CHAPITRE X.

=60=,

+Liures+.--Dans ce chapitre, Montaigne passe en revue les principaux

auteurs latins ou français dont il faisait sa lecture habituelle et

qui ont fourni la majeure partie des faits ou des idées qui ont servi

soit de point de départ, soit d’arguments à l’appui des réflexions qui

composent les Essais.

4, +Acquises+.--«Comment Montaigne peut-il parler ainsi, après les

lectures infinies dont son ouvrage même est la preuve? N’est-ce pas

acquérir que de lire beaucoup, et surtout de réfléchir, comme lui, sur

tout ce qu’on a lu?» SERVAN.

14, +Retention+.--Je suis homme qui ne retiens rien de ce que j’ai

appris.

15, +Iusques... i’en ay+.--Les éd. ant. port.: _ce que ie pense_:

_Excutienda damus præcordia_ (donnant nos pensées pour ce qu’elles

valent), citation qui n’est donnée que par l’éd. de 88, et qui est

rayée en cette place sur l’ex. de Bordeaux et reportée sur cet

exemplaire et la présente édition liv. III, ch. IX, =III=, 444: _et

iusques à quel poinct monte, pour cette heure, la connoissance que i’ay

de ce dequoy ie traitte_.

16, +S’attende+.--Ne s’arrête pas.

16, +Matieres... i’y donne+.--Var. des éd. ant.: _choses de quoy ie

parle, mais à ma façon d’en parler et à la creance que i’en ay_.

17, +Qu’on voye... sçauroient payer+.--Var. des éd. ant.: _Ce que ie

desrobe d’autruy, ce n’est pas pour le faire mien; ie ne pretends icy

nulle part que celle de raisonner et de iuger: le demeurant n’est pas

de mon rolle. Ie n’y demande rien sinon qu’on voie si i’ay sceu choisir

ce qui ioignoit iustement à mon propos. Et ce, que ie cache parfois le

nom de l’autheur à escient és choses que i’emprunte, c’est pour tenir

en bride la legereté de ceux qui s’entremettent de iuger les choses par

elles-mesmes, s’arrestent au nom de l’ouurier et à son credit._

26, +Solage+.--Terroir, terrain; du latin _solum_ qui a cette même

signification et dont nous avons fait sol.

28, +Escrits+.--Les éd. ant. aj.: _et n’ayant pas le nez capable, de

gouster les choses par elles-mesmes, s’arrestent au nom de l’ouurier et

de son credit_.

=62=,

1, +Vulgaire+.--Qui sont en langage vulgaire, ce qui met tout le

monde à même d’en parler, et aussi donne à croire qu’il n’y a rien que

de vulgaire dans le plan et les pensées.

3, +Veux+.--Les éd. ant. port.: _Ie veux qu’ils s’eschaudent à

condamner Ciceron et Aristote en moy_, au lieu de: «Ie veux... moy».

«Le critique imprudent, qui se croit bien habile,

Donnera sur ma joue un soufflet à Virgile;

Et ceci (tu peux voir si j’observe ma loi),

Montaigne, il t’en souvient, l’avait dit avant moi.» ANDRÉ CHÉNIER.

5, +Musser+.--Cacher par de belles paroles: «Louis XI savait, par de

belles paroles, donner la musse à ses ennemis.» PASQUIER.

5, +Credits+.--«Montaigne a commis plagiats sur plagiats; il s’en

accuse en particulier envers Sénèque, Plutarque, déclarant que s’il

ne signale pas les emprunts qu’il leur a faits, c’est qu’il est bien

aise que ceux qui critiqueront les Essais, critiquent ces auteurs et

autres dont il s’est inspiré, en croyant le critiquer lui-même; mais,

au moins en ce qui touche Sénèque, il est plus facile que Montaigne

ne le croit de reconnaître la phrase courte, figurée, sentencieuse,

presque toujours antithétique de l’auteur latin, au travers de la riche

abondance du style des Essais, étendue sans être lâche, détaillée sans

être prolixe.» CH. NODIER.

Quant à Cicéron, vis-à-vis duquel il est très sévère et qu’il ne nomme

pas parmi ceux auxquels il a fait des emprunts très considérables

cependant, S. DE SACY écrivait en 1865: «Je viens de relire Cicéron et

je sais Montaigne par cœur; j’affirme que les traités philosophiques

du premier, dont celui-ci dit: «qui me peuvent servir chez lui, à mon

desseing», notamment ceux de la Nature des dieux et de la Divinité,

ont passé presque tout entiers dans les Essais; on peut même y joindre

les Tusculanes et les Questions académiques. Non seulement Montaigne

a pris le fond, il s’est aussi inspiré de la forme.»--Par contre,

Charron, dans son traité de la Sagesse, a copié textuellement de

Montaigne ses plus magnifiques passages et d’autres aussi que Montaigne

a tirés de Sénèque ou de tel autre. La Mothe le Vayer, La Bruyère,

S.-Evremond, Fontenelle, Bayle et Voltaire ne se sont pas montrés

plus délicats; mais aucun d’eux cependant n’approche de Pascal dans

l’audace du larcin. Parmi les Pensées de ce dernier il y en a qui

lui appartiennent en propre, ce sont celles empreintes de mélancolie

superstitieuse, morose, et comme illuminée, qui trahit l’état où le

plongeait la maladie; mais ces élans d’une âme forte, ces traits grands

et inattendus, dont on a dit qu’ils tenaient plus des dieux que de

l’homme, c’est Timée de Locres, S. Augustin, Charron et spécialement

Montaigne qui les ont fournis; et le ton tranchant et dédaigneux dont

nonobstant il parle des Essais, comme si, non content de s’en être

enrichi, il voulait les perdre de considération pour hériter seul de

leur gloire, impressionne défavorablement. CH. NODIER.

9, +Nation+.--C.-à-d. d’où ils viennent.

21, +Bande+.--Sergent de bande ou de bataille; celui qui les jours de

combat rangeait les troupes en bataille.

27, +Temerairement+.--C.-à-d. dont on peut parler sans préparation et

hardiment.--Personne n’a jamais et plus exactement rendu le pêle-mêle,

la demi-science, le jugement qui se rencontrent dans les Essais, que

leur auteur ne le fait ici.

31, +Science+.--Add. des éd. ant.: _mesme_.

=64=,

6, +Primsautier+.--Qui fait ses plus grands efforts du premier coup,

de prime saut; du latin _a primo saltu_. V. N. =I=, 620: Prim-saut.

9, +Dissipe+.--L’exemplaire de Bordeaux porte ajouté, puis rayé: _mon

esprit pressé se iette au rouet_.

18, +Intelligence+.--Les éd. ant. port.: _ne se satisfaict

pas d’vne intelligence moyenne_, au lieu de: «ne sçait...

intelligence».--Montaigne veut dire qu’il n’avait qu’une médiocre

connaissance de la langue grecque, ce qu’il a déjà indiqué au ch. XXV

du liv. I et au ch. IV du liv. II, ce qui ne l’empêche pas d’en citer

assez souvent des passages.

19, +Decameron+.--Ouvrage capital de BOCCACE, publié en 1352 et qui

l’a placé à la tête des prosateurs italiens et a immortalisé son nom.

C’est un recueil de cent nouvelles pleines de gaîté, où la décence

n’est pas toujours respectée, mais dont le style original n’a été égalé

par aucun des écrivains contemporains de l’auteur.

19, +Rabelays+.--Auteur de l’histoire de _Gargantua et Pantagruel_,

roman satirique publié de 1533 à 1534 (en partie après la mort de

l’auteur), rempli de folies, d’extravagances, de quolibets, de mots

barbares et forgés à plaisir, de passages inintelligibles, et, en même

temps, plein d’originalité, de bon sens et même d’érudition; c’est

un ouvrage où le fond et la forme sont tout imagination, mais qui,

dans certains détails, offre d’utiles leçons, des allusions piquantes

et de sévères censures; les moines et le clergé y sont surtout fort

maltraités.--Rabelais, disait BOILEAU, veut toujours être plaisant

et l’est toujours.--Nul, disait J.-J. ROUSSEAU, n’a mieux connu les

richesses et l’énergie de la langue française et n’en a su si bien

tirer parti.

20, +Second+.--Poésie latine du genre élégiaque, publiée en 1541,

se composant d’épigrammes sur le sujet constituant le titre de

l’ouvrage.--L’auteur, mort n’ayant pas encore vingt-cinq ans, un

des meilleurs poètes latins modernes, fut qualifié par un de ses

contemporains, par ce jeu de mots: «Jean Second, qui fut loin d’être le

second parmi ceux de son époque».

20, +Tiltre+.--Add. des éd. ant.: _et des siecles vn peu au dessus du

nostre l’Histoire Æthiopique_.

21, +Amadis+.--Ce roman espagnol de chevalerie, autrefois très

célèbre, a pour héros Amadis de Gaule, dit le Chevalier du lion, fils

de Perion, roi fabuleux de France, qui est resté le type des amants

constants et respectueux, aussi bien que de la chevalerie errante

dans ce qu’elle avait de noble et de beau; on pense que les aventures

qui y sont relatées, n’ont rien d’historique, on ne sait même à

quelle époque les rapporter. La traduction qui en a été faite au XVIe

siècle par le Sieur des Essarts a été longtemps en grande faveur et

fut longtemps classique; on peut y cueillir, disait un écrivain de ce

temps, toutes les belles fleurs de notre langue française.

24, +L’Arioste+.--Auteur italien de Roland furieux (_Orlando

furioso_), épopée chevaleresque publiée en 1516, dont Roland, neveu de

Charlemagne, est le héros et où les exploits des paladins sont racontés

avec un art inimitable qui mêle le plaisant et le sérieux, le gracieux

et le terrible, et fait marcher de front une foule d’actions diverses

qui toutes intéressent.

25, +Ouide+.--Dont le chef-d’œuvre est sans contredit son poème des

_Métamorphoses_, un des plus brillants monuments de la poésie latine,

vaste épopée qui embrasse tous les faits de la mythologie et des temps

fabuleux.

31, +Axioche+.--Dialogue d’une très haute antiquité; longtemps

attribué à Platon, bien qu’il n’en reflète pas le style, et qui au

jugement des meilleurs critiques serait d’Eschine, disciple de Socrate.

33, +Outrecuidé+.--C.-à-d. il n’est pas si vain, comme portent les

éditions antérieures; ou: il n’est pas si sot, comme il y a dans

l’exemplaire de Bordeaux.

34, +Qu’il tient... faillir+.--Var. des éd. ant.: _ny ne se donne

temerairement la loy de les pouuoir accuser_.

=66=,

3, +Esope+.--Ces fables ne sont pas de lui; les Grecs se sont emparés

de ses apologues et les ont arrangés sous diverses formes, soit en

vers, soit en prose; mises en recueil, pour la première fois, 200 ans

après sa mort, elles ont été traduites dans toutes les langues et

imitées notamment par Phèdre et La Fontaine.

8, +Virgile+.--L’_Énéide_, les _Géorgiques_ et les _Bucoliques_

composent l’œuvre de Virgile.--Les _Bucoliques_ sont des églogues ou

pastorales écrites avec esprit et élégance, quelquefois vagues et

obscures, mais où se révèle déjà néanmoins le génie de leur auteur,

alors âgé de 25 ans. Les _Géorgiques_, qui suivirent, sont un poème

didactique, un ouvrage d’économie rurale où se trouvent décrits les

travaux des champs et le bonheur de la vie champêtre; on y admire

une infinie variété de formes, la richesse des descriptions, une

sensibilité pénétrante qui anime tout, enfin une excellence littéraire

qu’il est impossible de trouver une seule fois en défaut.--L’_Énéide_,

poème épique, dont le héros est Énée, prince troyen venu d’après les

traditions s’établir en Italie, dans le Latium, après la chute de

Troie et auquel les Romains faisaient remonter leur origine. L’auteur

y chante le berceau de Rome et les antiquités de l’Italie; c’est une

composition plutôt faible sous le rapport du plan et des caractères,

mais on y admire l’art de rendre la passion, l’exquise délicatesse des

vers, la perfection du style, le fini de l’exécution. Virgile, quand

il mourut, n’avait pas entièrement terminé l’Énéide qu’il travaillait

depuis dix ans, et par son testament, il ordonna de jeter au feu son

œuvre inachevée; l’empereur Auguste s’y opposa.

8, +Lucrece+.--Imbu des principes d’Épicure, Lucrèce s’est fait, au

=Ier= siècle, l’apôtre du matérialisme et de l’athéisme dans son poème

philosophique célèbre «De la Nature des choses», écrit dans un langage

d’un souffle puissant et parfois sublime, sans égal dans aucune langue,

comme audace de pensée, amertume de sentiment et rigueur de logique.

9, +Catulle+.--Catulle réussit surtout dans l’épigramme et le genre

érotique; on a aussi de lui deux poèmes épiques qui, notamment celui

des Noces de Pélée et de Thétis, révèlent des qualités sérieuses en ce

genre; tout cela d’un style exquis, achevé, d’une brièveté raffinée

sous un air de simplicité extrême.

9, +Horace+.--Quatre livres d’_odes_, un d’_épodes_, deux de

_satires_, deux d’_épîtres_, et une _épître aux Pisons_ connue sous

le nom d’_Art poétique_, composent l’œuvre de ce poète si célèbre.

Dans ses _odes_, il se montre à la fois brillant, énergique, sublime

et naïf, délicat, gracieux; ses _satires_ et ses _épîtres_ sont des

modèles d’urbanité, de raillerie douce et bienveillante; son _Art

poétique_ est un poème didactique que Boileau a imité en le développant

et qui encore aujourd’hui est le code des hommes de goût. Horace est le

type accompli de l’épicurien latin; c’est un poète élégant et habile,

un moraliste spirituel et savant; il est aussi courtisan, sans cesser

de conserver une certaine liberté de langage et d’humeur; de caractère

indépendant, il faisait consister le bonheur dans l’usage modéré des

biens de la vie.

15, +Lucain+.--Auteur de _la Pharsale_, poème épique où il raconte la

guerre civile entre César et Pompée; œuvre brillante et élevée, mais

pompeuse et déclamatoire; au reste le poète n’eut guère le temps de

la polir et de la terminer, obligé qu’il fut de se donner la mort par

ordre de Néron. V. =II=, 50, et N. 52: Bouche.

17, +Terence+.--Il ne nous reste plus de lui que six comédies, parmi

lesquelles _l’Andrienne_. Térence était l’ami de Scipion Émilien et

de Lelius qui, dit-on, prirent quelque part à la composition de ses

pièces; son style est élégant et pur, la composition chez lui est

régulière, le ton parfait, mais souvent l’intérêt est presque nul et on

y trouve peu de mouvement et de gaîté.

23, +Inegale+.--Le style de l’_Énéide_ est beaucoup plus parfait que

celui de Lucrèce, sa poésie plus magnifique, quoique ennuyeuse parfois;

mais celui-ci est plus plein, pense davantage, est par moment aussi

grand poète, et a plus d’originalité.

30, +Plaute+.--Il nous reste de lui une vingtaine de pièces qui, la

plupart, ont été imitées par nos auteurs français. Il est caractérisé

par son originalité, des coups de théâtre imprévus, un dialogue rapide,

une verve étincelante, des pointes, des jeux de mots, des charges

souvent grossières, mais vraies au fond; il est franchement comique et

faisait les délices du peuple.

32, +Romaine+.--Cicéron.

34, +Compagnon+.--Ce juge, c’est HORACE qui dit dans son _Art

poétique_, v. 270: «Il est vrai que nos pères ont goûté les vers

et les saillies de Plaute; à mon sens, leur admiration a été excès

d’indulgence, pour ne pas dire sottise.»

=68=,

10, +Oublions... fable+.--Var. des éd. ant.: _fuyons la fin de son

histoire_.

15, +Petrarchistes+.--A l’imitation de Pétrarque, l’un des créateurs

de la langue italienne, célèbre entre autres par les sonnets et les

centons qu’il écrivit pour Laure de Noves.

19, +Martial+.--Auteur d’épigrammes sur toutes sortes de sujets,

pièces fugitives, élégantes, acérées, écho fidèle de la dépravation de

l’empire romain, et dont bien des traits, encore justes, pourraient

s’appliquer à notre époque; à beaucoup d’esprit, joint souvent une

licence excessive et parfois aussi une basse adulation.

26, +Sont assez... iambes+.--Var. de 88: _peuuent aller à pied_.

29, +Noblesse+.--Add. des éd. ant. à 88: _en recompense de cette

grace qu’ils ne peuuent imiter_.

36, +Iours+.--C.-à-d. vêtus des habits qu’ils mettent d’ordinaire,

comme portent les éditions antérieures; cette expression est encore en

usage et assez répandue en France.

=70=,

1, +Auoir besoin... sauuages+.--Var. des éd. ant.: _il faut qu’ils

s’enfarinent le visage, il leur faut trouuer des vestements ridicules,

des mouuements et des grimaces_.

14, +Furieux+.--L’_Orlando furioso_, ou le Roland furieux de

l’Arioste, œuvre capitale de ce poète, où il raconte les exploits des

paladins, mêlant avec art le plaisant et le sérieux, le gracieux et

le terrible, faisant marcher de front une foule d’actions diverses

auxquelles il sait également intéresser.

14, +Seruent+.--Add. des éd. ant.: _plus ordinairement_.

14, +Plutarque+.--Auteur des _Vies des hommes illustres de la Grèce

et de Rome_, et de nombreux traités de politique, d’histoire ou de

morale, dits _Œuvres morales_, que quelques lignes plus bas Montaigne

désigne sous le nom d’Opuscules, parmi lesquels on remarque ceux

intitulés: _L’Origine de l’âme_; _Du Génie de Socrate_; _Du Silence des

oracles_; _Questions de table_; _Des Contradictions des Stoïciens_.--On

trouve dans ses écrits un grand jugement, des connaissances profondes

et variées, une bonhomie et une morale douce qui les font lire avec

charme; il vous fait vivre intimement avec les hommes dont il raconte

la vie. La qualification de _parallèles_ donnée à certains fragments

des Vies de Plutarque, vient de ce qu’il y place en regard un Grec

et un Romain dont les existences, dans leur ensemble, présentent de

l’analogie, et les compare, semblant s’être proposé de montrer que la

Grèce n’était point inférieure à Rome.--Plutarque venait d’être traduit

en français par Amyot et publié (les _Vies des hommes illustres_ en

1555, les _Œuvres morales_ en 1574), lorsque Montaigne écrivait les

Essais.

15, +Seneque+.--On a de lui un grand nombre d’écrits sur la

philosophie; il y prêche la morale la plus austère et enseigne surtout

le mépris des richesses et de la mort; son style est brillant et

élégant, mais souvent affété et rempli d’antithèses; il vise beaucoup

à l’effet. Dans ses _Lettres à Lucilius_, le penseur déploie toutes

les ressources de son esprit, et l’écrivain tous les charmes de son

style.--Montaigne lui a souvent fait de très larges emprunts et a

souvent adopté ses idées.

20, +Profitable+.--On s’étonne de cette préférence pour cette partie

de l’œuvre de Plutarque qui, malgré son mérite, ne saurait être

comparée à ses «Vies des hommes illustres»; du reste au ch. XXXII

de ce même livre (N. =II=, 630), Montaigne revient sur son jugement

et dit que ses «Parallèles», qui sont partie intégrante des «Vies»,

constituent «la piece plus admirable de ses œuures».

22, +Autres+.--Add. de 88: _I’ayme en general les liures qui vsent

des sciences, non ceux qui les dressent_. (Cette phrase est reportée un

peu plus loin avec variante dans la présente édition, pag. 74, 5).

25, +Romains+.--Sénèque fut précepteur de Néron. Plutarque l’aurait

été de Trajan suivant les uns, d’Adrien suivant d’autres. A l’égard de

Trajan, on s’appuie sur une lettre dont l’authenticité est contestée;

ce qui porterait en outre à penser que cela n’a pas été, c’est qu’ils

étaient à peu près du même âge; mais Plutarque a fait des leçons

publiques de philosophie à Rome, et il se peut très bien que Trajan ait

été du nombre de ses auditeurs.--Sénèque était né à Cordoue (Espagne);

Plutarque, à Chéronée, en Grèce.--Le poète anglais DRYDEN (1631 à 1701)

a écrit un parallèle de Plutarque et de Sénèque.

=72=,

2, +Cicero+.--V. N. =II=, 628. Ce fut le plus éloquent des

orateurs romains; sans rival surtout dans l’éloquence judiciaire,

par la richesse de son imagination, la souplesse de son génie plein

d’abondance, de grâce et de séduction, et par l’habileté de sa

dialectique; comme écrivain, s’est, sans grand succès, adonné dans sa

jeunesse à la poésie, mais est sans contredit le premier des prosateurs

latins, et nul n’a jamais dépassé la pureté, la richesse, l’harmonieuse

élégance de son style. Il ne nous est parvenu qu’une partie de ses

ouvrages, que l’on divise en quatre groupes: 1º les _Harangues_, parmi

lesquelles on admire surtout les Catilinaires et les Philippiques; 2º

les _Livres de Rhétorique_, dont le plus beau est l’Orateur; 3º les

_Traités philosophiques_, dont les plus estimés sont De la Nature des

dieux et les Tusculanes; 4º les _Lettres_, parmi lesquelles nombre

d’épîtres familières; elles constituent un monument incomparable et un

modèle du genre épistolaire; on y distingue surtout celles à Atticus,

à Quintus, à Brutus; elles fournissent les matériaux les plus précieux

pour l’histoire du temps (V. N. =I=, 430: Amis).

4, +De la philosophie... morale+.--Var. des éd. ant.: _des meurs et

regles de nostre vie_.

4, +Morale+.--Avant Cicéron, les Romains, si on en excepte

Lucrèce, s’étaient peu adonnés à la philosophie, et n’y avaient que

médiocrement réussi.

6, +Impudence+.--Allusion à la lettre de Cicéron par laquelle il prie

Lucceius d’écrire l’histoire de son consulat de manière à lui mériter

les éloges de la postérité (V. =I=, 430 et N. Registres).

7, +Prefaces+.--Les éd. ant. aj.: _digressions_.

10, +Apprets+.--Montaigne parle du style de Cicéron en des termes qui

ne permettent pas de douter qu’il en fait beaucoup moins de cas que de

Sénèque; le cardinal DUPERRON (1556 à 1618) ne pensait pas de même:

«Il y a plus, disait-il, en deux pages de Cicéron, qu’en dix pages de

Sénèque.»

21, +Fil+.--Il est en effet peu de cours, de conférences, de

plaidoyers et aussi de sermons dont on puisse dire ce que Sénèque

disait des harangues de Cassius Severus, «que tout y portait coup et

que les plus courtes distractions de ses auditeurs leur faisaient

toujours perdre quelque chose d’intéressant» (V. =I=, 70 et N. Cassius,

et =II=, 50). De combien de nos hommes politiques peut-on en dire

autant?

30, +Or oyez+.--Ce cri, sorte d’avertissement d’avoir à prêter

attention à ce qui allait suivre, est encore employé en Angleterre,

dans certaines solennités, par les héraults d’armes dont l’usage s’est

conservé et qui, lorsque bien rarement ils remplissent un devoir de

leur charge, le font en observant les traditions du passé.

31, +Hoc age+.--Sentence philosophique grecque qui se complétait

par ces mots: _et eris beatus_ (Fais ainsi et tu seras heureux, tu y

trouveras avantage, cela te réussira).

32, +Sursum corda+.--Cette formule, dans l’ancienne Église, précédait

toujours la célébration de ses plus augustes cérémonies, rappelant les

assistants au recueillement; les païens, dans le même but, disaient:

_Favete linguis_ (Favorisez-nous de votre silence), pour le recommander

lors de la célébration de leurs principaux mystères.

37, +Platon+.--Célèbre par sa philosophie, qui est la plus haute

expression de l’idéal et se rapproche parfois des idées chrétiennes.

Platon a laissé un grand nombre d’écrits, presque tous sous la forme de

dialogues; Socrate y joue le principal rôle; les plus importants sont:

_Criton_, ou le Devoir des citoyens; _Phédon_, ou de l’Ame; l’_Apologie

de Socrate_; _Théétète_, ou de la Science; _le Sophiste_, ou de l’Être;

la _Politique_; _Parménide_, ou des Idées; le _Banquet_, ou de l’Amour;

_Phèdre_, ou du Beau; _Théagès_, ou de la Sagesse; _Lachès_, ou du

Courage; _Lysis_, ou de l’Amitié; _Gorgias_, ou de la Rhétorique;

_Ménon_, ou de la Vertu; _Ion_, ou de l’Enthousiasme poétique; la

_République_; _Timée_, ou de la Nature; _Critias_; les _Lois_.--Ses

écrits, où l’on admire la sublimité de ses conceptions, la pureté de sa

morale, la noblesse de son style, sont le monument le plus important de

la dialectique des anciens; en même temps qu’ils sont un chef-d’œuvre

d’art, ils nous offrent par la méthode d’interrogation et de réfutation

qui y est partout suivie, un modèle d’analyse philosophique.

=74=,

6, +Premiers+.--Sénèque et Plutarque.

6, +Pline+.--Pline l’Ancien ou le naturaliste.--Certains de ses

ouvrages sont perdus; nous ne possédons plus de lui que son Histoire

naturelle en 37 livres, sorte d’encyclopédie encore estimée, traitant

de l’astronomie, de la géographie, de la zoologie, de la botanique, de

la minéralogie et accessoirement de questions touchant l’agriculture,

la métallurgie, les monnaies, etc.; son style a de la vigueur et de

l’originalité.

10, +Epistres+.--Les éd. ant. aj.: _et notamment celles_.

18, +Vertu+.--Ce traité de Brutus sur la vertu est perdu; il

subsistait encore du temps de Sénèque qui en cite un fragment.

19, +Practique+.--«Les vertus comme celles de Brutus (Brutus était,

dit-on, le fils de César qui l’aimait, l’avait appelé à lui et comblé

de faveurs; au moment de mourir, le voyant au nombre des conjurés,

il s’écria: «Et toi aussi, mon fils!»), ces vertus sont si voisines

du crime, que la conscience des républicains eux-mêmes se trouble,

en face du vote du duc d’Orléans prononçant la mort de Louis XVI.»

LAMARTINE, _Les Girondins_.

30, +Beaucoup+.--Dans le petit nombre d’erreurs qu’on peut reprocher

à Montaigne, est le jugement qu’il porte sur Cicéron; il qualifie bien

son éloquence d’incomparable, mais il estime que hors la science, il

n’y avait pas beaucoup d’excellence en son âme. Avait-il donc une âme

commune, cet orateur que ni l’or, ni les intrigues, ni la violence des

passions ne purent jamais ni corrompre, ni intimider; qui déconcerta,

par l’autorité de son langage et la fierté de ses regards, l’audace

même de Catilina; qui sur ses vieux jours, abandonnant les doux loisirs

de Tusculum, reparut avec son génie sur le théâtre où la liberté et

les dépouilles du monde romain étaient le prix offert aux triomphes de

l’ambition, poursuivit de son courroux éloquent le plus implacable des

triumvirs, et périt avec gloire, victime de son amour pour la patrie.

ABBÉ JAY.

32, +Vers+.--«On peut être honnête homme et mal faire des vers.»

MOLIÈRE.

34, +Nom+.--Ce jugement de Montaigne sur les vers de Cicéron, n’est

pas celui de tous; et peut-être sa grande réputation d’orateur a-t-elle

fait tort à celle de poète; un autre que lui eût, sans doute, été plus

estimé pour ses poésies.

35, +L’egalera+.--SAINT JÉRÔME a dit de lui: «Démosthène t’a ravi

la gloire d’être le premier orateur; toi, tu lui as ôté celle d’être

l’unique.»--Les éd. ant. aj.: _Si est-ce qu’il n’a pas en cela franchi

si net son aduantage, comme Vergile a faict en la poésie: car bien tost

apres luy, il s’en est trouué qui l’ont pensé egaler et surmonter, quoy

que ce fust à bien fauces enseignes, mais à Vergile nul encore depuis

luy n’a osé se comparer, et à ce propos i’en veux icy adiouster vne

histoire._

=76=,

8, +Presence+.--SÉNÈQUE, _Suasor_, 8.

12, +Elumbem+.--CICÉRON, _De Oratoribus_, 18.

15, +Souuent+.--Se reporter à ce même dialogue, _De Oratoribus_, 23.

19. +Essem+.--Pour pouvoir, en dehors de la négligence de style

résultant de la répétition de mots que présente cette phrase, juger

exactement de la défectuosité de sa prononciation qu’incrimine

Montaigne, il faudrait l’entendre dire avec celle de l’époque que nous

ne connaissons guère, faute de données suffisantes sur ce point.

20, +Bale+.--C.-à-d. la lecture des historiens est mon passe-temps

le plus agréable, celui où je me complais davantage; métaphore tirée

du jeu de paume, où, quand la balle vous arrive de côté droit, elle

est plus facile à renvoyer.--Les éditions antérieures présentent

cette variante: _Les historiens sont le vray gibier de mon estude,

car ils sont plaisans et aysez: et quant et quant la consideration

des natures et conditions de diuers hommes, les coustumes des nations

differentes, c’est le vray suiect de la science morale_, au lieu de:

«Les historiens... menacent».

28, +Plutarque+.--Add. des éd. ant.: _Ie recherche bien curieusement

non seulement les opinions et les raisons diuerses des philosophes

anciens sur le suiect de mon entreprinse, et de toutes les sectes, mais

aussi leurs meurs, leurs fortunes et leur vie._

29, +Laërtius+.--Diogène Laërce, historien grec, auteur d’une

biographie des principaux philosophes; toute critique en est absente

et les anecdotes y tiennent plus de place que les vues scientifiques,

l’ouvrage n’en est pas moins précieux par les nombreux renseignements

qu’il contient.

=78=,

2, +Salluste+.--A écrit l’histoire de Rome depuis la mort de Sylla

jusqu’à la conspiration de Catilina, il n’en reste que des fragments;

nous avons encore de lui la guerre de Catilina et celle de Jugurtha. Il

se distingue par la précision de son style, sa perspicacité, sa science

pratique; mais il a tendance à la partialité et présente des lacunes et

de fréquentes digressions.

7, +Dit Cicero+.--CICÉRON, _Brutus_, 4.--Voici le jugement qu’il

en porte, et il est d’autant plus flatteur qu’il était compétent et

n’aimait pas César: «Parmi les orateurs, il n’en est point à qui César

doive céder; il y a dans sa manière de l’élégance et de l’éclat, de

la magnificence et de la grandeur; qui pourrait l’emporter sur lui

pour l’abondance et la vigueur de ses pensées?» Comme historien: «Ses

Commentaires sont un livre excellent; le style en est simple, pur,

élégant, dépouillé de toute pompe de langage; c’est une beauté sans

parure; en ne chargeant pas d’ornements frivoles ces grâces naturelles,

il a ôté aux gens de goût, jusqu’à l’envie de traiter le même sujet.»

8, +Ennemis+.--Add. des éd. ant.: _mesmes et tant de verité_.

20, +Froissard+.--Chroniqueur français. Sa chronique de France,

d’Angleterre et d’Écosse, de 1326 à 1400, est une suite de récits sans

ordre, qui offrent beaucoup d’incorrections, mais où l’on trouve une

grâce et une naïveté qui charment; ses descriptions sont d’un naturel

saisissant.--Le jugement qu’en porte Montaigne réduit par trop son

mérite: le siège de Calais, la bataille de Poitiers par exemple, ne

se composent pas seulement de renseignements recueillis çà et là et

rassemblés sans ordre, ni triage; c’est de l’histoire.

36, +Biais+.--«Les faits changent de forme dans la tête de

l’historien; ils se moulent sur ses intérêts; ils prennent la teinte de

ses préjugés.» J.-J. ROUSSEAU, _Émile_, IV.

=80=,

1, +Latin+.--Antérieurement à Montaigne et même encore de son temps,

le latin était la langue universelle en Europe, et les érudits, en

France, écrivaient beaucoup plus en latin qu’en français; ce n’est

guère qu’à partir de son époque que la langue française se fixait et

qu’on en fit usage dans le monde savant; lui-même est un de ceux qui y

contribuèrent le plus.

6, +Dimensions+.--Add. des éd. ant.: _Ceux-là sont aussi, bien plus

recommandables historiens, qui connoissent les choses, dequoy ils

escriuent, ou pour auoir esté de la partie à les faire, ou priuez auec

ceux qui les ont conduites._

20, +Et le sçauoir... communement+.--Les éd. ant. port.: _de la

fortune estoit tousiours accompagnée du sçauoir_.

22, +Douteux+.--Les éd. ant. aj.: _S’ils n’escriuoient de ce qu’ils

auoient veu, ils auoient aumoins cela, que l’experience au maniement de

pareils affaires, leur rendoit le iugement plus sain._

31, +Absence+.--SUÉTONE, _César_, 56.--«Pour ce motif, ajoutait

Asinius Pollio, César avait été dans l’intention de refaire ou de

corriger ses Commentaires.»

36, +Accident+.--C.-à-d. si l’on ne confronte les témoignages,

si l’on ne reçoit les objections, lorsqu’il s’agit de prouver les

moindres détails de chaque fait.--Au lendemain même de la bataille de

Sedan (1870), il n’a pas été possible, malgré une polémique longue et

ardente, de déterminer qui, du général de Bauffremont ou du général de

Galliffet, menait ces charges héroïques de cavalerie qui arrachèrent à

l’empereur Guillaume cette exclamation: «Ah! les braves gens!» si bien

que l’honneur en revient à tous et à personne en particulier. La charge

avait été préparée par le général Margueritte qui, au dernier moment,

avant de la lancer, se portant en avant pour bien juger de la direction

à lui donner, fut blessé à mort; voyant leur général ramené, déjà ne

se soutenant plus, les têtes de colonne, d’un mouvement spontané, se

précipitèrent, brûlant du désir de le venger; les autres suivirent.

38, +Bodin+.--Dans l’ouvrage qu’il a publié en 1566, sous le titre:

_Méthode pour faciliter la vérification des faits historiques_.

=82=,

9, +Lisant+.--Parmi les livres ainsi annotés par Montaigne se trouve

un exemplaire des Commentaires de César (V. N. =II=, 646: Militaire)

acheté sur les quais, par un amateur, au prix de 0 fr. 90; ce livre,

acquis depuis par le duc d’Aumale, se trouve à la bibliothèque de

Chantilly, aujourd’hui propriété de l’Institut.

11, +Guicciardin+.--A écrit une histoire de l’Italie, allant de 1490

à 1534, ouvrage de mérite dans lequel l’auteur, qui avait joué un

rôle considérable de ce temps-là, se montre de l’école sceptique de

Machiavel.

36, +Soy+.--Sur l’exemplaire de Bordeaux, Montaigne avait ajouté:

«tres commune et tres dangereuse corruption du iugement humain»; mais

il a biffé ensuite cette addition qui, pourtant, exprime une vérité

très réelle.

30, +Comines+.--A laissé sur les règnes de Louis XI et de Charles

VIII des mémoires qui parurent en 1523; il s’y montre politique

profond, chroniqueur fidèle, écrivain original; mais en racontant les

actes les plus iniques, n’y ajoute pas un mot pour les flétrir; il ne

juge les événements que par le résultat.

=84=,

1, +Du Bellay+.--Les Mémoires des Seigneurs du Bellay (dix livres,

dont les quatre premiers et les trois derniers sont de Martin du

Bellay, et les autres de son frère Guillaume de Langey) embrassent les

événements de France de 1515 à 1547, autrement dit le règne de François

Ier, dont ils sont plutôt le panégyrique que l’histoire.

6, +De Iouinuille+.--Les Mémoires du Sire de Joinville constituent

une histoire de S. Louis et des Croisades entreprises par ce prince;

c’est le récit d’un témoin oculaire plein de naturel, de sensibilité et

de charme (fin du XIIIe siècle).--Domestique signifie ici qui est de la

maison, familier. V. N. =I=, 24: Domestiques.

6, +Eginard+.--Secrétaire de Charlemagne dont il a écrit la vie, et,

y faisant suite, l’histoire des événements pendant les premières années

de Louis le Débonnaire, ensemble de 741 à 829.

8, +Icy+.--Dans les Mémoires des du Bellay.

14, +De Montmorency+.--Le connétable de Montmorency, que des

intrigues de cour firent exiler dans ses terres, en 1547, par François

Ier, disgrâce à laquelle mit fin l’avènement de Henri II.

14, +De Brion+.--Philippe de Chabot, amiral de France, connu sous le

nom de Seigneur de Brion, chargé en 1535 du commandement de l’armée

en Piémont, après de brillants succès, s’arrêta court à Verceil,

ce que François Ier ne lui pardonna pas, condamné en 1540 comme

concussionnaire, il ne fut sauvé que par la protection de la duchesse

d’Étampes, maîtresse du roi.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV · 第 434 / 504 题