délicieux moments que ceux où Jules avait ces
accès de repentir. Il s’attendrissait, oubliait tout, s’imaginait,
chaque fois, qu’une vie nouvelle, une vie de tranquillité, de concorde,
d’amour, allait enfin renaître.
--Vous chasser, mon enfant?... Eh! mon Dieu! pour quelques vivacités,
pour quelques ardeurs de caractère, bien pardonnables, à votre âge!...
Vous êtes vif, c’est-à-dire que vous êtes jeune... Allons, allons, ne
voilà-t-il pas un grand crime?... Moi, je suis un vieillard, j’ai des
manies, des lubies, et ce n’est pas toujours commode de vivre avec les
vieilles gens, je m’en rends compte!... Mais j’ai eu autrefois de grands
chagrins, de grandes tristesses... Dieu seul connaît ces chagrins et ces
tristesses!... Je serais si heureux qu’on m’aimât un peu!
Il s’abandonnait; sa voix se faisait plus confiante.
--Vous me voyez souvent inquiet, distrait, un peu drôle, n’est-ce
pas?... Oui... C’est que je crains de ne pas être aimé, aimé de
personne, de vous, surtout, mon cher enfant!... Et cela me fait
souffrir... D’ailleurs, pourquoi m’aimerait-on?... Je suis vieux,
triste... Je ne sais pas dire une bonne parole à ceux qui m’entourent...
Je sens que je gêne, que je glace tout le monde, moi qui voudrais tant
que tout le monde eût de la joie autour de moi!
--Vous êtes un saint! clamait Jules, dont l’exaltation se manifestait
par une suite de gestes incohérents et d’affreuses grimaces.
--Non, non! se défendait l’évêque, un peu effrayé... Non, je ne suis pas
un saint... Ne dites jamais que je suis un saint... Je ne suis rien...
Prions, mon enfant, prions pour vous, pour moi, pour tous les
pécheurs... Allons, un petit _pater_...
Faisant le signe de la croix, joignant ensuite les mains, ils
marmottaient d’une voix plus basse, tout les deux:
--_Pater noster, qui es in cœlis..._
Rentré dans sa chambre, l’abbé ne tardait pas à se reprocher cette
émotion; il s’irritait de s’être laissé entraîner à un mouvement
d’attendrissement, inexplicable et très ridicule... Heurtant les
chaises, éparpillant avec colère les papiers, sur son bureau, il
bougonnait:
--Suis-je fou!... Et qu’est-ce qui m’a pris de lui raconter toutes ces
bêtises-là, au vieux? que m’importe qu’on l’aime, qu’on ne l’aime pas,
qu’il pleure ou qu’il chante?... Ses chagrins, je les connais ses
chagrins... Ha! ha! ha!... C’est d’avoir chipé le testament!...
Il ne se calmait un peu que lorsqu’il avait fini de se persuader que
tout ça «c’était de la plaisanterie», et il songeait alors à inventer de
nouvelles farces.
* * * * *
Un soir, ayant été, toute la journée, plus agacé, plus nerveux que
jamais, il sortit. Cela lui arrivait quelquefois, de faire de longues
marches, après le dîner, seul. Il gagnait les hauteurs, où l’air est
plus vif, et plus lointain l’horizon, s’enfonçait dans la campagne,
rentrait tard, sa soutane crottée, les membres brisés de fatigues
délicieuses... Et encore tout embaumé de nuit, il s’étendait sur son
lit, à demi déshabillé, jouissant immensément à se sentir plus calme,
apaisé, meilleur. Ces nocturnes escapades avaient d’abord été jugées
imprudentes, puis inconvenantes pour un prêtre qui doit être retiré chez
lui, aux derniers coups de l’_Angelus_. On en parlait, avec des airs
entendus et des mines peu bienveillantes; on ne pouvait admettre que ce
fût pour le plaisir seul de contempler les champs, sous la lune, que
l’abbé vagabondait ainsi, aux heures tranquilles où tout le monde se
repose. Cela ressemblait fort à une criminelle aventure, à un
rendez-vous défendu; il y avait certainement, quelque part, une femme
qui l’attendait, sous la protection obscène de l’ombre, et si cette
femme pouvait être la femme d’un impie, d’un républicain, quelle joie de
le surprendre avec elle et d’ajouter au péché d’impureté, étalé et
flagrant, le caractère d’une trahison, d’un pacte conclu avec les
ennemis de l’Église! Dans l’espérance d’un scandale, qui eût débarrassé
le diocèse de son tyran, on l’avait suivi, observé, espionné. Mais on
n’avait rien découvert. Aucune trace de femme et, nulle part, la moindre
indication d’une intrigue. L’abbé marchait, se hâtant, il est vrai,
comme s’il avait un but, il marchait fiévreusement, furieusement, et
c’était tout! Si l’herbe était foulée, là où il avait passé, ce n’était
que de la largeur de ses semelles ferrées, qui résonnaient sur la terre,
et tiraient des étincelles à la pointe heurtée des cailloux. On fut fort
dépité de cette nouvelle déconvenue, et il fallut bien s’habituer à
considérer les sorties de l’abbé comme une des mille inexplicables
fantaisies de son existence.
Ce soir-là donc, il prit comme de coutume, par le haut de la ville, et,
à deux kilomètres de là, il laissa la grande route, s’engagea dans une
sente qui monte, à travers champs et friches, et conduit à la forêt de
Blanche-Lande qui, au loin, devant lui, tassait ses sombres massifs,
dans le soleil couchant. La nuit venait, odoriférante et superbe, encore
tout illuminée de jour rose, sur les coteaux, sur les chemins, sur les
écorchures de la terre, tandis que l’ombre vêtue de brumes roses aussi
et lentement déployées, s’allongeait au creux des vallons. Ébloui,
charmé, il marchait vite, aspirait avec délices la fraîcheur qui
s’épandait dans l’air, et il regardait le ciel, labouré d’or, éclaboussé
de feu à l’horizon, et au-dessus de sa tête le ciel, encore, uni et
tranquille, d’un bleu d’acier, d’un bleu profond, où les étoiles
allaient tout à l’heure paraître. Soudain, il se heurta à un obstacle
qui barrait la sente dans toute sa largeur; les yeux et l’esprit perdus
dans l’espace, il ne l’avait pas aperçu. C’était une brouette chargée de
trèfle fraîchement coupé; une paysanne était assise sur l’un des bras de
la brouette et s’essuyait le front où la sueur coulait; au sommet du tas
d’herbes, une faucille luisait comme un croissant de lune, tombé du
firmament. La paysanne, d’abord, sembla s’effrayer à la subite vision de
ce fantôme, si noir, si grand, qu’assombrissait et que grandissait
encore le crépuscule. Mais ayant ensuite reconnu un prêtre, elle se
rassura. D’ailleurs, l’abbé doucement lui dit:
--N’ayez peur, petite... Je ne suis point le diable.
Et s’appuyant contre le tas d’herbe, il examina la paysanne.
C’était une belle fille jeune et saine, aux membres solides, aux
vigoureuses hanches. L’indécise lumière qui l’enveloppait toute donnait
du mystère à ses yeux voilés, à son visage bruni, au milieu duquel des
dents très blanches éclataient. Un petit bonnet d’indienne bleue d’où
s’échappaient des mèches de cheveux noirs collées sur son front, lui
serrait la tête. Une partie de ses jambes et ses pieds sortaient nus
d’un court jupon de bure, dont les plis lourds accentuaient la cambrure
puissante des flancs. Sa poitrine n’était protégée que par une chemise
de grossière toile, flottante, mal coulissée, qui laissait voir, par un
large bâillement, la rose nudité d’un buste souple et fort et deux seins
énormes, plus splendides que ceux des déesses de marbre. Et de cette
fille une odeur montait, âcre et grisante, une odeur de fauve, une odeur
de musc et d’étable, de fleur sauvage et de chair battue par le travail
et par le soleil.
L’abbé en fut, en quelque sorte, étourdi.
A respirer ce brutal parfum, il sentit un désir lui mordre le cœur
violemment. Du feu s’alluma dans ses veines. Il frissonna. Et, les
narines écartées, comme font les étalons qui flairent, dans le vent, des
odeurs de femelles, il poussa un soupir qui ressemblait à un
hennissement. La prendre, la renverser dans la sente, la coucher sur
l’herbe qu’elle venait de cueillir, il y pensa. Pétrir avidement cette
chair nue, et, vautré sur elle, l’obliger à se débattre sous l’étreinte
de ses bras, à crier sous la morsure de sa bouche, il l’aurait voulu.
Mais si ardente, si impérieuse que fût la tentation, il n’osa point. Une
inquiétude vague, mêlée à une inconsciente pudeur, le retenait. Et puis,
il ne savait que dire à cette fille, il ne savait comment l’aborder, il
cherchait une parole, un geste, un moyen, et il ne les trouvait pas. Ses
doigts impatients se crispaient dans l’herbe; il en arrachait des
poignées que, par un mouvement machinal, il portait à sa bouche et qu’il
mordillait ensuite bestialement. Enfin pour rompre un trop long silence
qui le gênait, pour s’enhardir un peu, il demanda d’une voix tremblante,
angoissée:
--Comment t’appelles-tu?
--Je m’appelle Mathurine, répondit la paysanne, après un moment
d’hésitation.
D’un regard farouche, l’abbé fouilla la campagne autour de lui; l’ombre
s’épaississait, les champs étaient déserts, aucune silhouette d’hommes
ou de bêtes, sur le ciel, n’apparaissait. Cela le rassura.
--Et où demeures-tu? reprit-il d’un ton plus ferme.
La paysanne désigna, à trois cents mètres de là, sur la gauche, une
masse d’ombre, au milieu de laquelle des maisons se devinaient,
vaguement, parmi des arbres.
--Là-bas! fit-elle.
L’abbé tendit l’oreille; pas un bruit n’arrivait jusqu’à eux; pas un,
sinon le frémissement lent et continu de la nuit tombante.
Par la pensée, il dévêtit Mathurine, se la représenta impudique et toute
nue, et déjà il vit, soulevant ses voiles grossiers, l’ardente fleur de
sa beauté sexuelle, s’offrir, lascive, effrénée, aux curiosités, aux
emportements de sa luxure. Son cerveau s’exalta.
--Et tes amoureux?... Tu as des amoureux, dis?... Qu’est-ce qu’ils te
font?... Tu couches avec ton père, avec ton frère, dis?... Qu’est-ce
qu’ils te font?... As-tu jamais rêvé aux caresses d’un bouc, d’un
taureau?... Je serai ce bouc, je serai ce taureau... Veux-tu que je
m’asseye près de toi, et que je te confesse?... Nous insulterons le bon
Dieu... Veux-tu?... Réponds-moi...
La fille ne répondit pas. Elle ne comprenait rien à ce langage de fou, à
ces mots qui désolaient le silence. Mais, effrayée par la mimique
désordonnée du prêtre, elle voulut se lever.
--Non! commanda-t-il... non!... ne te lève pas... ne t’en va pas...
Reste... Tu es belle... l’odeur de ta peau me grise... Et il fait
nuit... Personne ne peut nous entendre... Pourquoi as-tu peur?...
Réponds-moi.
La fille ne répondit pas.
Il pensa:
--Elle va résister, appeler peut-être... Je lui donnerai vingt sous et
elle se taira... Mais se taira-t-elle?
Il tâta la poche de sa soutane, s’assura qu’il n’avait pas oublié son
porte-monnaie.
--Et s’il le faut, se promit-il encore, je lui donnerai davantage... je
lui donnerai tout... Ou bien, je lui enfoncerai du foin dans la
bouche...
--Viens ici! dit-il.
La fille ne bougea pas.
--Viens donc ici! répéta l’abbé.
Sa voix haletait, devenait rauque; une étrange fureur de passion lui
poussait les bras en avant, tordait ses mains, précipitait toute sa
chair vers il ne savait quel crime absurde et fatal. La faucille luisait
sur l’herbe, près de lui; il eut l’idée de s’en saisir, de frapper. Ce
qui lui restait de raison s’en allait dans le vertige. Il n’eût pu dire
à quelle incoercible folie il obéissait, lequel était en lui, du meurtre
ou de l’amour. Quelques nuées, de formes bizarres et changeantes,
flottaient au ciel, rouges des suprêmes lueurs du couchant, et il lui
sembla que c’étaient des sexes monstrueux qui se cherchaient,
s’accouplaient, se déchiraient dans du sang. Pour la troisième fois, il
répéta, les lèvres sifflantes de menace:
--Viens donc ici!
La fille ne bougea pas. Stupide, les yeux hébétés, elle considérait cet
homme grand, ce prêtre hideux, ce diable tout noir devant elle.
Et, brusquement, comme une bête qui fonce sur une proie, il se rua sur
elle. Au risque de l’étrangler, d’un tour de bras, il lui serra le col
et, de la main restée libre, il lui empoigna les seins, qu’il labourait,
qu’il tenaillait, qu’il écrasait avec rage dans une atroce et sauvage
étreinte. Un moment, il sentit remuer sous ses doigts un scapulaire, des
croix, des médailles bénites que la malheureuse portait sur la peau,
pendus au bout d’une chaînette d’acier, et il éprouva une joie horrible,
une joie sacrilège, à les tordre, à les briser, à les enfoncer sur cette
chair de femme, à les mêler aux caresses profanatrices dont il la
meurtrissait. En même temps, il éructait des mots orduriers,
épouvantables, des mots sans suite, des blasphèmes, coupés de hoquets et
de halètements.
--Ne dis rien... Viens ici, plus près, plus nue... Je te paierai... Oui,
je te... Écoute... Tais-toi... Sur l’herbe, là... te tuer sur l’herbe...
t’étouffer... Tais-toi...
Mais la fille avait pu se relever. D’un coup de reins, elle se dégagea;
d’un coup de poing, elle repoussa l’abbé qui fit plusieurs pas en
arrière et, chancelant, faillit tomber à la renverse.
--Espèce de grand brutal! fit-elle simplement, en rajustant sa chemise
entièrement découlissée, et en renouant sur ses hanches ses jupons
arrachés... Quoi qu’y vous prend donc?... Ah ben!... En v’là un salaud
d’ curé!
Elle se réattela à la brouette, et, lentement, reprit sa route, se
retournant de temps en temps pour voir si le prêtre la suivait. Celui-ci
demeurait immobile et comme pétrifié. La soutane déboutonnée, la tête
nue, les bras pendant au long du corps, il n’avait même pas pensé à
ramasser son chapeau qui, lors de la courte lutte, avait roulé à terre.
Il regardait, sans la voir, la silhouette de la paysanne qui s’abaissa,
se noya, se confondit toute avec le sombre du terrain, et il écoutait,
sans l’entendre, la brouette qui dansa sur les ressauts de la sente, et
fit, en s’éloignant, un bruit lointain de tambour. Et ce fut le silence,
tout autour de lui, et ce fut la nuit, une inquiétante nuit, profonde et
sans lune, une nuit qui entrait dans son âme et qui renvoyait, sur la
pâle lumière du ciel occidental, avec le mystère grandissant de ses
ténèbres, à elle, les grimaçantes et vengeresses images de ses remords à
lui et de ses terreurs. En proie à une immense horreur de soi-même,
l’abbé joignit les mains comme pour une prière, se laissa tomber sur le
sol, dans un grand geste d’accablement, et, longtemps, longtemps, il
pleura.
Pendant plus d’une heure il resta là, sans bouger, sans penser, la tête
lourde, les membres rompus, les idées en déroute, si complètement
anéanti qu’il ne se rappelait pas, avec netteté, ce qui s’était passé.
De ce moment de folie, de cette minute de crime, il ne gardait que la
sensation d’un vague et pénible dégoût, d’un écrasement de tout son être
physique et moral. Il était ainsi que dans un rêve de fièvre, où les
choses se succèdent, incohérentes, ironiques et douloureuses. Malgré
lui, l’impure obsession de la femme revenait, s’associait à sa honte,
et, avec un involontaire tressaillement de ses muscles, avec une
vibration suprême de ses moelles, il la retrouvait en lui, autour de
lui, jusque dans l’opacité de l’ombre, jusque dans le symbolisme errant
du ciel, où les nuages évoquaient d’impossibles nudités, d’impossibles
enlacements, une multitude de figures onaniques et tordues, semblables
aux gravures démesurément agrandies d’un livre obscène, qu’il avait eu
jadis, au collège. Et, au-dessous de ce ciel pollué, la forêt dressant
ses masses confuses, énormes et lointaines, amplifiant ses terrasses,
ses colonnades, ses escaliers, ses temples, lui faisait l’effet de
quelque architecture formidable, de quelque noire Sodome, bâtie en
l’honneur de la Débauche éternelle et triomphale. Une torpeur
l’envahissait; il se sentait un besoin irrésistible de sommeil,
éprouvait une sorte de narcotique volupté à se laisser glisser dans le
vague, dans l’oubli, dans le néant. Il ne tenta pas de s’arracher à cet
engourdissement qu’il préférait au réveil brutal de sa raison. Ah! s’il
avait pu descendre toujours au fond de ce noir, ne jamais remonter! Et,
s’allongeant, sur la terre humide de rosée, comme un vagabond, il
s’endormit profondément.