Fontranges n’était pas superstitieux, mais il était sensible, et tout ce
qui eût agi sur la volonté d’un esprit crédule, agissait sur son cœur
avec les mêmes effets. Il ne croyait pas aux mauvais augures, aux ordres
donnés par les corbeaux ou les chouettes qui hululent, par les chats
noirs ou les lièvres qui traversent la route, mais de tels accidents
l’amenaient à réfléchir avec pitié sur la crédulité humaine, sur tous
les malheurs de l’humanité, sur les malheurs aussi des corbeaux et des
chouettes, et par humilité et soumission il obéissait à ces présages.
Quand un chien hurlait à la mort, il ne croyait pas qu’un voisin allait
mourir, mais il pensait, car il y allait toujours sans demi-mesure, à
toutes les morts passées et futures, y compris les morts de chien, et il
était aussi triste du hurlement que les vieilles du château. Il ne vit
pas dans l’apparition du dix-cors un second miracle de saint Hubert,
mais il était ému de cette attention du sort qui le faisait assister à
une répétition bourgeoise de ce miracle, peut-être à son explication. Le
grand cerf qui s’était soudain dressé, non pour lui reprocher sa cruauté
et ses carnages comme à son patron, mais au contraire pour le blâmer de
ne plus aimer la chasse, qui avait pris contre Fontranges la défense des
chiens et des chevaux, ennemis mortels des cerfs, qui avait concentré
sur lui dans le couchant et dans la pluie la sainteté de la vénerie,
Fontranges savait bien que c’était le hasard qui l’avait fait surgir,
mais que des hasards pussent avoir ce caractère de sainteté, il en était
ému. Que le miracle de saint Hubert se reproduisît juste à l’heure où
saint Hubert cessait d’être le patron de Fontranges, avec cette tendre
ironie qui forçait le cerf à supplier pour la mort des perdrix et des
biches, avec cette absence de crucifix dans la ramure qui disait que
c’était simplement un petit miracle de famille, presque laïque, non
destiné aux foules, cela lui donnait aussi le sentiment d’un
renouvellement automatique des miracles. Il pouvait en avoir moins de
considération pour la nature, pour Dieu, ainsi que pour un grand homme
qui vous conte deux fois la même anecdote, mais il en éprouva surtout le
sentiment de la vanité des miracles, des hommes, et, cela était nouveau,
de sa propre tristesse. Le détachement des chevaux et des chiens lui
parut aussi vain que l’amour qu’il avait autrefois pour eux. Il
connaissait ce cerf, comme tout le gibier de la forêt. Il savait ses
habitudes de famille, le nombre de faons qu’il avait eus, son talent à
défendre sa horde, son poids exact, mais il devait reconnaître que par
un de ces gestes qui font bondir soudain les animaux dans un bestiaire
idéal et les accolent à un saint ou à un martyr, ce cerf avait bondi
dans sa vie et s’était accolé pour toujours au dernier des Fontranges.
C’était moins un miracle qu’une leçon de noblesse, presque de maintien,
qu’une leçon contre la mélancolie, et la nervosité qui dégrade. Ces deux
êtres qui s’étaient affrontés, comme du temps de saint Hubert, dans leur
dignité, le cerf en tous points semblable à son ancêtre, le dernier des
Fontranges guêtré par le bottier même de Saumur, et en monocle, car il
n’avait pas eu le temps encore de reconnaître qu’il n’aimait plus les
bottes et la parure, le cerf avec les mêmes goûts pour les jeunes
pousses et le gazon, Fontranges pas trop imbu de radicalisme, de
socialisme ou de snobisme, le cerf se cabrant, Fontranges le regardant
pour la première fois plus dans les yeux qu’au défaut de l’épaule,
cependant qu’un silence inhabituel régnait autour d’eux, et que tous les
autres animaux, lièvres, lapins ou sarcelles, poissons dans l’étang,
plus peureux encore d’avoir délégué leur force en ce seul animal, se
cachaient au fond des herbes ou des eaux, cela était une image
d’autrefois, c’était pour un chasseur ce qu’est un chromo pour un enfant
premier en classe. Ce satisfecit que Dieu lui donnait sur le tard le fit
sourire. Or il n’avait pas souri depuis un mois... Il pensait à ce poil
de cerf, si dur au toucher, si doux à la vue. Il pensait à ces naseaux
de cerf, plus veloutés que des naseaux de cheval et qu’il n’avait
caressés que sur les cerfs morts, la dernière fois sur le père justement
du cerf d’aujourd’hui. La tendresse, l’amitié, la douceur se
réinstallaient dans cette âme simple. Comme un héron se levait, il prit
joyeusement son fusil, tira. Le héron en tombant fit jaillir un lièvre,
qui fut tué lui aussi. Pendant cinq minutes, le couchant retentit de
coups de feu que les bords encaissés de l’étang répercutaient dans toute
la forêt, qui annonçaient que Fontranges revenait à la vie et que
renaissaient pour lui les faisans et les lièvres. Il suivait presque
inconsciemment le chemin par lequel le cerf avait disparu. Sur la trace
du cerf se levaient des perdrix rouges, des râles, des lapins; le cerf
s’était mué pour la réconciliation en chacune des espèces volantes ou
galopantes. Pour la première fois, Fontranges ne se sentait plus
coupable envers elles, il les tuait joyeusement. Il sema sur son passage
les petites morts des jours heureux. Les garde-chasse croyaient à un
braconnier, mais les chiens hurlaient de joie, les chevaux, qui ne
comprennent qu’indirectement, hennissaient d’entendre hurler les chiens.
Dans la lune qui se levait, Fontranges revint couvert de bêtes aussi
distinctes que dans les tableaux hollandais où est peinte la création,
un héron, un lièvre, une fouine, des sansonnets... Il revint dans le
chenil, fit sentir à chaque race sa proie. Les chiens bondissaient de
délire... A travers l’œil-de-bœuf, il cria à Sebha hennissante le mot du
prophète qui excite la monture à la guerre. Sebha piaffait... C’est
ainsi que par l’intercession d’un cerf, Fontranges reprit la chasse,
métier divin, et retrouva l’affection pour tout ce qui sert la chasse,
chiens, chevaux, gardes et braconniers. Ce n’était pas trop tard. Il ne
se douta jamais que pendant quelques mois il avait haï les hommes... Le
jour où il prit le train pour venir voir à Paris l’Exposition canine, il
ne se doutait pas qu’il était réconcilié, non seulement avec les chiens,
mais avec ses deux filles, avec Mme Bardini, et le deuil de son fils il
le ressentait, non plus comme une diminution, un malaise, mais comme un
vrai et terrible deuil. Car chiens et chevaux lui avaient caché aussi
qu’il était brouillé avec les morts.
Paris, 1925.