III

Seule Sebha ne se levait pas. C’était un noir pur arabe, dont il y avait

toujours eu un modèle chez les Fontranges depuis Saint-Louis. C’était

Sebha, appelée du nom de ce cheval cher au prophète lui-même, mais dont

certains hippologues prétendent qu’il était un étalon et certains autres

une jument. La même discussion régnait d’ailleurs à ce sujet à

Fontranges. Les Fontranges au cœur dur réservaient généralement le nom à

un cheval, les Fontranges tendres à une jument... Donc Sebha dormait.

Elle dormait presque comme dort une femme, les jambes pliées, ses longs

cils délicatement croisés, le col chaviré, portrait aussi de la gazelle

que le Bédouin avait placée, à l’heure de la monte, devant la poulinière

sa mère et l’étalon. Sebha était âgée, mais elle restait la préférée de

Fontranges. Elle avait été toute son imagination, toute sa science. Les

seuls livres qu’il eût réellement pratiqués étaient les traités arabes

d’équitation venus à Fontranges en même temps que Sebha. Lui, qui

n’avait jamais pu apprendre le mot anglais ou allemand le plus usuel,

connaissait par cœur tout le vocabulaire créé par le Prophète ou les

grands arabes pour le dressage et la vie des chevaux. Il ne parlait

qu’arabe avec Sebha. Elle avait été aussi toute sa poésie. Lui qui

n’avait jamais lu un vers français, savait tous les poèmes arabes sur

les chevaux, les plus beaux entre tous les poèmes, au dire des

Abencérages. Ces tournois entre poètes arabes pour décrire la queue de

leur monture, ou le bruit de leur galop, lui aussi, ils le

passionnaient. Bien qu’il n’eût jamais eu l’idée d’une métaphore, il

trouvait juste de décerner le prix au poète qui avait appelé la queue de

Sebha une traîne de mariée, et son galop un pétillement de branchages en

flammes. Sebha était arrivée à Fontranges dans l’année heureuse de son

flirt avec Jacques. La poésie arabe n’est guère qu’un dialogue entre

pères et fils au sujet de leurs coursiers. Au lieu de commenter à son

fils les fables de Ratisbonne, c’est cette poésie que Fontranges lui

avait transmise, tournant avec Jacques autour de Sebha, lui montrant, et

comme le Prophète à son entourage, que Sebha était la jument parfaite,

puisqu’elle était de face impatiente, de dos imposante, de côté

puissante, ou bien le lendemain, quand il avait lu un autre poème,

puisque Sebha de face était pareille à l’épervier, de dos pareille au

lion, de côté pareille au loup. La seule fois où il pensa à ses deux

filles fut le jour où il lut la description par deux fillettes du cheval

de leur père Hamir... C’était Sebha qui avait servi aux premiers galops

de Jacques. Il l’avait ficelé sur elle. Pourquoi avait-il oublié ce

jour-là qu’elle remontait au fameux Dahis, le joyau de la Palestine,

mais dont le sang a attiré la catastrophe, dont la descendance a vu tuer

sur elle plusieurs rois, ou a conduit dans l’exil des nations entières.

Le sort avait dû rire, de ce père qui craignait de ne pas voir son fils

assez solide en croupe du malheur... Pauvre Sebha!

Il s’approcha de la dormeuse. Il lui dit sèchement: Ugaf, ce qui faisait

lever les chevaux d’Ali. Il lui dit, pour la première fois depuis son

dressage, le mot Raba, qui réprimandait les chevaux de Zobeide... Sebha

se leva, le regardant de ses yeux tendres, cherchant avec remords quelle

faute elle avait commise en ce profond sommeil. Il s’approcha d’elle;

elle piaffa, courba l’encolure. Formée au dressage arabe le plus strict,

chacun de ses mouvements paraissait rituel. Cette allure médiévale

qu’elle avait à la promenade et que les châtelains voisins étaient

forcés de reconnaître, sous ce harnachement que Fontranges par un petit

caveçon ajouté à la bride, par une voussure du pommeau avait apparenté

au harnachement des croisés, elle la gardait même au repos, même sans

selle... Mais Fontranges devait reconnaître qu’il ne l’aimait plus! Ces

tout petits reproches qu’il avait parfois, dans un accès d’enjouement,

formulé contre Jésus, contre Jésus qui n’avait pas, ainsi que Mahomet,

créé une langue pour les chevaux, qui avait chevauché en tout un âne, il

se trouva ridicule de les avoir faits. Sur son âne Jésus restait

aujourd’hui vainqueur du tournoi. Fontranges sentit son âme soudain

noire. Il ne savait pas que ce qu’il avait caressé sous la forme

veloutée de Sebha, que ce qui tout d’un coup disparaissait de son

imagination, c’était l’Orient même. Ces petits départs vers le lever du

soleil au pas si léger et si sûr de Sebha, car seule peut-être de tous

les chevaux arabes du monde elle savait encore aller au pas comme les

montures des paladins, il ne devinait point que c’était de petits

voyages vers l’Orient, et que cette joie qui le hissait sur sa selle à

pommeau voussé, c’était l’esprit des Croisades... Tout cela ne

l’intéressait plus. Au fond pourquoi n’avait-il pas gardé, comme l’avait

fait son père, le nom de Sebha pour un cheval! Le cob, qui avait bu sans

doute pendant son sommeil aux lies mères du chaos, en était excité.

Fontranges n’aimait pas qu’un cheval sortît agité du sommeil, mais

aujourd’hui cela lui était égal. Il songeait à la vanité des haras, de

la reproduction, de la vie. Le cob rongeait sa corde pour s’échapper,

hennissait vers Sebha. Autrefois Fontranges eût pris une chambrière.

Aujourd’hui, il n’avait pour tout cela qu’indifférence, presque dégoût.

Qu’il s’échappe donc, qu’il couvre Sebha! Il s’approcha, le flatta, le

caressa. Ne pas battre un cob inconvenant! Il en aurait pleuré, il ne

l’aimait plus. Il referma la porte avec précaution, comme un voleur de

chevaux. Il venait de leur voler au moins leurs ombres.

Le cerf · 第 7 / 17 题