PREMIER RÊVE SIGNÉ

J’étais soldat, et je prenais la garde sur le front d’un perron d’onyx

où montaient des sergents-majors. Elle passa. Je la voyais venir d’au

delà l’horizon,--d’où surgissent les nuages, les triangles d’étourneaux,

et les soleils,--de là-bas où la terre est ronde. Ses yeux étaient sans

tain, et ne reflétaient pas les choses, ni mon visage, ni mes yeux; ils

étaient noirs, mais comme l’air est bleu, d’être trop clairs; ils

étaient plus grands que sa bouche où sa langue pouvait à peine passer.

C’est, devinai-je, la femme d’un préfet, et je présentai l’arme, les

mains crispées sur la vis de culasse. Ma gorge se contractait, j’avais

envie de crier si fort, que le rapport du régiment eût été troublé, que

le lieutenant-colonel escorté du chef de musique fût venu et m’eût pris

sanglotant, aux pieds de la femme du Préfet.

Elle me tendit les mains; elle m’aimait; elle frottait doucement ses

pouces au fond de mes paumes, de la poudre de riz flottait et se posait

sur ses oreilles, qu’elle givra. Ma pensée peu à peu monta, devint ma

voix: je lui expliquai le maniement du fusil, insistant sur ses

désavantages. Des mots inoubliables me montaient aux lèvres; parfois, je

sanglotais avec désolation; mes pieds étaient si las que je m’assis sur

la première marche, et nous nous mîmes à pleurer tous deux, tellement

que nous ne pensions pas à nous embrasser.

Le Préfet vint, il avait l’air très intelligent. Je montai dans un

phaëton qu’il conduisait; j’étais derrière, seul avec elle, et nous

étions pleins de joie. Les os de mes chevilles serraient ses pieds; les

yeux rivés à nos yeux, nous en cherchions le fond mouvant. Parfois,

toujours nous regardant, nous poussions des plaintes amères. Nos cris

dominaient le trot des chevaux bais, qui steppaient avec grâce, mais

forgeaient; les chardonnerets se perchaient, attentifs, sur les fils du

télégraphe qui montaient, puis descendaient, au long de la voiture,

comme ils montent, puis descendent au flanc des wagons. Le Préfet nous

surprit joue contre joue; il arrêta pour nous laisser désolés.

Il advint que nous étions seuls au milieu du Grand Marécage. L’eau me

montait aux genoux; je tenais la femme du Préfet dans mes bras, et

soudain je l’appelai par son nom. Mais des forces cruelles dictèrent mon

discours, et voici ce qu’elles ont déclamé aux plaines liquides:

Le cerf · 第 10 / 17 题