Les chevaux étaient plus chers encore aux Fontranges que les chiens.
Tous, depuis Clovis, avaient fait la guerre, et aucun ne l’avait faite à
pied. Le cheval était pour eux la base de l’homme sur la terre...
Fontranges eut froid au cœur, il ne manquait plus vraiment que cela!...
Il passa une robe de chambre. Il se mit à la fenêtre. La rosée du soir
était tombée, et une bouffée si parfumée de toutes les fleurs et de
toutes les herbes pénétra dans sa chambre qu’il hésita à l’aspirer comme
autrefois à pleins poumons, tant ses sensations maintenant se brisaient
sous lui, et qu’il ne s’y hasarda que timidement, comme sur la glace.
Par bonheur le parfum des deux gros magnolias qui avaient pris dans
l’angle de l’aile et du corps du château exposé au midi la taille de
sapins et qui étaient en fleurs, résista, s’imposa, et Fontranges
embaumé s’aventura à regarder la nuit. La lune brillait. Elle éclairait,
bien au delà de la Seine, les toits d’ardoise des Dollfol de Berteval,
les éleveurs, qui tous en ce moment, jusqu’aux femmes et aux filles,
dormaient tranquilles sur les notions invétérées et intangibles qu’ils
avaient reçues des aïeux pour tout ce qui concernait les veaux, les
taureaux, et les nourrains, et qui au réveil allaient retrouver intact
leur cheptel. Il les envia. Était-il vrai que Dieu retirât au dernier
des Fontranges cette monture sur laquelle il avait le droit, depuis
1125, d’entrer dans toutes les églises de la chrétienté? Il regagna son
lit, relut Buffon. Mais ce mal qui l’avait détourné des chenils, cette
espèce de peine à la vue d’un chien parfait, ce chagrin d’enfant devant
la vanité de la noblesse canine, malgré les phrases de Buffon, ce
bolchevisme dans sa pensée aussi avait contaminé les chevaux. Les
palefrois sur lesquels les premiers Fontranges avaient avec Charlemagne
créé la France, et Diadumène leur premier cheval de course, qui avait
battu en 1781 le cheval du duc d’Orléans, et Faublas qui sauva en 1848
son maître de l’eau comme un chien, par les dents, tous devenaient dans
son esprit les égaux du cheval de ferme. Toute la chevalerie de France
était soudain dans sa pensée mise à pied. Toute l’histoire de France
devenait une histoire d’infanterie. Azincourt, Reischoffen, ces noms de
défaites pour les hommes, mais de victoires pour les chevaux,
résonnaient à ses oreilles aussi ternes que ces noms bourgeois de
Bouvines ou de Coulmiers. Il voulut en avoir le cœur net. Par l’escalier
de la tour, pour éviter le hall avec ses tableaux où il n’était pas sûr
de ne pas apercevoir entre deux aïeux inconnus de lui un chien ou un
cheval dont il savait par cœur le nom et l’histoire, il descendit, gagna
les communs, et ouvrit toute grande, d’un geste d’éclusier qui se
suicide, lâchant sur lui-même sa rivière, la double porte de son écurie.
Le fox couché dans une des mangeoires grogna doucement, sans inquiétude.
L’affaire de celui-là et de sa race était liquidée. Fontranges lui
ordonna durement le silence. La lune inondait l’écurie. En robe de
chambre, les pieds nus dans ses sandales, Fontranges, Apollon vieilli,
regardait sous la lune ses quatre chevaux préférés, ce quadrige qu’il
n’attellerait plus au soleil. Le parfum des magnolias se mêlait ici à
celui des jasmins qui tendaient les communs. Avec quelle volupté il
avait jadis respiré cette odeur, soutenue qu’elle était par la chaleur
de l’écurie, quand il partait avant l’aube pour une chasse à courre.
Cette nuit encore, elle le pénétrait, le touchait comme une promesse...
Mais quelle promesse? Les magnolias, les jasmins, la nature en un mot,
venaient sans doute d’être mis au courant des pensées de Fontranges.
Tout ce qu’il y a de promesse pour un être dans leur doux parfum restait
vrai, mais par une logique que Fontranges ne comprenait pas, ces
promesses s’appliquaient au passé:--Tu auras un passé heureux! disaient
les magnolias, et les jasmins s’en mêlaient:--Ton avenir a été sombre,
triste, disaient-ils, mais tu auras, heureux Fontranges, des jours
passés délicieux! Le pauvre Fontranges, ses moustaches à la gauloise mal
tombantes, pour la première fois devant ses chevaux sans son monocle, se
débattait ainsi dans cette lune et cette ombre sans arriver, par la
faute des fleurs, à trouver le vrai aiguillage entre ce qui était et ce
qui n’était pas révolu. Les chevaux dormaient, étendus sur leur paille
tressée, calmes tous quatre, les deux pur-sang, le demi-sang, et le cob.
Fontranges les regardait avec rancune et pitié, comme on regarde dans
son sommeil une maîtresse que l’on va quitter. Le cob ronflait. Les
pattes enroulées et contournées autour d’eux ainsi que les peintres les
dessinent lorsqu’il n’y a plus de place au bas de la page d’album, posés
sur la terre comme les chevaux marins le sont sur l’eau, éloignés des
quatre noms dont les hommes les avaient baptisés et qui étaient inscrits
au sommet des mangeoires, éloignés de tout langage, de toute pensée, ils
goûtaient le sommeil des animaux les moins intelligents et buvaient à un
gouffre noir, au chaos. La lune éclairait les taches blanches que le
gris pommelé devait à son père Hébron. Mais la gloire d’Hébron, mais ces
médailles blanches ne faisaient plus résonner aujourd’hui de souvenirs
et d’orgueil le cœur de son maître. Fontranges avait presque honte de
surprendre ainsi ces bêtes magnifiques, qu’il trahissait, et, sans le
vouloir, il toussota, ainsi qu’il l’aurait fait pour avertir de sa
présence un ami surpris dans le sommeil qui le dévoile. Trois
reconnurent la voix de leur maître, le gris pommelé et l’alezan
demi-sang tentèrent même de se dresser sur leurs pattes et hennirent.
Sang et demi-sang dans le cœur des chevaux alimentaient de la même
vigueur la fidélité aux Fontranges. Ils devaient sortir d’un gouffre
bien obscur, car la lune les effrayait. Mais du moins elle lustrait
leurs robes. Jamais lune n’agita davantage le cœur des chevaux de
Fontranges et ne leur donna un poil plus lisse.