CHAPITRE II.

23, +Pas+.--C’est sur le principe contraire, si inique par lui-même,

qu’est fondée notre législation pénale: la même peine atteint le

malheureux qui vole un objet de peu de valeur, et le banqueroutier

éhonté qui réduit à la misère nombre d’individus dont il a capté la

confiance; l’étendue du préjudice commis n’entre pas en considération.

De ce fait, le faible et le pauvre sont bien plus frappés que le riche

et le puissant: leurs peines finies, ceux-ci jouissent impunément du

fruit de leurs larcins, ceux-là se trouvent dans une position pire

qu’avant.

31, +D’acquest+.--A gagner.

34, +Sien+.--C.-à-d. cherche à rendre le sien plus léger, à

l’atténuer; le soulève pour qu’il ne pèse pas autant dans le plateau de

la balance.--LA FONTAINE, dans sa fable de la _Besace_, commente cette

même idée: «Lynx envers nos pareils, et taupes envers nous»; c’est,

autrement dit, la question de la paille et de la poutre de l’Évangile.

37, +Maux+.--«La sagesse vaut mieux que la force, et l’homme prudent

que l’homme robuste.» ECCLÉSIASTE, VI, 1.

=614=,

9, +Credit+.--D’après ce que Montaigne dit quelques lignes plus loin

des Allemands servant dans nos rangs, de l’usage qu’ils font de grands

verres à la fin des repas, de leur façon de boire, il se pourrait

que ce soit eux qu’il veuille désigner ici.--L’ivrognerie, qui s’est

bien généralisée, est plutôt un vice des pays froids que du midi,

parce que, dans les pays de vignobles, on s’enivre avec du vin, dont

il faut pour produire l’ivresse une certaine quantité et qui n’est pas

malfaisant quand il n’est pas frelaté, tandis que, dans le nord, on a

recours à l’alcool qui agit beaucoup plus sous un bien moindre volume,

et avec d’autant plus de force qu’il est de plus mauvaise provenance,

ce qui est le cas le plus fréquent: c’est alors un véritable poison,

dont l’action délétère s’exerce sur l’organisme, l’intelligence et

le moral de l’individu. La chimie moderne en augmentant chaque jour

la production, et aussi malheureusement la nocivité, en même temps

qu’elle en réduit le prix de revient, l’alcoolisme, inconnu aux temps

jadis, va se développant de plus en plus, mal d’autant plus redoutable

que l’intoxication des parents est héréditaire et pèse lourdement sur

la constitution physique et les facultés intellectuelles des enfants

à naître, comme font sur ceux déjà existants la misère et le mauvais

exemple qu’elle introduit au foyer domestique.

10, +Renuerse+.--«L’ivresse est un acheminement vers la folie.»

PYTHAGORE.

24, +D’autant+.--Aussi fréquemment et aussi copieusement qu’on vous

y convie par les toasts, sorte de défis courtois qu’on vous porte

et dont la formule au temps de Montaigne était: «Je bois à vous»; à

quoi l’on répondait: «Je pleige d’autant», qui peut se traduire: Et

moi de même.--Les Juifs, à l’époque de Josèphe (67), étaient divisés

en plusieurs factions; pour se défaire de lui, ses ennemis lui ayant

envoyé un émissaire pour l’attirer dans un guet-apens, il enivra cet

émissaire et apprit de lui les mauvais desseins qu’on avait sur sa

personne. JOSÈPHE, _De Vita sua_.

29, +Yure+.--Ces deux exemples sont tirés de SÉNÈQUE, _Epist._ 83,

auquel, dans ce chapitre, plusieurs idées sont empruntées.

30, +More Lyæo+.--La citation diffère un peu du texte de Virgile dont

elle est tirée.

31, +Cassius+.--L’instigateur du complot contre César, par haine de

la tyrannie et aussi parce que celui-ci ne s’était pas prononcé pour

lui quand il briguait le consulat; ce fut lui qui détermina Brutus, son

beau-frère, à se mettre à la tête des conjurés (=44=).

35, +Rang+.--Du quartier où ils logent, du mot d’ordre, de leur place

dans les rangs.

=616=,

4, +Macedoine+.--JUSTIN, IX, 6.--Pausanias, jeune gentilhomme

macédonien, outragé par Attale, grand de Macédoine qui, dans un festin,

l’avait enivré pour abuser de lui, poignarda Philippe, quelque temps

après, pour se venger de ce qu’il n’avait pu obtenir, de lui, justice

de cette offense; Olympias, mère d’Alexandre le Grand, que Philippe

venait de répudier pour épouser la sœur d’Attale, fut soupçonnée

d’avoir poussé à ce meurtre (=336=).

16, +Consent+.--Qui se sentirait coupable de ce fait.

22, +Vice+.--On peut même dire que les Livres saints n’y sont pas

absolument opposés: «Donnez à ceux qui sont affligés, lit-on aux

_Proverbes_, XXXI, 6 et 7, une liqueur qui soit capable de les enivrer,

et du vin à ceux qui sont dans l’amertume du cœur; qu’ils boivent et

qu’ils oublient leur pauvreté et perdent pour jamais la mémoire de leur

douleur.»

25, +D’autant+.--C.-à-d. de se donner liberté de boire autant qu’ils

veulent. La suppression de ce complément «d’autant» amènerait un sens

tout opposé et signifierait s’exempter de boire.

25, +L’ame+.--Ce reproche de s’adonner à l’ivrognerie a été adressé

à maints hauts personnages, entre autres: à Philippe de Macédoine;

à son fils Alexandre; à l’empereur Trajan; à Michel III, empereur

d’Orient (842 à 867), surnommé l’Ivrogne; à Selim II, empereur ottoman,

le vaincu de Lépante, auquel fut donné ce même sobriquet; à Pierre le

Grand de Russie (1672 à 1725).

27, +Ferunt+.--Ce qui ne veut pas dire que Socrate s’enivrât;

aussi bien sous ce rapport que sous tous autres, ses mœurs étaient

irréprochables, et rien, dans les accusations portées contre lui par

ses ennemis, ne porte à supposer le contraire. V. =III=, 690.

28, +Ce censeur... autres+.--_Et la vraye image de la vertu stoique_

(var. des éd. ant.).

30, +Virtus+.--J.-B. ROUSSEAU a ainsi paraphrasé ces deux vers

d’Horace:

La vertu du vieux Caton,

Chez les Romains tant prônée,

Était souvent, nous dit-on,

De falerne enluminée.

«On a reproché à Caton l’Ancien de s’enivrer; ceux qui lui adressent

ce reproche me feront plus facilement voir une vertu qu’un vice chez

Caton; il réjouissait par le vin son esprit fatigué des affaires

publiques.» SÉNÈQUE.--PLUTARQUE ne semble pas admettre cette sorte de

réhabilitation: «Au commencement, dit-il, Caton l’Ancien ne consacrait

que fort peu de temps à ses repas, ne buvant qu’un seul coup; après

quoi, il se levait; mais, dans la suite, il prit plaisir à boire et

passait souvent une grande partie de ses nuits à table.»--V. N. =II=,

586: Caton le Censeur.

32, +Cyrus+.--PLUTARQUE, _Artaxerxès_, 2.--Il s’agit ici de Cyrus le

Jeune. V. N. =I=, 524: Perses.

36, +Paris+.--Célèbre par son avarice, qui lui valut de Buchanan une

épitaphe en latin dont voici la traduction: «Ci-gît Silvius qui jamais

ne donna rien gratis; mort, il gémit de ce que, gratis, tu peux lire

ceci.»--Silvius passait pour l’homme de son temps parlant la langue

latine avec le plus de pureté et d’élégance.

38, +S’engourdir+.--C’était aussi, paraît-il, l’avis d’Hippocrate.

PAYEN.--L’éd. de 88 aj.: _Platon luy attribue le mesme effect au

seruice de l’esprit_.

39, +Affaires+.--HÉRODOTE, I, 133, et autres auteurs.--Les Perses

discutaient bien le verre en main des affaires sérieuses, mais sans

prendre de décision, laquelle était toujours remise au lendemain où la

discussion reprenait alors qu’ils étaient de sang-froid.

=618=,

27, +Lots+.--Dix bouteilles, huit litres.

34, +Ressiners+.--Goûter, collation qu’on fait après le dîner;

vient de _recænare_, fait de _cæna_, dîner, le repas du milieu de la

journée.--«Il n’est desjeuner que d’escholiers; disner que d’advocats;

ressiner que de vignerons; souper que de marchands.»

40, +L’amour+.--«Sans Cerès et Bacchus, Vénus est languissante.»

TÉRENCE, _Eunuque_; contradiction qui n’est qu’apparente, Montaigne ne

parlant ici que de l’abus du vin poussé jusqu’à l’ivresse.

=620=,

6, +Marc Aurele+.--Cette histoire de _Marc-Aurèle_ ou l’_Horloge

des Princes_, parue en 1629 à Valladolid (Espagne), est présentée par

les critiques de l’époque comme un tissu d’inventions indignes d’un

écrivain qui se respecte et a fortiori d’un évêque (GUERARA, qui en

était l’auteur, était évêque de Cadix); cet ouvrage, nonobstant très

estimé en Espagne par ses contemporains, a été traduit en français deux

ans après sa publication et en plusieurs autres langues.

15, +Barre+.--Jeter la barre; cet exercice a été remis en pratique

depuis qu’en ces derniers temps la gymnastique de chambre est en

faveur; c’est ce qui s’exécute soit avec des haltères, soit des boules

accouplées par une barre.

16, +Plombees+.--MADAME DE GENLIS faisait porter de semblables

souliers à ses élèves Louis-Philippe d’Orléans, devenu roi de France,

et sa sœur Madame Adélaïde.

16, +Prim-saut+.--De son agilité; littéralement du premier

saut.--Prin ou prim est un vieux mot qui signifie premier; il nous

reste dans «printemps», primum tempus. De primsault est venu

«primsaultier», dont Montaigne se sert ailleurs en parlant de lui-même

et qui, encore en usage, signifie un homme de prompte décision, prenant

parti d’après sa première impression (V. N. =II=, 64: Primsautier).

17, +Miracles+.--Au nombre de ces petits miracles, on peut ranger la

naissance de son dernier fils Mathecoulom, né le 20 août 1560, alors

que lui-même était du 29 septembre 1495; ce Benjamin avait donc été

engendré à plus de 64 ans.

18, +Alaigresses+.--De notre agilité, ou plutôt de notre peu

d’agilité; vient du latin _alacritas_, qui a même sens qu’_agilitas_.

21, +Propos+.--De la chasteté.

22, +Nommée+.--Qui méritât d’être mal famée, qui eût mauvaise

réputation.

30, +Italie+.--Le père de Montaigne, Pierre Eyquem, écuyer, seigneur

de Montaigne, était né à Montaigne en 1495 et y mourut en 1568. Il

demeura plusieurs années aux armées, fit la guerre en Italie sous

Charles VII, fut maire de Bordeaux de 1554 à 1556; occupa un siège

de conseiller à la cour des aides de Périgueux en 1554, quand cette

cour fut créée, et le transmit l’année suivante à son fils; en cette

même année 1554, il reconstruisait l’habitation de son domaine qu’il

fortifia, la mettant en état de se défendre, ce qui n’était pas

superflu, à cette époque où pour sa sûreté il fallait compter plus sur

soi-même que sur les pouvoirs publics. Pierre Eyquem avait épousé en

1528 Antoinette de Louppes qui mourut en 1597; il en eut huit enfants,

cinq fils dont Michel Montaigne était l’aîné et trois filles; elle

était protestante, lui-même était catholique; deux de leurs enfants (un

fils et une fille) furent protestants.

30, +Bouteilles+.--Au sujet qui nous occupe, qui a trait à

l’ivrognerie.

33, +Plaisir+.--_Naturel_ (add. de 80).

=622=,

3, +Prix+.--Quoique plus réservé ici que dans d’autres passages de

son livre, Montaigne n’en reste pas moins très compréhensible.

10, +Manger+.--Les Orientaux ne boivent pas pendant les repas, mais

seulement lorsqu’ils ont fini; ils étaient étonnés de voir, en Égypte,

les Français faire autrement. PAYEN.

13, +A mesme+.--Aussitôt que, lorsque.

15, +Anacharsis+.--DIOGÈNE LAERCE, I, 104.

19, +Platon+.--_Lois_, liv. II.

20, +Ans+.--Une loi, portée par Zaleucus, défendait aux Locriens,

sous peine de mort, de boire du vin, à moins que ce ne fût comme

médicament et sur l’ordre d’un médecin.--A Marseille, il en était une

prescrivant à la femme de ne boire que de l’eau.--A Rome, le vin était

interdit aux esclaves, aux femmes libres et aux adolescents jusqu’à

trente ans; une dame romaine ayant forcé le tiroir où son mari serrait

la clef du vin, fut condamnée à mourir de faim; Mécénius tua la sienne

pour en avoir bu et fut absous. SALMUTH.

25, +Loix+.--Liv. II, vers la fin.

35, +Publiques+.--«Ce n’est point aux rois de boire du vin, ni aux

puissants de rechercher les liqueurs fermentées, de peur qu’en buvant

ils n’oublient la loi et ne faussent le droit de tous les malheureux.»

_Livre des Proverbes_, XXX, 4 et 5.

=624=,

1, +Enfants+.--Cette exception concernant aussi bien les femmes que

les hommes, pour observer le précepte de Platon, ils auraient donc dû

se donner le mot, quand ils étaient dans cette intention. COSTE.

3, +Pur+.--DIOGÈNE LAERCE, II, 120.

5, +Arcesilaüs+.--DIOGÈNE LAERCE, IV, 44.--«On assure que Solon et

Arcésilas se livraient au plaisir du vin,» dit aussi SÉNÈQUE.

7, +Sapientiæ+.--Citation donnée comme parodie.

17, +Amoureux+.--Lucrèce était sujet à des accès de frénésie, maladie

qui provenait, dit-on, d’un philtre que lui avait fait prendre une

maîtresse jalouse; il finit par se donner la mort dans un de ses

accès; il avait 44 ans.

33, +Desesperée... enroüée+.--Les éd. ant. port.: _vaincue du mal, au

moins comme estant en vne aspre meslée_.

35, +Putet+.--Montaigne détourne ici le sens de ce vers de Térence

pour l’adapter à sa pensée.

36, +Descharger+.--Dispenser, exempter.

41, +Iusques là+.--PLUTARQUE, _Publicola_, 3.--Le fils de Brutus et

son neveu avaient conspiré pour le rétablissement des Tarquins (=509=);

celui de Manlius Torquatus avait, contre son ordre, dans une guerre

contre les Latins, accepté un défi d’un ennemi et l’avait vaincu en

combat singulier (=337=). Tous deux, le premier consul, le second

dictateur, prononcèrent eux-mêmes la sentence de mort et la firent

exécuter en leur présence. V. N. =I=, 344: Reng.--Au dire de Plutarque,

Darius, roi des Perses, aurait agi comme fit Brutus à l’égard de son

fils Ariobarzan qui entretenait des intelligences avec Alexandre.

=626=,

4, +Secte+.--Celle des Stoïciens. V. N. =I=, 18: Stoiques.

6, +Molle+.--Celle d’Épicure. V. N. =I=, 30: L’aduenir.

11, +Pilez+.--DIOGÈNE LAERCE, IX, 58.

14, +L’autre+.--C’est ce que PRUDENCE, liv. _Des Couronnes_, hymne

II, 401, fait dire à S. Laurent.--Celui-ci était diacre et trésorier

de l’Église de Rome, quand éclata en 258 la persécution contre les

Chrétiens de l’empereur Valérien. Il refusa de livrer le trésor dont

il était gardien et le distribua aux pauvres. Pour l’en punir, il fut

d’abord déchiré à coups de fouet par le bourreau, puis attaché à un

gril sous lequel étaient des charbons ardents.

14, +Iosephe+.--_De Maccab._, 8.

23, +Acharne les+.--Ces paroles, sans être textuelles d’après le

récit qu’en fait l’historien, qui donne en grand le supplice des sept

frères Macchabées et de leur mère martyrisés (=167=) pour s’être

refusés à manger de la viande de porc proscrite par la religion juive à

laquelle ils appartenaient, reproduisent ce que dans l’ensemble chacun

d’eux a dit et que Montaigne met dans la bouche d’un seul.

27, +Ἡσθείειν+.--AULU GELLE, IX, 5; DIOGÈNE LAERCE, VI, 3; Montaigne

traduit ces mots avant de les citer.

32, +Luy+.--SÉNÈQUE, _Epist._ 66 et 92, etc.--Ce passage confirme

au sujet d’Épicure ce que relate la note citée plus haut, =I=, 30:

L’aduenir, et va à l’encontre du reproche de sensualité que, par

ignorance, on est porté à lui adresser.

=628=,

1, +Siege+.--Lorsqu’elle est dans son état normal.

8, +Premiers+.--On conte qu’en 1756, lors de la prise de Port-Mahon

par le duc de Richelieu sur les Anglais, forteresse qui passait pour

imprenable, ceux-ci manifestant leur étonnement que l’assaillant eût pu

escalader la muraille rocheuse qui fermait l’enceinte là où elle avait

été forcée, les mêmes qui avaient pénétré dans la place par ce point,

essayèrent de renouveler cet exploit, mais n’étant plus surexcités par

la chaleur du combat, ne purent y parvenir.

10, +Dict+.--Dans son dialogue de l’_Ion_.

12, +Aristote+.--_Problem._, 30.

13, +Folie+.--Les éd. ant. port.: _fureur_.

17, +Argumente+.--Dans le _Timée_.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV · 第 423 / 504 题