opinion, un conseil, car toutes ses perplexités le reprenaient et je
suis sûr qu’à ce moment, la vision lui vint de l’abbé Jules, avec une
longue barbe laïque, sur une longue redingote de défroqué.
--Tiens, tiens, tiens! fit M. Robin... nous allons donc le connaître, ce
fameux addé!
--Nous aurons donc une messe de plus, le dimanche, déclara Mᵐᵉ Robin,
avec satisfaction... Ah! ce n’est pas malheureux!... Depuis que M.
Desroches, le vicaire, est nommé chapelain de Blandé, le service,
vraiment, est bien insuffisant!...
S’adressant ensuite à ma mère, elle demanda:
--Monsieur le curé est-il averti?... que dit-il?... que pense-t-il?
--Ah! soupira ma mère, monsieur le curé est enchanté... Mais il est
enchanté de tout, vous le savez... Il ne voit le mal nulle part...
pourtant, il devrait bien connaître l’abbé, lui!... Sans compter toutes
les difficultés qu’ils auront ensemble... Ça sera du joli!...
--Mais à quel titre M. l’abbé s’établira-t-il ici?
--Nous ne savons pas... Comme prêtre habitué, sans doute!
Elle ajouta, d’une voix où l’on sentait s’aigrir toutes ses rancunes:
--Prêtre habitué!... Un homme qui aurait pu devenir évêque, s’il avait
voulu, et faire tant de bien à sa famille... nous aurions poussé Albert
dans la carrière ecclésiastique... Au lieu de cela, que va-t-il nous
arriver?
Mᵐᵉ Robin se tortillait sur sa chaise, balançait son buste maigre. Une
moue surette pinçait ses lèvres.
--Que voulez-vous, chère madame? consola-t-elle... ce qui est fait est
fait!... L’important, pour vous, c’est qu’il revienne... vous devez vous
réjouir de son retour...
Ma mère haussa légèrement les épaules.
--Dans un sens, oui; dans un sens, non... Vous ne le connaissez pas.
--Je ne connais qu’une chose, riposta Mᵐᵉ Robin gravement... C’est un
prêtre!... Ensuite, il est toujours préférable d’avoir un parent près de
soi... On le soigne, on le surveille, on sait ce qu’il fait... et l’on
est toujours à temps de prendre un parti, si les choses ne vont point
comme il faut...
--Je sais bien, fit ma mère... c’est un avantage...
--Tandis que, de loin, dame! on peut s’attendre à tout, c’est-à-dire
qu’on peut s’attendre à rien... Ce ne sont pas les intrigants qui
manquent aujourd’hui... Et puis, écoutez donc, il ne faut rien préjuger
à l’avance... Il est peut-être très changé, M. l’abbé!... Et s’il
revenait avec une fortune?
Un éclair passa dans les yeux de ma mère, mais il s’éteignit vite.
Secouant tristement la tête, elle soupira:
--Ce serait bien à désirer pour lui! Mais l’abbé Jules n’est pas un
homme à ça!... S’il est changé, il est changé en pire, voilà mon
sentiment... Et, peut-être faudra-t-il que nous le nourrissions,
par-dessus le marché!... Paris, c’est si grand, si tentant!... Il s’y
passe tant de drôles de choses, et il y a de si vilaines gens!
--Le luxe!... le luxe! s’exclama M. Robin... A Taris c’est le luxe qui
terd le monde!... On ne sait tlus quoi inventer tour faire détenser de
l’argent... Ainsi, chez le sénateur, dans le vestidule, figurez-vous
qu’il y a deux nègres en dronze trois fois grands comme moi, et qui
tortent des flamdeaux dorés!... C’est incroyadle!... Le soir, ça
s’allume!... J’ai vu cela, moi!
--Moi, risqua mon père, un soir, au théâtre, on m’a montré George
Sand... Eh bien! elle était habillée en homme!... Je crois que Jules
devait, lui aussi, s’habiller en homme!... Il n’a pas dû user beaucoup
de soutanes, allez!... Mais, pour ce qui est de George Sand, on voyait
très bien que c’était une femme... On le voyait même trop.
--L’horreur! fit avec dégoût Mᵐᵉ Robin, qui détourna la tête et balança
la main, comme si elle eût chassé loin d’elle une mouche importune.
Mon père allait entrer dans des détails descriptifs et gaillards; ma
mère l’arrêta, en me désignant d’un coup d’œil bref, car, dès qu’il ne
s’agissait plus de médecine, on était très sévère, devant moi, sur le
choix des mots.
La conversation continua sur l’abbé Jules, et mon père dut raconter sa
vie, depuis son enfance jusqu’à son départ pour Paris. Ayant eu très
fort sommeil ce soir-là, malgré l’excitation où me mettaient ces
événements si considérables, et l’insupportable présence de Mᵐᵉ Robin,
je n’ai pas retenu grand’chose de ce récit. Je n’ai guère retenu que les
exclamations scandalisées de nos amis, qui accompagnaient chaque épisode
un peu vif.
--Est-il Dieu possible?... Un prêtre!...
Je me souviens aussi qu’il fut fort question d’une dame Boulmère, morte
en couches, quelques jours auparavant, et je revois encore mon père
expliquant la maladie...
--Vous comprenez... Tenez... l’utérus, ou la matrice, si vous aimez
mieux, c’est comme un ballon... La partie renflée est en haut, n’est-ce
pas?... Alors, ça pèse...
Puis l’on revint à l’abbé Jules. Il était dix heures et demie, lorsque
les Robin partirent.
--Réfléchissez bien, chère madame, disait l’horrible Mᵐᵉ Robin en
remettant sa capeline... Ne brusquez rien... On ne sait jamais ce qui
peut arriver... Et puis si vous avez besoin de nous, ne vous gênez
pas... Je vous aime tant... J’aime tant votre petit Albert!...
Mon père et M. Robin causaient ensemble.
--Teut-être les femmes?... disait celui-ci.
--Non... non!... répondait mon père... Il doit y avoir autre chose!...
Qu’a-t-il pu fabriquer à Paris?
III
Avant de poursuivre mon récit, on me permettra de faire un retour dans
le passé de l’abbé Jules, et d’évoquer cette étrange figure, d’après les
souvenirs personnels que j’en ai, d’après les recherches passionnées
auxquelles je me livrai chez les personnes qui le connurent et dans les
divers milieux qu’il habita.
* * * * *
Ma grand’mère était certainement la femme la plus aimée, la plus
respectée de toutes les femmes de Viantais. Je puis dire, sans
exagération, qu’on la vénérait comme une sainte. Elle se montrait d’une
infinie douceur envers tout le monde; sa charité pour les pauvres était
inépuisable. Fille de paysans, elle avait fidèlement conservé la tenue
des paysannes, bien que son mariage lui donnât un rang dans la
bourgeoisie du pays. Mais c’était une nature modeste, d’une rare
délicatesse de sentiments et d’un rare bon sens--un peu trop dévote,
peut-être. Je la vois encore, assise dans son immense fauteuil à
coussins de toile écrue, toute petite et tassée, et ridée sous son large
bonnet de linge blanc qui donnait, à son visage de vieille, des tons de
cire délicate. Elle tricotait, tricotait sans cesse des bas, des gilets,
des jupons pour les malheureux. Comme elle était active et preste,
malgré l’âge qui la courbait, et la maladie qui lui nouait les doigts!
Tous les matins, j’allais la voir--ou plutôt, ma bonne me conduisait
près d’elle--et, avant que de l’embrasser, je regardais, sur la
cheminée, un petit chien de bois, sous la queue duquel je trouvais,
chaque fois, une pièce de cinquante centimes. Elle faisait l’étonnée,
riait, s’écriait en brandissant son aiguille:
--Comment! il a encore crotté sa pièce de dix sous, ce petit
chien-là!... quel drôle de petit chien!
Quoiqu’elle fût triste dans le fond de son cœur, ayant toujours
souffert, elle avait toujours sur les lèvres un sourire charmant qui
attirait la confiance, l’adoration. Mais ce sourire-là cachait bien des
larmes, larmes d’enfant, larmes de femme, larmes de mère. Tendre
naturellement et plus affinée de sensibilité que ne le sont les filles
de campagne, elle avait passé une enfance presque douloureuse,
incessamment blessée par la rudesse des êtres et la grossièreté des
habitudes. Non qu’elle méprisât le milieu dans lequel elle était née,
et qu’elle rêvât de vivre en un monde plus relevé; elle aurait voulu
autour d’elle plus de bonté, plus de retenue, plus de douceur. Et puis
elle s’était mariée. Mon grand-père, que je n’ai pas connu, était,
paraît-il, un homme très violent, despote, coureur de filles et
grandement ivrogne. Il la maltraitait, comme il maltraitait tout le
monde, sans raison et sans pitié. Éleveur de chevaux, obligé, par
métier, de suivre les foires lointaines, vivant la plupart du temps dans
les auberges, avec les maquignons, c’était là, sans doute, qu’il avait
acquis ces déplorables façons. Il mourut d’un coup de pied de cheval
dans le ventre à la foire de Chassans, et ma grand’mère, encore jeune,
resta veuve avec trois enfants, mon père, ma tante Athalie, enlevée à
dix-huit ans, d’un mal de poitrine, et mon oncle Jules.
Jamais on n’avait vu un enfant comme était Jules; sournois, tracassier,
cruel, il ne se plaisait que dans les méchants tours. Son frère et sa
sœur avaient beaucoup souffert de lui, et sa mère se désespérait, car
elle avait beau supplier ou punir, réprimandes et prières ne faisaient
que surexciter son indomptable nature.
--C’est tout le portrait de son père, se disait en pleurant la pauvre
femme.
Et de fait, elle remarquait avec effroi, chez son fils, les mêmes
gestes, les mêmes regards qu’avait son mari, quand celui-ci, après de
longues absences, rentrait à la maison, braillant, sacrant, puant le vin
de l’auberge et le crottin d’écurie.
Au collège, où on le mit de très bonne heure, Jules battait ses
camarades, les dénonçait, se révoltait contre ses professeurs. Mais il
était très intelligent, travailleur même et toujours le premier de la
classe. C’est à cela qu’il dut de n’avoir pas été renvoyé plus de vingt
fois. De retour à la maison, ses déplorables instincts, nourris par une
vie plus libre et oisive, se développèrent encore. Il donna le scandale
dans le pays par sa conduite libertine, fréquenta les cabarets, se
rendit coupable de nombreux vols domestiques. On ne pouvait lui adresser
la moindre observation qu’il ne s’emportât, menaçât de tout casser. Il
avait des colères si terribles que tout le monde tremblait devant lui,
et que lui-même, la crise passée, restait, pendant des heures, malade,
le cerveau brisé, et tout pâle, semblable à un épileptique terrassé par
son mal. Quand sa mère lui demandait à quelle carrière il comptait se
préparer, il ne répondait rien, sifflotait un air et lui tournait le
dos. Elle essaya de le mettre chez un avoué, à Mortagne; mais, au bout
de trois jours, il s’échappa, après avoir sali de dessins obscènes une
quantité considérable de papier timbré. En même temps, il s’était pris
d’une véritable passion pour la lecture; il lisait de tout: des romans,
des vers, des livres de science, de philosophie, des journaux
révolutionnaires que lui prêtait le pharmacien, vieux républicain exalté
et dément, qui ne rêvait que de guillotine et de bonheur universel. Tous
les deux, ils travaillaient à de vagues cataclysmes, à des renversements
prodigieux de l’ordre social. Et Jules s’amusait, devant sa mère, à
exprimer des opinions effroyables qui arrachaient à l’infortunée veuve
cette douloureuse exclamation:
--Mon Dieu! Est-il possible que ce soit là mon fils?
Un jour que, sérieusement, elle songeait à l’embarquer, ou à l’envoyer
dans une maison de correction, Jules lui déclara qu’il voulait se faire
prêtre. Elle poussa un cri, leva les yeux au ciel, se couvrit le visage
de ses mains, comme si elle venait d’entendre un odieux blasphème.
--Sainte Vierge!... Prêtre, toi!... Un garnement comme toi!... Mais
c’est offenser le bon Dieu que de dire des choses pareilles!...
--Je veux me faire prêtre, répéta Jules résolument... Et puis voilà
tout!
Il s’entêta, tempêta, s’encoléra, menaça.
--Je veux me faire prêtre, nom de Dieu!... Prêtre, sacré nom de Dieu!
Et la mère s’évanouit, en disant:
--Ah! j’ai donné le jour à l’Antéchrist!... Pardonnez-moi, Seigneur.
On consulta le curé, et le curé ne vit, dans cette vocation
extraordinaire et si extraordinairement exprimée, qu’une grâce soudaine
du ciel, un miracle... Il en eut une joie débordante.
--C’est un miracle!... un grand miracle. Dimanche, au prône, je le ferai
savoir à toute la paroisse!... Ah! quel miracle!
Mᵐᵉ Dervelle sanglotait.
--Mais il sacrait, monsieur le curé, il sacrait comme un païen.
--Ta, ta, ta, ta!... il sacrait, il sacrait!... C’est bien évident,
qu’il sacrait... Mais c’est l’esprit du mal qui s’en allait, ma bonne
petite dame... Jules veut se faire prêtre!... ah! remerciez bien le bon
Dieu!... Pour moi, voyez-vous, c’est un des plus éclatants triomphes de
la foi. Cela rappelle saint Augustin... Oui, votre fils sera un second
saint Augustin... Quel honneur pour vous, pour la paroisse, pour
l’Église!... Ah! c’est un grand miracle!...
--Monsieur le curé, monsieur le curé, gémissait la mère infortunée et
tout en larmes, monsieur le curé, ne vous trompez-vous point?
--Na!... na!... remettez-vous, ma bonne dame... na! non, je ne me trompe
pas, allez!... c’est un immense miracle!... Je dirai demain une messe
d’actions de grâce... na!... voyons... ne pleurez plus, remettez-vous,
na!
Deux mois après, Jules entrait au grand séminaire de S...
A quel sentiment avait-il obéi, en prenant cette détermination si
imprévue? S’était-il tracé, dans ce métier du prêtre, un plan
d’existence à venir, en somme indépendante et facile, au regard des
autres métiers?... Ne s’était-il laissé guider que par son goût des
mystifications excessives et des sacrilèges bravades?... Peut-être
n’était-il pas aussi perverti qu’il aimait à le paraître?... Les idées
condamnables, affichées avec fanfaronnade, peut-être n’existaient-elles
qu’à la surface de sa nature, comme un masque, et peut-être gardait-il,
au fond de son cœur, l’impérissable germe des éducations chrétiennes?
On ne le sut pas, car Jules demeura, toute sa vie, une indéchiffrable
énigme.
Cependant, les années qu’il passa au séminaire marquèrent, dans son
existence, une phase nouvelle d’énergiques efforts vers le bien, et
d’ardente lutte contre soi-même. Soit ambition de parvenir à quelque
haute dignité ecclésiastique, soit repentance ou réflexion, il s’acharna
à dompter sa nature révoltée, tenta de l’assouplir aux écœurements de la
discipline, aux effacements de l’humilité, non point par la prière, et
la passive observance des pratiques pieuses, comme font les faibles,
mais par un raidissement en quelque sorte musculaire de sa volonté, par
une tension pour ainsi dire physique de toutes ses facultés
intellectuelles. Hélas! en dépit de son courage, il avait de violents
retours au mal, une poussée de ses instincts mauvais, si soudaine et si
formidable, qu’elle culbutait, en une minute, tous les travaux de
défense, lentement, durement édifiés par lui contre lui. Et c’était à
recommencer. Ce combat persistant de l’esprit et du corps, cette
contraction nerveuse et morale qu’il s’imposait, empêchèrent Jules de se
façonner aux manières ambiantes, d’acquérir ce qu’on appelle l’air de la
maison. Bien au contraire, sa grande carcasse dégingandée accusa
davantage ses angles brusques, ses saillies grimacières, et jamais elle
ne connut l’onction des gestes lubrifiés, cette douceur aigre, ces
caresses venimeuses, cette tortueuse souplesse, ce silence plein de
chuchotements des sacristies et des confessionnaux.
Servi par une mémoire prodigieuse, et par une très vive compréhension
des choses, il ne tarda pas à se faire remarquer de ses professeurs, et
même à les inquiéter. L’audace de ses idées, son penchant à la
discussion hargneuse des dogmes, ses tendances à mêler des ressouvenirs
de vague science et de philosophie condamnée, aux inflexibilités
barbares des doctrines théologiques, la flamme d’éloquence passionnelle
dont il incendiait ses compositions les plus abstraites et surtout sa
répugnance invincible dans l’accomplissement des rites sacrés, qu’on
faisait _répéter_ aux élèves, ainsi qu’une comédie aux comédiens, tout
cela, plus encore que les involontaires écarts de sa conduite, émut le
supérieur qui crut devoir en signaler le danger à l’évêque. L’évêque,
indulgent et doux vieillard, pensa, après réflexion, que c’était là
exubérance de jeunesse, que les austérités de la règle, les endormements
de la routine en auraient bien vite raison et, chose singulière chez un
homme timoré, il se prit d’affection pour Jules, s’intéressa à son
avenir, parce qu’il ne ressemblait pas aux autres séminaristes.
Plusieurs fois, il le fit sortir, l’admit à sa table; loin de s’effrayer
des allures hardies de son préféré, il se sentit attiré davantage vers
cette intelligence curieuse, cette volonté bourrue, «qui le changeaient
un peu» de ce qu’il avait l’habitude de voir et d’entendre, autour de
lui. Comme le grand vicaire exprimait, un jour, des doutes sur le
sérieux de la vocation de Jules, et disait, en penchant la tête sur ses
mains jointes: «Son âme bouillonne, Monseigneur... elle bouillonne
horriblement... J’ai bien peur qu’elle ne reste conquise à l’infidélité
et au péché», l’évêque répondit:
--Nous la calmerons, monsieur l’abbé, nous la calmerons... Et vous
verrez que ce gamin-là ira loin, très loin... Il honorera l’Église.
Puis, après un silence, d’une voix pleine de regrets, il ajouta:
--Quel dommage qu’il soit si laid, si mal bâti!
Jules n’aimait point ses condisciples, fuyait autant qu’il pouvait leurs
entretiens et leurs jeux. Dans les cours, à la promenade, il restait à
l’écart des groupes, en sauvage, marchant avec acharnement, poussant du
pied de grosses pierres, secouant les arbres, paraissant toujours
emporté vers des buts de destruction. Parmi les plus fervents et les
plus intolérants de ses camarades, il avait flairé l’ordure des amitiés
suspectes, surpris d’étranges correspondances, et souvent il s’amusait à
les poursuivre de plaisanteries cyniques et de sales propos, à les tenir
sous l’incessante terreur d’une dénonciation, d’une honte publique,
étalée devant les maîtres. Il dédaignait ces jeunes gens, joufflus et
roses, à l’esprit esclave, à l’âme ignorante, qui apprenaient la foi,
comme on apprend la cordonnerie, et cachaient, sous des dehors soumis
et dévots, les appétits grossiers du cuistre, les viles convoitises du
paysan réfractaire. Eux, renforçant leurs méfiances originelles de la
haine toute neuve du demi-bourgeois, contre quelqu’un qui n’était ni de
leur race psychique, ni de leur classe sociale, le détestaient. Ils le
redoutaient aussi beaucoup, à cause de la protection «scandaleuse» dont
l’évêque le couvrait, à cause de ses colères terribles et de ses
cruelles moqueries, et voyaient en lui, avec épouvante, l’apôtre de
l’hérésie future, un iconoclaste, un assermenté, «un Lamennais». Car
Lamennais, dans les rares instants où ils se permettaient de penser
librement, représentait pour eux la dernière incarnation du diable.
Jules termina, sans trop d’encombres, ses études religieuses, et, quand
il sortit du séminaire, ce fut pour entrer à l’évêché, en qualité de
secrétaire de Monseigneur.
Ce jour-là, Mᵐᵉ Dervelle oublia les angoisses passées et goûta tout le
délice de l’orgueil maternel. Elle se rendit chez le curé, l’âme remuée
par un bonheur si doux, qu’il lui semblait que des anges l’emportaient,
en chantant des hymnes, vers des paradis de lumière.
--Eh bien! ma petite dame, s’écria le bon curé, qui serra avec effusion
les mains de sa chère paroissienne. Eh bien! que vous avais-je dit?...
Est-ce un miracle, oui ou non?... Est-ce un miracle, nom d’un petit
bonhomme?...
Elle ne trouva pas de mots assez grands, assez nobles pour exprimer sa
reconnaissance. La gorge serrée par l’émotion, défaillante et ravie,
elle ne pouvait que balbutier:
--Oh! monsieur le curé!... monsieur le curé!
--Na! na!... Me croirez-vous une autre fois, dites, me croirez-vous,
madame saint Thomas? Et ça n’est pas fini, allez!... Votre fils
deviendra évêque, le cher enfant!... Évêque, vous entendez bien, aussi
vrai que deux et deux font quatre.
Évêque! Il s’agissait bien de cela, maintenant! Elle le voyait sous des
coupoles vertigineuses, resplendissant d’or, portant la tiare aux trois
couronnes, commander aux âmes des rois de la terre, prosternés à ses
pieds.
Suivant un usage touchant, ce fut dans l’église de Viantais que l’abbé
Jules célébra sa première messe, au milieu d’une pompe inaccoutumée,
entouré de toute la population qui l’avait connu enfant. Et il arriva, à
cette occasion, une chose mémorable dont on parle encore, dans le pays,
et dont on parlera longtemps. Le jeune prêtre monta en chaire, et là,
devant tous, il fit la confession générale de ses erreurs et de ses
péchés. Dès les premières paroles, tombées de ses lèvres, une stupeur
envahit la foule des fidèles.
--Mes très chers frères, s’écria-il, d’une voix sourde et tremblante, je
suis un grand pécheur. A peine si la vie commence pour moi, et, déjà,
mon âme est plus lourde de crimes, plus chargée d’iniquités que celles
des vieillards impurs et des conquérants. C’est au milieu de vous que
j’ai vécu cette vie mauvaise, que j’ai grandi, dans le doute, dans la
révolte et dans la luxure. C’est au milieu de vous, qui fûtes les
témoins attristés de mes déplorables années, que je veux me frapper la
poitrine. Au scandale public, il faut la publique humiliation. Cela est
bon, cela est juste, cela est chrétien. Ce n’est point assez que le
repentir habite les solitudes muettes de la conscience. Écoutez-moi:
J’ai renié Dieu, et j’ai blasphémé son saint nom; j’ai insulté aux
douleurs du Christ, et j’ai outragé le ventre radieux, neuf fois
immaculé, de la vierge Marie. J’ai méprisé ma mère, la créature sacrée
dont je suis né, et j’ai haï les hommes, mes frères douloureux. J’ai
menti, j’ai volé, j’ai repoussé du pied les infirmes et les pauvres, ces
mélancoliques élus du ciel. Rêvant de criminels attentats, et la chair
brûlée de concupiscences monstrueuses, sans remords, sans hésitation, je
me suis approché de la Sainte Table, et j’ai donné au doux corps du
Sauveur le lit fangeux d’une âme sacrilège... Enfin, j’ai désiré la
femme de mon prochain, j’ai soufflé la débauche au cœur des jeunes
filles, et, dans les champs, sous l’infini regard de Dieu, comme un bouc
immonde, j’ai forniqué...
Il prononça ce dernier mot d’une voix forte et vibrante, et il se fit
dans l’église un long chuchotement que dominèrent bientôt des bruits de
chaises pudiquement remuées, des «hum! hum!» de toux effarées, se
répondant d’un bout de la nef à l’autre. Le curé fut secoué au fond de
sa stalle, comme par la commotion d’une décharge électrique; et chose
inexplicable, miraculeuse, l’orgue poussa un cri de détresse, qui
parcourut la voûte, et vint mourir dans le chœur, au-dessus des diacres
et des chantres consternés.
--J’ai forniqué! répéta l’abbé Jules, de toutes ses forces.
Et sa voix tonnait. Et il se frappait la poitrine avec rage; et les
manches de son surplis battaient autour de lui, ainsi que de grandes
ailes affolées.
Alors, il reprit, une par une, ses fautes passées, les étala avec une
impitoyable dureté, vida le fond de son cœur de toutes les pensées
perverses, de toutes les secrètes hontes dont il s’était sali. Devant le
spectacle de cet homme, qui, pareil aux anciens chercheurs de martyre,
se flagellait, se déchirait, écartait, avec ses doigts, les plaies
ruisselantes, éparpillait, sous la terreur des coups volontaires, les
lambeaux de sa chair et les gouttes de son sang, les fidèles, d’abord
étonnés, gênés par la violence des mots et la crudité biblique des
aveux, éprouvèrent ensuite un singulier malaise qui les bouleversa. Une
angoisse leur serrait la gorge, une souffrance inconnue leur brisait
l’estomac; ils avaient une sensation, atroce et nouvelle, la sensation
qui vous saisit à regarder un gymnaste, évoluant, dans le vide, sur un
trapèze, au-dessus d’un abîme... Quelque chose comme le choc en retour
du vertige de la mort. Deux femmes, très pâles, se soutenant péniblement
aux barreaux des chaises, sortirent presque défaillantes; une autre cria
en se bouchant les oreilles:
--Assez!... Assez!
Et, de toutes les poitrines haletantes, un même cri monta vers la
chaire, formidable et douloureux:
--Oui!... Oui!... Assez!... Assez!