IV

Le dégoût des chiens et des chevaux dura. Si Fontranges avait su

s’observer, il aurait pu voir qu’il s’était détaché aussi des autres

animaux, des sangliers, des outardes, des lièvres. Mais toute sa vie

s’étant appuyé sur les chevaux et les chiens, il ne souffrait vraiment

que d’eux, et la souffrance causée par les cailles, les mulots, les

râles de genêt, il la percevait à peine. Il prépara sans joie

l’ouverture de la chasse. Il oubliait ou négligeait de tirer. Souvent,

après avoir épaulé, et visé une perdrix, il abaissait son fusil, mais il

ne se rendait pas compte que ce geste prouvait qu’il n’aimait plus les

perdrix. Blaireaux, renards se mirent à pulluler. La neurasthénie du

seigneur ramenait dans le district les luttes primitives. Si Fontranges

d’ailleurs n’avait pas eu devant lui ce rideau de chiens et de chevaux,

il se serait aperçu aussi qu’il n’aimait plus les hommes.

Habitué à mesurer l’importance des hommes d’après les rapports plus ou

moins étroits qu’ils ont avec le chenil et l’écurie, il croyait ne plus

aimer le piqueur, le palefrenier à cause de leur métier. En fait,

c’était que celui-ci lui paraissait trop rouge, l’autre trop pâle. Il

croyait que, s’il éprouvait moins de plaisir à voir Mme Bardini, la

jeune femme du contrôleur des hypothèques de Bar, c’était parce que le

chien de Mme Bardini, un chow-chow égaré à la naissance de la Seine, ne

l’attirait plus. Quand Renée Bardini bâillait, ce qui lui arrivait au

moins une fois avec Fontranges, peu bavard, et montrait son palais rose,

sa langue pointue, ses dents sans canines, toutes caractéristiques qui

prouvent la bâtardise des chiens mais la race pure des indo-européens,

le regard de Fontranges évitait ce gouffre rose chair, parce qu’il lui

rappelait, croyait-il, le bâillement du chow-chow. En fait, il ne

trouvait plus rien d’agréable à la bouche de Mme Bardini, à la bouche

des femmes. Il lut dans _Un Voyage en Russie_ que les chevaux de Moscou

avec leurs houpettes, leurs encensements, leurs sonnailles, leurs

poitrails ornés et bondissants ne sauraient mieux être comparés qu’à des

femmes. Il fut surpris de la justesse de l’observation. En effet, il

devait y avoir des poneys comme Mme Bardini. Il l’observa le lendemain

pendant sa visite. Pas de doute, Renée Bardini était faite pour être

pomponnée, attelée, menée à l’étang: il ne l’aimait plus. Ainsi, il

ignora que tous les hommes, et toutes les femmes, et les garçons et les

filles, et les chefs de gare, et les maréchaux-de-logis de cuirassiers,

et les barons et les rois, tous les figurants de sa vie étaient devenus

pour lui des motifs de tristesse et de haine. Dissimulés derrière la

première ligne sacrifiée des chevaux et des chiens, tous ces êtres

attendaient qu’un vent eût soufflé sur la mélancolie de Fontranges.

V

Un soir où le vrai vent avait soufflé et ne s’était apaisé que peu avant

le coucher du soleil, Fontranges prit sa pèlerine, son fusil, et par le

parc gagna la forêt. A son passage les chiens et les chevaux, un peu

engraissés, comme ceux d’Hippolyte amoureux d’Aricie, mais pour une

sinistre raison, tirèrent en vain sur leurs chaînes. Il n’aimait

maintenant se promener qu’à pied et que seul. La pluie dans les allées

avait rajeuni les traces de roues, qui dataient du printemps. Des

crapauds minuscules s’ébattaient en souverains héréditaires dans les

flaques qui n’avaient pas une heure. Les averses d’une journée avaient

suffi à changer en paysage aquatique ce domaine hier sec encore, et les

poules d’eau, les canards chantaient à la place des cailles. C’était un

changement d’époque terrestre. Fontranges en jouissait. Il avait besoin

que les arbres versassent sur lui de l’eau et non de l’ombre, que le sol

ne résistât point mais l’aspirât, que le gazon n’essuyât pas ses

chaussures, mais les oignît, et sa promenade le mena non au Roc Dur,

mais à l’étang. Le soleil sur sa fin empourprait l’horizon et les

chemins inondés. De moins entêtés que Fontranges, dans cette soirée

lamentable, auraient renoncé à se dissimuler plus longtemps que l’on ne

se console pas de la mort d’un fils, de l’outrage du sort à l’égard d’un

petit Fontranges, mais Fontranges découvrait toujours à temps dans les

ornières une empreinte de fer à cheval ou une trace de chien pour

s’obstiner dans ses deux seules brouilles. Il arrivait devant l’étang.

Le vent se levait à nouveau. La masse des sapins s’agitait d’un

frémissement qu’on ne percevait qu’à sa frange. Un renoncement total,

une désolation complète eût soulagé Fontranges. L’eau de l’étang

arrachait de lui un reflet heurté et pauvre, une vraie confession.

Devant ce lieu sinistre, tout autre aurait avoué qu’il n’aimait plus la

France, ni ses rois, ni ces premiers Fontranges qui s’étaient acquis par

leur courage et leur lenteur à comprendre la devise _Ferreum ubique_.

Mais un hurlement lointain lui arriva juste à temps pour lui permettre

de penser seulement:--Ce Miraut est insupportable!... S’il avait été

franc, il eût avoué que Mme Bardini ne lui paraissait plus jolie, que

Bella et Bellita ses filles ne lui étaient plus rien, que tout, plus que

tout, lui était égal, plus qu’égal... Mais il se contint encore, et il

pensait que Buffon aurait pu aussi bien écrire:--La plus déplorable

conquête que l’homme ait jamais faite, c’est... lorsque soudain, il

entendit des branches craquer. Il se retourna.

A cinq mètres de lui, dos à l’étang et au soleil, un filet d’eau argenté

coulant de sa bouche, les oreilles tendues vers l’avant, des

frémissements courant de façon presque continue sur ses reins tout

fumants de la pluie tombée, un cerf le contemplait. Il regardait

Fontranges sans curiosité mais avec volonté, en hypnotiseur, baissant

parfois le front.--C’est dans un tel moment, pensait Fontranges, qu’on

voit combien sont stupides les histoires où le conteur fait poser un

merle sur les bois du cerf! On sentait ces ramures sacrées, interdites à

tout oiseau, les branches les plus antiques et les seules vivantes de la

forêt. Le cerf d’ailleurs semblait avoir une mission précise. Il se

rapprocha encore d’un pas compté et sans piétinement, si près que

Fontranges vit son propre reflet dans des larges prunelles en amande.

Puis, comme si la faveur divine de n’avoir pas peur, de regarder

l’humanité, de lui donner des leçons de courage, était soudain ravie à

l’animal, il s’effraya, bondit et disparut.

Le cerf · 第 8 / 17 题