Ce chapitre est numéroté XXIX dans les éd. ant. et l’ex. de
Bordeaux.
31, +Chapitre XXVIII+.--Ce chapitre n’est à proprement parler que
la dédicace à Madame de Grammont de vingt-neuf sonnets de La Boétie,
élégie amoureuse à l’imitation de Pétrarque, composée dans la jeunesse
de l’auteur et aussi faible dans la forme que dans le fond. Ils ont
été supprimés, comme n’étant pas de Montaigne, dans la plupart des
éditions postérieures à celle de 1588. Nous en aurions fait autant,
s’il était bien prouvé que la mention écrite, à la vérité de sa main,
sur l’exemplaire de Bordeaux: «Ces vingt neuf sonnets d’Estienne de
la Boétie, qui estoient mis en ce lieu, ont esté despuis imprimez
avec ses œuures», et qui figure, à l’exclusion des dits sonnets, sur
l’édition originale de 1595, témoignait incontestablement qu’il n’avait
pas l’intention de les reproduire, auquel cas la dédicace aurait dû
disparaître également et ce chapitre tout entier être supprimé. La
conserver seule est, comme le font observer Courbet et Royer, une
anomalie.
33, +Guissen+.--Diane, vicomtesse de Louvigny, de la maison de
Foix, connue avant son mariage sous le nom de la _Belle Corisande
d’Andouins_, avait épousé le comte de Grammont et de Guiche, qui
mourut au siège de La Fère en 1580. Le nom exact est Guissen, dont par
corruption on a fait Guichen, puis Guiche. Devenue veuve, Madame de
Grammont devint et demeura longtemps la maîtresse de Henri de Navarre
avant son avènement au trône de France. Il en était éperdument amoureux
et eut même l’intention de l’épouser; c’est pour aller la retrouver
qu’il s’arrêta, au lieu de pousser de l’avant, après la bataille de
Coutras et perdit de la sorte le fruit de sa victoire. Du reste, elle
le payait de retour et lui fut dévouée toute sa vie; pendant les
guerres de la Ligue, elle vendit pour lui ses diamants, engagea ses
biens et alla jusqu’à lui envoyer des levées de 20 à 24.000 gascons
qu’elle avait enrôlés à ses frais.
=320=,
12, +Main+.--Montaigne est ici quelque peu aveuglé par son affection
pour son ami. Cette pièce de vers, élégie ayant trait à quelque
aventure de jeunesse de l’auteur, n’offre rien d’intéressant; ce n’est
d’un bout à l’autre qu’une plainte amoureuse exprimée en style assez
rude et confus, où éclatent les faiblesses et les emportements d’une
passion inquiète qui se nourrit de soupçons, de craintes, de défiances,
dont elle est accablée. En voici le thème:
«L’auteur constate qu’il est amoureux. Ce sentiment, auquel
jusqu’ici il avait été étranger, le tient tout entier; en vain
il a cherché à s’en défendre, il s’avoue vaincu, un regard de
celle qui l’a conquis, a suffi pour le mettre à sa merci. Il ne
la nomme pas; mais en disant qu’elle est la plus belle, chacun
la reconnaîtra; elle est sa Dordogne, et bientôt ses chants et
son amour feront passer son nom à la postérité.--Mais est-il
payé de retour? Elle demeure sourde à ses prières, et lui va se
consumant. Il perd courage; se jouerait-elle de lui? Qu’elle
prenne garde; s’il sait aimer, il sait haïr aussi!--Dieu! quel
blasphème et combien il maudit les vers qui ont pu exprimer une
telle pensée! Et voilà qu’au lieu du châtiment mérité, un mot
d’elle vient l’assurer de son pardon.--C’en est fait, c’est
pour la vie qu’il se reprend à l’aimer. Mais, hélas! si sa
bienveillance va le captivant de plus en plus, c’est sans lui
rien concéder. Aussi quelle douleur est la sienne; et cependant
il se complaît dans ses souffrances; il en mourra, mais est-il
possible qu’il en soit autrement? Ses vers, du moins, en révélant
son triste sort, le vengeront de l’Amour, en même temps qu’ils
l’exalteront, elle dont la grâce et les perfections sont de
nature à asservir tous les cœurs.»
La Boétie (N. =I=, 298: Lumiere) a composé quelques autres pièces de
vers français, on y relève les passages suivants:
«Le premier coing duquel l’or fut battu,
En battant l’or abattit la vertu.»
«Ainsi l’on voit en vn ruisseau coulant,
Sans fin l’vne eau après l’autre roulant;
Et tout de rang d’vn éternel conduit,
L’vne suit l’autre, et l’vne l’autre fuit;
Par cette-ci celle-là est poussée
Et cette-ci par vne autre auancee:
Tousiours l’eau va dans l’eau, et tousiours est-ce
Même ruisseau et tousiours eau diuerse.»
17, +L’oreille+.--Ce secret a-t-il été révélé? Toujours est-il que le
nom de la personne qui a inspiré ces vers, ne nous est pas connu.
=326=,
27, +Dourdouigne+.--Le poète personnifie ici la dame de ses pensées
en la Dordogne (N. =I=, 328: Honte) au cours placide; plus loin (Sonnet
XIV), dans un moment d’irritation, il l’assimilera à sa sœur la
Vézère, au cours capricieux.
35, +Fidelle+.--Ce vers, qui exprime très heureusement une idée
fort juste, a pris place parmi les locutions fréquemment employées:
«Qu’est-il plus beau qu’vne amitié fidelle?»
=328=,
8, +Iumeaux+.--Castor et Pollux, qui reçurent le don d’immortalité
dont ils jouissaient alternativement; la belle Hélène, cause de la
guerre de Troie, était leur sœur.
12, +Honte+.--La Dordogne, formée de deux ruisseaux: la Dore et la
Dogne, prend sa source à quelques lieues en amont de Sarlat, patrie de
La Boétie, et se termine en Guyenne. A cette époque, cette province
et la France, dont elle avait été séparée pendant plus d’un siècle,
quoique réunies, conservaient encore leurs appellations distinctes;
c’est ce qui fait dire à l’auteur que sa Dordogne a honte de se
montrer si modeste en France, alors que lorsqu’elle en sort et devient
gasconne, son cours est beaucoup plus important.
13, +Sorgues+.--Ruisseau illustré par les poésies de Pétrarque en
l’honneur de la belle Laure de Noves, qu’il avait rencontrée à Avignon
qui se trouve à proximité.
15, +Loir+.--Nommé ici, parce qu’il passe à Vendôme, ville aux
environs de laquelle est né Ronsard, auquel ce passage fait allusion.
18, +Mince+.--Le Mincio. Mentionné comme rappelant Virgile,
originaire de Mantoue, qu’arrose cette rivière.
19, +Arne+.--L’Arno, qui passe à Florence, patrie de Pétrarque dont
le souvenir a été évoqué quelques lignes plus haut et l’est encore dans
le sonnet suivant.
31, +Migregeois+.--A moitié grec. Properce est ainsi qualifié en
raison des tournures grecques qu’affecte son style, bien qu’il écrive
en latin.
=330=,
3, +Mesure+.--Ces quatre derniers vers: Chacun sent..., sont sans
contredit les meilleurs de la pièce; par les idées qu’ils expriment, la
manière dont ils les rendent, ils méritent attention.
17, +Leandre+.--Se noya en franchissant à la nage l’Hellespont,
ainsi qu’il le faisait chaque nuit, pour aller voir Héro, son amante,
prêtresse de Vénus, qui de désespoir se précipita dans les flots. MYTH.
25, +Sauuez+.--Allusion à la fable d’Hellé, fille d’un roi de Thèbes,
et de son frère. Traversant la mer sur un bélier à toison d’or, pour
fuir les fureurs de leur belle-mère, Hellé tomba dans les flots et y
périt, tandis que son frère et le bélier furent saufs, d’où cette mer
prit le nom d’Hellespont (actuellement détroit des Dardanelles).--La
largeur de l’Hellespont varie de 1.750 à 3.000 mètres; il est donc
facilement franchissable à la nage, par un excellent nageur; lord
Byron, en 1810, l’a franchi dans ces conditions à la suite d’un pari.
On ne saurait en dire autant du Pas-de-Calais, dont la traversée à la
nage a été souvent tentée et ne semble avoir été accomplie qu’une fois,
au siècle dernier, par un Anglais, le capitaine Webb, parti de France
pour atterrir en Angleterre; il est vrai que sa largeur est de 34
kilomètres et que des courants régnant au large obligent à un parcours
notablement plus considérable et augmentent les difficultés.
=334=,
3, +Faux+.--Les sonnets XIV et XV que, dans son repentir, l’auteur
désavoue.
21, +Breuet+.--Un billet qui a la vertu d’un talisman.
=336=,
30, +Meleagre+.--Les destins avaient décidé qu’il vivrait tant que
durerait un tison qui brûlait dans le foyer au moment de sa naissance.
Sa mère éteignit aussitôt ce tison et le conserva soigneusement. Dans
la suite, une discussion s’étant élevée entre lui et ses oncles, dans
la chaleur de la dispute, il les frappa d’un coup mortel; sa mère,
irritée du meurtre de ses frères, jeta au feu le tison fatal et son
fils expira aussitôt. MYTH.