I
Vers le début de l’année, Fontranges, qui avait vécu depuis la mort de
son fils dans l’affliction, ressentit un malaise contre lequel il se
défendit d’abord, car il y soupçonna presque une distraction à son
deuil: il lui sembla un jour qu’il aimait moins les chiens. Il continua
à les dresser, à les caresser, mais il dut bientôt s’avouer que ses
gestes étaient machinaux, que les chenils ne l’intéressaient plus. Il
était le premier Fontranges auquel pareille aventure arrivât. Il en fut
honteux et désolé. Les chenils des Fontranges étaient plus anciens que
la plupart des familles nobles de France. Le remords que ressentit le
premier Montmorency qui se détacha des armes, le premier Racine qui
renia la poésie, le premier Lauzun qui n’aima plus les femmes,
Fontranges l’éprouva. De même que ce dernier Lauzun, pour en avoir le
cœur net, ne quittait plus la maîtresse sur laquelle avait péri la
fougue des Lauzun, il redoublait ses visites aux chiens. Les chenils ne
contenaient, à part quelques rares achats en bassets et en cockers, que
des chiens que Fontranges avait vus naître, dont pas une canine ne lui
était ignorée, qu’il connaissait aussi dans leur caractère comme ses
pensées... Mais ils ne l’intéressaient plus. Il ne se doutait pas que
c’était ses pensées qui ne l’intéressaient plus... Il se forçait à
promener ses favoris, mais il avait de la peine même à leur crier leurs
noms, ces noms transmis chez les Fontranges par les chiens, Marmouget,
Beckett, Clisson, Poltot, tous ces noms de haine confiés aux animaux les
plus fidèles, et qui allaient survivre à la disparition de la famille.
Il les laissait encore, le soir, auprès du feu de sarments, s’approcher
de lui, poser leur tête sur ses genoux, il prenait même cette tête; mais
tout ce que pensait Yorick avec sa tête de mort, Fontranges le ruminait
avec cette tête de setter-gordon vivante et veloutée entre les mains. Il
la secouait. Il entendait un froissement, un bruit de velours, qui était
le froissement des longues oreilles, mais qui semblait celui aussi d’une
cervelle dans un crâne. Il ne pensait pas très exactement:--Être ou
n’Être pas. Il pensait:--Pauvre vie que la vie d’un setter! Soudain il
se sentait cogné à l’autre genou; c’était son braque bleu, qui, croyant
réclamer une caresse, s’offrait à ce prisme de mort. Fontranges était un
peu ému, il prenait cette nouvelle tête, la secouait elle aussi. Le
geste de Yorick est plus facile, plus tendre, avec des crânes de chien,
tous oblongs. Le braque haussait sa tête pour cette messe des chiens,
pour cette puce divine qu’était entre ses deux yeux sa pensée pour son
maître, et quand Fontranges l’avait lâchée, la laissait humblement
retomber endormie jusqu’au sol brûlant... Toutes ces questions que
d’autres neurasthéniques se posent sur l’utilité des hommes, des musées,
de la cuisine, Fontranges maintenant se les posait à propos des chiens,
des mangeoires en ciment armé, et surtout des races de chiens. Après
tout, pourquoi n’y a-t-il pas qu’un modèle unique de chien répandu dans
le monde? Que de soucis épargnés! Bolcheviquement une notion de
l’égalité des chiens s’insinuait dans le descendant de ceux qui avaient
tant fait pour en établir et en codifier les castes. Il essayait d’y
résister. Il sentait bien que la société était perdue si l’on acceptait
de se donner à de pareilles théories et de ne pas surveiller les purs
pointers. Mais c’est par devoir qu’il défendait l’ancien état de choses,
qu’il achetait la chienne primée au concours de Bar-sur-Aube, qu’il
faisait empailler pour le musée de son chenil son meilleur chasseur de
bécasses, le premier chien d’ailleurs qui mourût au cours de la brouille
de Fontranges et des chiens. C’était pendant la fermeture de la chasse,
époque où meurent presque tous les chiens, comme meurent pendant les
vacances presque tous les professeurs. Fontranges pensa que ce
désœuvrement des chiens le rendait peut-être injuste. Il ne pouvait
pourtant pas les atteler. Une heure passée avec sa meute changeait son
indifférence en irritation. Les défauts qu’un autre nerveux eût
découvert chez les hommes, Fontranges les découvrait maintenant dans les
chiens. Alors que jusqu’ici il les avait traités en êtres
irresponsables, aussi indifférent à leurs défauts qu’un déterministe aux
défauts des hommes, il s’affligeait de voir des chiens menteurs, des
chiens sensuels, des chiens bavards. Sa métaphysique et sa morale des
chiens n’avaient pu se maintenir dans cette catastrophe... La chienne
primée de Bar-sur-Aube allait mettre bas. Il ne la visitait plus que par
respect pour le nom des Fontranges. Il crut désirer comme autrefois la
venue de petits animaux purs, d’une portée enfin arrivée sans encombre
de l’Éden des chiens, avec ces relais si proches, si fragiles que sont
les existences des chiennes. Mais quand les quatre petits vinrent au
monde, tous avec les stigmates désirés, marqués en belle place, il
s’aperçut qu’ils lui étaient indifférents. La nuit, quand quelque chien
de ferme aboyait, cette idée de l’égalité des chiens, de la vanité de
leurs castes, le tenait éveillé et triste. Les roquets, les faux
beaucerons, les bas-rouges se répondaient à la ronde dans un rôle
médiocre, pour signaler quelque mendiant. Il supportait à la rigueur
cela. Mais si quelque jeune chien de la meute, encore incertain de sa
mission, donnait de la voix, il se retournait agacé dans son lit. Puis
il s’irritait contre lui-même, il essayait de réagir. Il allumait. Il
lisait ce qu’avaient écrit sur les chiens, non pas cet abominable Linné,
mais les écrivains qui les avaient le plus aimés, Buffon, Toussenel...
Hélas! Un malheur lui arriva dans ces lectures. Feuilletant un soir au
lit le Buffon, aux environs du mot chien, il tomba sur le mot cheval, et
soudain il lui fut révélé qu’il aimait peut-être aussi moins les
chevaux.