Il s’arrêta; le souffle lui manquait. Et, tandis qu’il essuyait son

front, d’où la sueur coulait abondamment, tandis qu’il ramenait sur ses

bras les manches trop lâches de son surplis, ô prodige!... un rayon de

soleil, pénétrant par la rosace du vitrail, en face de la chaire,

traversa la nef et vint illuminer le visage du prédicateur d’une étrange

lueur d’arc-en-ciel. Tous levèrent la tête simultanément, vers la

lumière annonciatrice, et crurent voir un saint resplendir. Mais un

nuage passa, voilant le soleil, et l’auréole disparut.

Maintenant, l’abbé était apaisé. Il poursuivit son sermon, scandant les

mots avec lenteur. D’âpre et vengeresse, sa voix était devenue douce et

suppliante. Des larmes intérieures la faisaient trembler légèrement, et

lui donnaient des accents de tendresse ineffable. Les mains jointes, le

regard projeté sur la voûte, où flottaient encore de mourantes fumées

d’encens, il demandait pardon aux hommes, aux saints, à la Vierge, à

Dieu, avec ivresse, avec délire. Il invoquait même la pitié des choses.

--Et toi, aussi, Nature virginale et féconde, dont les ruts sont aimés

de Dieu, et qui recouvres de vie splendide le corps délivré des justes;

toi que, tant de fois, j’ai souillée, toi que j’ai profanée,

pardonne-moi. Pardonne-moi, et donne-moi la souffrance, car la

souffrance est bonne à celui qui pécha. Quand j’aurai faim, sois-moi

avare de ton pain et de tes fruits; quand j’aurai soif, refuse à mes

lèvres l’eau pure de tes sources; quand j’aurai froid, éloigne, de mes

membres glacés, ton soleil, tes abris et tes refuges. Fais que mes pieds

se déchirent aux épines de tes routes, que mes genoux saignent au flanc

de tes rocs. O Nature, sois l’implacable et maternelle tourmenteuse de

ce corps chétif, impudique et révolté, et taille, dans le bois le plus

dur et le plus lourd de tes forêts, la croix de rédemption, sous le

fardeau de laquelle, ployé, je marcherai vers la clarté éternelle...

Une indicible émotion bridait les yeux des fidèles, contractait leurs

visages, oppressait leurs poitrines. Pour ne point éclater, le curé

faisait de violents efforts et d’affreuses grimaces. Les joues gonflées,

la tonsure violette, il se tournait, se retournait dans sa stalle avec

agitation. Au banc d’œuvre, les marguilliers, trop graves, se tenaient

le menton, à pleines mains. Et des sanglots encore étouffés fusaient,

de-ci, de-là, répercutés d’une nef à l’autre... L’abbé Jules termina

ainsi, sur un ton d’ardente prière:

--Mes très chers frères, et vous aussi, mes sœurs bien-aimées, si vous

avez pitié de celui qui s’accuse et qui se repent, quand l’angélus,

tintant au clocher, vous prosterne, le soir, sur la terre bénie, ou au

pied des crucifix familiers, oh! je vous en prie, mêlez mon nom au nom

des chers morts que vous pleurez, au nom des pauvres égarés que vous

voulez ramener à Dieu; et que le chant triste et consolateur de vos

prières unies porte, à celui qui juge et qui pardonne, l’amour reconquis

d’un fils indigne, qui jure d’adorer son saint nom, et de glorifier,

jusqu’à la mort, son indestructible Église...

Lorsqu’il redescendit, les sanglots, jusque-là contenus, éclatèrent,

emplissant l’église d’une extraordinaire confusion de bruits humains,

les uns sourds, les autres aigus, d’autres encore semblables à des

gloussements, à des braiements, à des hennissements de bêtes débandées.

Sur le passage de l’abbé, les têtes s’inclinaient, mouillées de larmes,

comme sur le passage d’un saint. L’enthousiasme débordait, exaltait les

cervelles. Une mère se précipita au-devant du jeune prêtre, le suppliant

de bénir son enfant, qu’elle lui tendait, paquet grimaçant, au bout des

bras. Il la repoussa doucement.

--Je suis indigne, ma sœur, dit-il.

Quelques-unes se bousculèrent pour toucher les pans sacrés de son

surplis; et le bedeau, et le suisse qui le précédaient, effarés,

oscillant sur leurs jambes, ainsi que des ivrognes, criaient sans

respect pour le saint lieu:

--Place donc!... Place, vous autres, sacrées femelles!

Tout à coup, l’orgue enfla sa voix sonore, et couvrit le bruit de la

foule, sous un chant de triomphale allégresse... La messe continua...

Il y eut, au presbytère, un grand dîner, auquel avaient été conviés

tous les prêtres et les personnages marquants du canton. Avant de passer

dans la salle à manger, le bon curé Sortais, encore tout ému, s’approcha

de l’abbé.

--Mon enfant, mon cher enfant! s’exclama-t-il... que c’était beau!...

quel grand, quel magnifique, quel sublime exemple vous avez donné!...

Que c’était beau!... vous voyez, j’ai pleuré... je pleure encore,

tenez!... Ah! que c’était beau!

Il voulut lui prendre les mains, l’attirer sur son cœur.

--Je suis bien content, bien content, répéta-t-il.

Mais Jules se dégagea. Il avait retrouvé son air méchant, son air de

dure ironie qui glaça soudain la chaleureuse effusion du vieillard.

--C’est bon, c’est bon! fit-il... Il n’y a pas de quoi, allez, mon

bonhomme!... Ha! ha! ha!... Hi! hi! hi!

Et il lui tourna le dos, en continuant de ricaner.

Ma grand’mère a, plus tard, raconté que, durant la cérémonie qui eût dû

cependant la réjouir plus qu’une autre, il lui fut impossible de

partager l’émotion générale. A mesure que Jules s’élevait plus haut dans

l’éloquence et dans le repentir, par une de ces affinités mystérieuses

que subissent les âmes sans les comprendre, elle sentait un froid

descendre en elle, lui serrer le cœur douloureusement. Et si elle

pleura, ce fut de peur et sous le coup d’une indéfinissable tristesse.

Chose singulière, en dépit de ses efforts à chasser les harcelantes

images d’autrefois, elle revoyait son fils, non tel qu’il était en ce

moment avec son visage embrasé par la foi, mais tel qu’il s’était

présenté, avec son rire effrayant de démon, le jour où il lui avait

annoncé son désir d’entrer au grand séminaire. Et, par delà les paroles,

humiliées et contrites, qui faisaient couler tant de larmes heureuses

autour d’elle, elle entendait toujours son fils éructer, comme un

vomissement, ces mots impies:

--Je veux me faire prêtre, nom de Dieu!... Prêtre, sacré nom de Dieu!

* * * * *

Ça n’était pas fini, ainsi que l’avait prédit le curé.

A l’évêché, l’abbé Jules conquit très vite une sorte d’omnipotence

bizarre. Comme il fallait passer par lui pour arriver jusqu’à l’évêque,

que l’évêque, de son côté, n’arrivait à ses subordonnés que par

l’entremise de son secrétaire intime, Jules profita de cette situation

pour terroriser les petits vicaires et les petits desservants,

principalement ses anciens camarades du séminaire. Il s’amusa à

bouleverser tous leurs plans, à anéantir leurs pauvres ambitions, à les

entourer de persécutions si ingénieuses et si raffinées que plusieurs

d’entre eux, à bout de patience, quittèrent le diocèse, ou se

défroquèrent.

--Tant mieux, tant mieux, disait l’abbé... c’est de la vermine de moins.

Il parvint à exercer, autour de lui, une tyrannie implacable qui

n’allait pas sans une gaîté sinistre, et qui, souvent même, n’épargna

point le vieux prélat, son protecteur. Sans y déployer la moindre ruse

de diplomatie ecclésiastique, du fait seul de son effronterie, il avait,

sinon tout à fait brouillé le grand vicaire avec l’évêque, du moins

détruit complètement son influence et bridé son autorité. Non seulement,

le grand vicaire ne comptait plus, n’était plus consulté en rien, mais

encore Monseigneur lui avait retiré, au profit de Jules, quelques-unes

de ses plus précieuses attributions. Il en résulta des événements

graves, inattendus, qui, durant plusieurs mois, comme on le verra plus

loin, ébranlèrent le monde catholique et mirent en mouvement toutes les

chancelleries de l’Europe.

L’évêque était un homme très tolérant, très accommodant en toutes

choses, d’un libéralisme prudent et discret qui le faisait vivre en

paix, avec le pouvoir civil et avec Rome. Il aimait les fleurs et les

poètes latins, et quand il n’était pas dans son jardin, à écussonner ses

rosiers, ou dépoter ses géraniums, il travaillait dans sa bibliothèque,

où il traduisait Virgile, en vers démodés. Craignant le bruit, ayant

horreur de tout ce qui ressemble à une lutte, à un conflit, il savait,

avec une rare adresse, ménager les partis et les coteries, se gardait

d’une initiative quelle qu’elle fût, autant que d’une mauvaise action.

Dans ses allocutions, ses lettres pastorales, ses mandements, il

esquivait soigneusement les questions irritantes, se bornait aux

banalités ambiguës, aux recommandations courantes du catéchisme. On y

eût vainement cherché quelque chose qui pût être considéré comme une

opinion; toute son intelligence, il l’appliquait à n’en exprimer aucune.

Aussi la rédaction des mandements à laquelle d’habitude collaborait le

grand vicaire, qui possédait un intarissable dictionnaire de mots

insignifiants et fleuris, était-elle une grosse affaire. On s’y prenait

trois mois à l’avance. Tous les jours, l’évêque les copiait, les

recopiait sans cesse, il supprimait des paragraphes, raturait des

phrases, s’arrêtait sur chaque mot, qu’il discutait, qu’il adoucissait,

où il croyait toujours découvrir un sens caché, susceptible

d’interprétations malicieuses. A chaque minute, il disait:

--Relisons, relisons, monsieur l’abbé... Et, je vous en prie, tâchons de

ne pas nous compromettre... nous sommes les missionnaires de la paix des

âmes... Notre devoir est de concilier, d’apaiser... ne l’oublions pas,

monsieur l’abbé...

--Parfaitement, Monseigneur... Cependant, cette année, nous devons

peut-être...

--Non! non! monsieur l’abbé... cette année, ni jamais!... nous ne devons

rien... Notre-Seigneur Jésus-Christ n’a-t-il pas dit: «Ne jugez

point»... Relisons...

La nuit, dans ses rêves, il voyait les phrases de son mandement,

casquées de fer, hérissées d’armes terribles, rangées en bataille, se

précipiter contre lui avec des hurlements sauvages. Alors, brusquement,

il se réveillait, la sueur au front, et il demeurait de longues heures,

très malheureux, tourmenté par la crainte qu’une virgule mal placée

n’amenât des gloses, des querelles, d’incalculables désastres. Peu à

peu, son cerveau s’exaltait, la nuit glissait, dans son âme exacerbée,

les effrois de l’ombre, les terreurs du silence. Tremblant, il rallumait

sa lampe, descendait en chemise à sa bibliothèque, et remontait avec les

épreuves du mandement qu’il relisait jusqu’à l’aube, ne s’interrompant

que pour adresser à Dieu de ferventes prières.

Il apportait les mêmes incertitudes, les mêmes exagérées faiblesses,

dans l’administration du diocèse qu’il avait fini par abandonner au

caprice de tout le monde...

--Cela va mal, gémissait-il... Je le sais... Mais que faire?... Je ne

suis rien... je ne puis rien... je suis désarmé...

S’il eût osé, voici l’intime et presque douloureuse excuse qu’il eût

donnée de sa conduite.

Il avait hérité une petite fortune, d’une dame pieuse, amie de sa mère.

Cela remontait au début de sa carrière ecclésiastique. Les héritiers

naturels, furieux d’être dépossédés, parlèrent de captation, de

manœuvres honteuses, prodiguèrent le scandale dans les journaux locaux.

Finalement, ils attaquèrent le testament. Au procès, l’avocat de la

famille frustrée lança contre l’honorabilité du jeune prêtre les plus

fausses accusations et les plus dramatiques calomnies. Il fit frissonner

l’auditoire, en représentant son adversaire comme «un de ces hommes

noirs qui se glissent dans la couche des vieilles femmes, pour leur

voler leur fortune, l’amour sur la gorge». Malgré la beauté de ces

métaphores, la famille perdit son procès et par un jugement qui le

vengeait des outrages, le légataire fut mis en possession de la fortune

contestée.

De cette aventure, il lui était resté une sorte d’effarement que les

années, les succès, son élévation rapide à l’épiscopat, aggravèrent

encore. De la timidité, son caractère tomba dans la faiblesse la plus

condamnable. Pour se faire pardonner des torts qu’il n’avait point, il

crut devoir être bon jusqu’à la duperie, indulgent jusqu’à la

complicité, modeste jusqu’à l’oubli total du _moi_. Il s’imaginait

surprendre dans tous les regards un reproche, dans tous les gestes un

mépris, dans toutes les paroles une allusion pénible à ses amertumes

anciennes. Afin d’amadouer des accusateurs chimériques, il forçait sa

vie à ne paraître plus qu’une longue humilité, une constante

supplication. Plus il vieillissait, et plus il se repentait de n’avoir

pas repoussé du pied, dédaigneusement, ce maudit argent dont il ne

profitait pas d’ailleurs et qui ne lui servait qu’à des bonnes œuvres

d’une utilité souvent contestable. Et des remords le hantaient, comme

si, véritablement, il avait accompli quelque action déshonorante et

basse. Aussi, quand il disait, en poussant un soupir de découragement:

«Je ne suis rien... Je ne puis rien... je suis désarmé,» répondait-il

aux secrètes révoltes de sa conscience, plutôt qu’il ne se plaignait

d’un manque d’autorité réelle. Cette étrange manie devint si forte

qu’il ne voulut plus prononcer ni écrire certains mots, tels que

«fortune... héritage... avocat... vieille femme», dans la crainte de

raviver des souvenirs cruels et de faire naître des commentaires

désobligeants.

La chambre de l’abbé Jules s’ouvrait sur une étroite terrasse dominant

la rue de la hauteur de deux étages. De la terrasse, l’œil embrassait

une partie de la ville qui descendait vers la vallée et, par delà la

ville, un large espace de campagne, où les cultures et les prairies

alternaient avec des bouquets de bois. Quelquefois, le soir, l’abbé

venait s’accouder à la rampe de fer qui entourait la terrasse, et,

longtemps, il restait là, à regarder l’horizon s’effacer sous les

brumes, à suivre les métamorphoses pâlissantes du firmament. Son grand

corps maigre et pointu, tout noir dans le crépuscule, faisait rêver les

habitants de fantômes et d’apparitions infernales. Penché au-dessus

d’eux, ils s’attendaient à le voir, tout à coup, déployer d’immenses

ailes membraneuses et planer sur la ville, ainsi qu’une gigantesque

chauve-souris. Cette chambre, dont l’unique fenêtre flamboyait très tard

dans la nuit, cette terrasse plus haute qu’un rempart de citadelle,

étaient devenues, pour les promeneurs inquiets, des lieux de mystère et

de terreur. C’est que, depuis que cette ombre y rôdait, l’évêché,

ordinairement si calme, si muré de silence, était en complète

révolution; une agitation inusitée grondait derrière les épaisses

murailles de pierre grise qui donnaient à l’épiscopale demeure l’aspect

sombre et mort d’un vieux château abandonné; un vent soufflait de là

qui passait, chargé d’aigres colères, sur le diocèse tout entier, et

secouait furieusement les pauvres presbytères de village que la paix

n’habitait plus. Partout, la dénonciation régnait en souveraine; chacun

se sentait menacé, espionné, trahi; et si, tout le jour, par les portes

grinçantes de l’évêché, se croisaient des vols effarés de soutanes, l’on

rencontrait aussi, dans les chemins, au long des haies, des dos

tremblants et furtifs d’ecclésiastiques, de noires silhouettes

soupçonneuses, qui avaient l’air de bêtes traquées. Comble de la

stupéfaction, le portier lui-même, le portier connu pour ses manières

patelines et sa mielleuse obséquiosité, le portier qui renseignait les

visiteurs, aussi pieusement qu’il eût servi la messe, le portier avait

pris des allures hargneuses de chien de garde, et montrait les dents.

--Fut!... Fut!... disait-il, grognant et revêche... Vous demandez M.

l’abbé?... Il est occupé... Adressez-vous, fut! fut!... adressez-vous au

valet de chambre... Suis-je portier, oui ou non, suis-je portier!...

Hein?... quoi?... Eh bien, alors!... Fut! fut!

On avait même remarqué que sa calotte de velours noir qu’il se campait

maintenant sur l’oreille était singulièrement tirebouchonnée et

menaçante, et qu’en marchant, sa longue redingote crasseuse s’enflait

d’une façon hostile.

Entre gens d’église, depuis le sacristain le plus humble jusqu’au plus

glorieux suisse, depuis le plus insignifiant vicaire jusqu’au doyen le

plus inamovible, on ne s’abordait qu’avec une circonspection extrême;

et le trouble était tel qu’on se croyait revenu aux temps de la Terreur.

Les enfants de chœur ne buvaient plus le vin des burettes et, au retour

des enterrements, les charitons, ivres, ne s’abattaient plus dans les

fossés de la route, la croix entre les jambes. Il y eut des déplacements

de très vieux curés, qui déterminèrent une véritable émotion publique,

des exécutions sommaires injustifiées, des atteintes portées à

d’antiques coutumes, qui furent considérées comme des sacrilèges. Le

curé de Viantais que son âge, ses vertus, les liens d’amitié qui

l’unissaient à la famille Dervelle semblaient devoir protéger plus

qu’aucun autre, ne fut pas épargné. Dans une lettre pleine

d’impertinences et de duretés, il reçut l’ordre de renvoyer sa nièce,

orpheline de dix-huit ans, bossue, à moitié idiote, qu’il avait

charitablement recueillie, et dont «la présence sous son toit, à sa

table, était un continuel outrage aux bonnes mœurs, un sujet de

démoralisation pour les jeunes vicaires». Il dut, aussi, après

injonction formelle, cesser les visites qu’il faisait aux sœurs de

l’Éducation chrétienne, et borner ses relations avec le couvent aux

brèves nécessités de son ministère. Ce fut un coup terrible pour

l’excellent homme. De pareils soupçons, à son âge! Qui donc aurait pu

jamais imaginer cela! Pendant plusieurs semaines, il en demeura

abasourdi, et, pour ainsi dire, idiotisé. Il ne pouvait se résoudre à

croire que cela fût vrai, il se persuadait qu’il avait mal lu, qu’il

avait rêvé; il reprenait la lettre, en étudiait chaque mot, et, à

chaque mot, sa figure vénérable et candide s’empourprait de honte, et il

s’écriait, en levant au ciel, ses petits bras courts:

--A mon âge!... à mon âge!... Oh! oh! oh!

Puis il faisait le signe de la croix, et d’une voix fervente, il

ajoutait:

--Seigneur, mon Dieu! je vous offre ce calice d’amertume, à vous qui

savez combien mon âme est chaste!

Il ne pensa pas, un instant, à accuser l’abbé Jules. Au contraire. Dans

la naïveté infinie de son cœur, il ne trouva rien de mieux que de lui

écrire une longue lettre, absurde et touchante, où il le suppliait

d’intercéder pour lui, auprès de Sa Grandeur. Naturellement, la lettre

resta sans réponse.

La puissance de l’abbé s’affirma de jour en jour plus redoutée. Il eut

bien à subir quelques tentatives de résistance; des conciliabules

secrets s’organisèrent contre lui, sous l’inspiration de l’archiprêtre

de Mortagne, gros homme voluptueux et rancunier, qui voyait avec rage

son influence sur l’évêque lui échapper. On fit circuler des bruits

fâcheux sur la moralité du secrétaire intime, on discuta son orthodoxie,

on rappela son sermon de Viantais, les mots inconvenants dont il s’était

servi, l’invocation à la Nature, qui était l’œuvre abominable d’un

panthéiste, d’un païen, d’un sauvage, adorateur de légumes et de lapins

blancs. A son tour, il fut espionné, environné d’embûches. Mais son

audace, qui ne reculait devant aucune extravagance, eut bien vite raison

des intrigues et des intrigants. Les ruses de l’esprit ecclésiastique,

les haines subtiles et retorses du prêtre, échouèrent piteusement devant

les fantaisies énormes et brutales du mystificateur. Un soir de grande

réunion à l’évêché, il aborda l’archiprêtre, qui avait affecté de ne pas

lui adresser la parole, et l’entraîna dans une embrasure de fenêtre.

--Pourquoi me regardez-vous ainsi? lui demanda-t-il... Comment se

peut-il que vous me regardiez ainsi?

--Mais je ne vous regarde pas ainsi, mon cher abbé, répondit le gros

curé, qui prit un air railleur... Je... je... je ne vous regarde pas du

tout.

--Eh bien! vous avez tort, affirma Jules... vous avez tort, je vous

assure... parce que... parce que... je pourrais... je devrais... vous en

conviendrez vous-même... je devrais, pour l’honneur de l’Église, pour ma

conscience, pour mon plaisir... Ha! ha! ha!... Cela vous surprend,

n’est-ce pas?... Vous ne me regardez plus _ainsi_... vous me regardez,

si je puis dire, vous me regardez tout à fait?...

L’archiprêtre haussa les épaules et dit d’une voix traînante:

--Je vous regarde, je ne vous regarde pas... Après?... Quel est ce

galimatias?

--Ce galimatias?... vous allez voir, reprit Jules... J’ai les preuves,

mon cher monsieur le curé, les preuves... Elles sont dans un tiroir,

cachées, à l’abri, et tous les jours, je les étudie... Votre conduite

est odieuse, amusante, et même incroyable, quoiqu’elle ne soit pas

rare... Ha! ha!...

--Allons, trêve de plaisanterie, fit le curé dignement.

Pourtant, son visage exprimait la gêne; il était devenu très pâle. Jules

planta son regard bien droit dans celui du curé.

--Plaisanterie! répéta-t-il... vous êtes étonnant, mon cher curé... Non,

en vérité, vous me renversez... Voler la fabrique, débaucher les petits

garçons, pouvez-vous dire que ce soit là, logiquement, ce qu’on doive

appeler, en propres termes, une plaisanterie? Hé! qu’en pensez-vous,

curé?

Celui-ci s’était troublé au point qu’il parut, un moment, défaillir.

Tremblant, livide, une sueur froide au front, il se retint, pour ne

point tomber, à l’espagnolette de la fenêtre. Il haletait, il

suffoquait... Par un violent et trop visible effort de sa volonté, il

tenta de reprendre possession de lui-même, et il bégaya, en rajustant, à

petits coups saccadés, son rabat que, dans un geste inconscient, il

avait défait:

--Je... vous... Monseigneur saura... Je dirai... Et même dussé-je...

oui, dussé-je... Je vous ferai chasser, comme, comme, comme... C’est une

indignité, une indignité... une indigni...

Il ne put achever: les mots s’arrêtaient dans sa gorge... Et il y avait

dans ses yeux, agrandis et bouleversés, un mélange de colère,

d’égarement, de haine, de terreur, si irrésistiblement comique, que

Jules éclata de rire. Alors, il lui tapa familièrement sur l’épaule.

--Remettez-vous, lui dit-il, toujours riant, calmez-vous, curé... vos

saletés ne me regardent pas, quoique en bonne justice, j’aie les

preuves... Hein! vous comprenez?... Elles ne me regardent pas; elles

m’intéressent, voilà tout!... Seulement--calmez-vous donc,

curé--seulement...

D’un coup de doigt, preste et sec ainsi qu’une chiquenaude, il fit

rentrer un coin du rabat qui dépassait le collet de la soutane.

--Seulement, poursuivit-il, j’espère que vous allez me laisser

tranquille, vous et votre séquelle, me _fiche la paix_, en un mot,

saisissez-vous?...

Et il pirouetta sur ses talons, en continuant de rire, tandis que

l’archiprêtre, ahuri et muet, s’épongeait le front et s’efforçait de

faire disparaître les traces de son trouble.

L’abbé célébra son triomphe, par d’impudentes joies et un redoublement

de persécution. Lorsqu’il avait pris une mesure vexatoire, il affectait

de se montrer en public, et, la bouche insolente, les yeux emplis de

défis, il arpentait les rues, à grandes enjambées, avec des hâtes

mauvaises. La tournée de confirmation où il accompagna l’évêque, son

attitude provocante, l’humble soumission du prélat, causèrent, dans

toutes les paroisses, une émotion considérable.

--Avez-vous vu comme il mettait l’évêque dans sa poche? se disaient

entre eux les curés perplexes... Il a le dessus, l’effrontée canaille.

--Et l’évêque! si vous croyez qu’il vaut plus cher de se laisser mener

par un païen, un hérétique!

--Tout de même... il vaudrait mieux être de son bord, tout à fait... le

grand vicaire, le curé de Mortagne, qu’est-ce que ça nous rapporte?...

et puis, il paraît qu’il les a _cogés_, ce mâtin-là...

--C’est vrai!... avec ces histoires, on n’a même plus le cœur de mettre

son vin en bouteille.

L'abbé Jules · 第 3 / 18 段