CHAPITRE XX.

Ce chapitre porte le nº XXI dans les éd. ant. et l’ex. de Bordeaux.

23, +L’imagination+.--CHARRON a puisé dans ce chapitre la plupart des

idées qu’il exprime au ch. 17 du liv. I de son _Traité sur la Sagesse_.

=134=,

18, +Sagesse+.--Ce Vibius Gallus était rhétoricien de profession. Il

s’imagina que les emportements de la raison, représentés devant ses

auditeurs, captiveraient leur esprit; et, par le soin qu’il prit à

contrefaire le fou, il le devint effectivement. «C’est le seul homme

que je sache, dit SÉNÈQUE LE RHÉTEUR, _Controv._, II, 9, à qui il est

arrivé de devenir fou, non par accident, mais par acte de jugement.»

21, +Imagination+.--On a vu maintes fois des patients mourir sur

la table d’opération, avant même que le chirurgien eût commencé.--En

1794, Hébert, ce terroriste qui avait envoyé de si nombreuses victimes

à l’échafaud, appelé à son tour à y monter, fut si faible devant la

mort que ses jambes ne le portaient plus; il fallut, lorsqu’on le

descendit de la charrette, l’asseoir sur le pavé. A la vue de la fatale

machine, il s’évanouit; il était sans vie, lorsqu’on l’attacha sur la

bascule; on ne guillotina qu’un mort.--Au collège royal d’Aberdeen,

en Angleterre, des étudiants ayant à se plaindre du portier, s’en

saisissent et lui annoncent qu’ils vont lui trancher la tête; ils

l’agenouillent les yeux bandés et le frappent à la nuque avec une

serviette mouillée; quand on le relève, il a cessé de vivre.--Lors du

cataclysme qui, en 1902, ravagea la Martinique et détruisit la ville

de Saint-Pierre, tous les navires qui étaient dans la rade périrent

consumés par les flammes. Un seul, le «Roddus», parvint à s’échapper

indemne; on n’y découvrit pas moins, une fois en sûreté, dans le salon

du bord, les cadavres de plusieurs matelots qui, effrayés par la

soudaineté de l’éruption et la pluie de feu, avaient dû se réfugier

en toute hâte dans cette pièce et y étaient morts de peur, car ils ne

portaient aucune trace de blessure. FULBERT DUMONTEIL.

28, +Cruentent+.--Montaigne a rendu lui-même, avant de les citer,

l’idée exprimée dans ces deux vers de LUCRÈCE, dont la traduction

textuelle est la suivante: «Semblables aux flots tumultueux d’un fleuve

franchissant toute limite, les amoureux inondent leurs vêtements.»

31, +Italie+.--VALÈRE MAXIME, V, 6, qualifie Cippus de préteur et dit

qu’étant sorti de Rome en habit de général et l’accident dont parle

Montaigne lui étant arrivé, les devins déclarèrent qu’il serait roi,

s’il retournait à Rome; sur quoi, il se condamna volontairement à un

exil éternel. V. aussi PLINE, XI, 58.

35, +Refusée+.--En =546=, Crésus, roi de Lydie (Asie Mineure), avait

un fils muet de naissance. Lors de la prise de sa capitale par les

Perses, l’un d’eux allait tuer le roi qu’il ne connaissait pas, lorsque

son fils qui était à ses côtés, saisi d’effroi, fit un effort qui lui

rendit la voix: «Soldat, se serait-il écrié, ne tue pas Crésus!» et,

pour le reste de sa vie, il conserva la faculté de parler. HÉRODOTE, I,

85.

37, +Ame+.--Antiochus, fils de Séleucus Nicator roi de Syrie,

dépérissait. Erasistrate, son médecin, ne pouvant en pénétrer la cause,

pensa qu’il se mourait d’amour, et, pour connaître l’objet de sa

passion, imagina de mettre la main sur le cœur du malade et de faire

défiler devant lui toutes les personnes de son entourage. A l’entrée

de chacune, le jeune homme resta parfaitement calme, jusqu’à l’arrivée

de Stratonice, sa belle-mère; à ce moment, il change de couleur, une

sueur froide l’envahit, un frisson s’empare de lui, son cœur palpite;

ces mouvements révèlent au médecin ce qu’il voulait connaître et il

déclare au roi que le seul moyen de sauver son fils est de l’unir à la

princesse; Séleucus consentit à la lui céder. LUCIEN, _Traité de la

déesse de Syrie_.

38, +Nopces+.--Outre cet exemple de changement de sexe, PLINE,

_Hist. nat._, VII, 4, en cite plusieurs autres, mais aucun en sens

inverse d’homme changé en femme; AUSONE leur consacre une de ses

épigrammes.--Le fait se présente de temps à autre, mais plus apparent

que réel, ne tenant en quoi que ce soit du merveilleux; chez la

plupart, il n’est que le fait de fausses déclarations, faites à la

naissance par les parents qui espèrent de la sorte éviter à leur fils

le service militaire. Cependant, en dehors de toute supercherie, il

naît parfois des hermaphrodites; les Romains avaient pour principe

de les détruire; de nos jours, on les admet à l’existence comme tous

autres. Cette année même (1906), à Charlottenbourg (Prusse), un

nouveau-né aurait été inscrit à l’état civil sans indication de sexe,

l’accord n’ayant pu se faire sur sa détermination, et l’on aurait remis

à l’avenir de décider la question.

41, +Iphis+.--Lors de la naissance d’Iphis, son père, partant en

voyage, avait ordonné que si c’était une fille, ce qui arriva, elle fût

exposée. Sa mère, pour la sauver, déguisa son sexe et l’éleva comme

un garçon. Quand vint le moment de la marier, durant la cérémonie

nuptiale, les dieux, cédant à ses prières et à celles de sa mère, la

changèrent en garçon; et, par reconnaissance, Iphis offrit un sacrifice

à Isis (une des divinités principales de l’Égypte, personnification de

la nature), inscrivant sur un ex-voto le vers que cite Montaigne. MYTH.

=136=,

1, +François+.--Vitry-le-François s’écrit et se prononce encore

avec un O. Cette ville a été bâtie par François Ier, pour recevoir

les habitants de Vitry-le-Brûlé, bourg distant d’environ 5 kil., que

Charles-Quint venait de détruire (1554).

2, +Soissons+.--En 1580. Dans son _journal de voyage_, Montaigne

écrit: «Nous ne le sceumes voir, parce qu’il estoit au village». Il y

est dit aussi que ce fut l’évêque de Châlons, et non de Soissons, le

cardinal de Lenoncourt, qui lui donna ce nom de Germain. LE CLERC.

9, +Marie Germain+.--Le fait est mentionné par AMBROISE PARÉ;

c’était, dit-il, une jeune paysanne du nom de Marie Garnier qui, à

l’âge de quinze ans, gardant les moutons et ayant sauté un fossé,

éprouva une vive douleur et se trouva avoir changé de sexe; on lui

donna alors le nom de Germain. Ce devait être, ajoute le célèbre

chirurgien de l’époque, un véritable garçon, dont les organes étaient

jusque-là demeurés à l’intérieur. CUVIER.--En 1907, à Savia (Italie),

est né un enfant hermaphrodite, chez lequel les médecins n’ont pas

été d’accord sur le sexe prédominant.--La duchesse d’Orléans, mère du

Régent, sous Louis XV, parle dans ses Mémoires de Marie Germain, et

avoue avoir, dans l’espoir de devenir homme comme elle, fait, elle

aussi, des sauts si terribles que c’est miracle si, cent fois, elle ne

s’est pas rompu le cou.

16, +Dagobert+.--Ce roi, dit la légende, était couvert de lèpre;

s’étant dévotieusement frictionné avec la rosée de certain lieu d’une

vénération particulière, il en fut miraculeusement guéri, ne conservant

que les cicatrices de ses plaies.

16, +Saint François+.--Deux ans avant sa mort (1224), saint François

d’Assise étant en prière, tomba en extase; le Christ sur la croix

lui apparut, et, en même temps, il se sentit comme percé de trous

dans tous les membres où les clous avaient été enfoncés dans ceux de

Notre-Seigneur; et depuis il en conserva les cicatrices.--Ce fait de

stigmates a été relevé à diverses reprises; en des temps rapprochés, en

1843, il a été assez longuement question d’un cas semblable, chez trois

vierges, dans le Tyrol. En ce qui touche saint François d’Assise, le

fait a été accepté par l’Église qui a institué une fête en cet honneur;

ce qui n’a pas empêché un incrédule d’avancer qu’au dire des Jacobins,

adversaires des Cordeliers dont saint François est le fondateur, ces

stigmates avaient été produits par saint Dominique armé d’une broche,

lors d’un différend survenu entre eux.

19, +Autre+.--Cet autre, c’est Restitutus. _Cité de Dieu_, XIV, 24.

22, +Haleine+.--Les extases, plus ou moins prolongées, sont un fait

courant que la science explique dans une certaine mesure et qu’on

arrive même assez aisément à provoquer chez certaines personnes, par le

magnétisme.

27, +Visions+.--«Des miracles», ajoutent toutes les éd. ant. et l’ex.

de Bordeaux.

32, +Liaisons+.--«Des mariages», ajoutent les éditions antérieures.

Il s’agit ici de nouement d’éguillettes, ou impuissance momentanée

empêchant la consommation du mariage, attribuée alors à des maléfices

et qui jadis était l’objet de bien des préoccupations: Virgile semble y

faire allusion; l’Écriture sainte relate la peine de mort contre ceux

se livrant à des enchantements pour les produire; la loi salique leur

inflige une amende de quarante sous d’or.

=138=,

16 à 22, +On n’a pas... préseruer+.--Var. des éd. ant.: _A qui a

assez de loisir pour se rauoir et se remettre de ce trouble, mon

conseil est qu’il diuertisse ailleurs son pensement ou qu’on luy

persuade, qu’on luy fournira des contrenchantemens d’vn effect

merueilleux et certain._

31, +Test+.--A la base du crâne.

=140=,

1, +Resueillon+.--Collation faite au milieu de la nuit, quand on

veillait, fréquemment pratiquée alors, le souper ayant lieu d’ordinaire

à 5 heures du soir; est encore, de nos jours, de pratique courante

la nuit de Noël, mais avec en plus une idée de divertissement qui à

l’époque n’en faisait pas partie intégrante.

32, +Sacrifices+.--HÉRODOTE, II, 81, d’où le fait est tiré, dit que

ce fut Laodice qui s’avisa de faire vœu à Vénus de lui ériger une

statue, ce dont elle s’acquitta très fidèlement.

34, +Mineuses+.--Qui font des mines, des manières; minaudières.

35, +Allumant+.--Var. des éd. ant.: «Mais il faut aussi que celles, à

qui legitimement on le peut demander, ostent ces façons ceremonieuses

et affectées de rigueur et de refus, et qu’elles se contraignent vn

peu, pour s’accommoder à la necessité de ce siecle malheureux», au lieu

de: «Or elles ont... allumant».

35, +Cotte+.--Ce propos émane de Théano. Cf. HÉRODOTE, I, 8.

=142=,

4 à 5, +Qui luy... suiuantes+.--Var. des éd. ant.: _que cette frayeur

s’en augmente et redouble à toutes les occasions suiuantes: et sans

quelque contremine on n’en vient pas aisement à bout_.

=144=,

13, +Saint Augustin+.--Dans _la Cité de Dieu_, XIV, 24; voir aussi le

commentaire de Vivès sur ce passage.--Il y a vingt ou trente ans, un

individu, tirant parti de cette même affection, affublé de la qualité

de Pétomane, se donnait en spectacle à Paris; il en était arrivé à

jouer certains airs.

25, +Pouuoir+.--Claude, empereur romain. SUÉTONE (_Claude_, 32) dit

seulement: Il méditait, assure-t-on, de rendre un édit «pour permettre

de lâcher des vents à sa table», parce qu’il avait appris qu’un de ses

convives avait pensé mourir pour s’être retenu devant lui. «Ne vous

étonnez pas davantage, dit RABELAIS, de celui-ci qui, pour retenir son

vent et défaut de péter un mauvais coup, mourut subitement en présence

de Claudius», origine probable de cette intention.

=146=,

12, +Espaigne+.--Les écrouelles, affection chronique des glandes

du cou, vulgairement appelées «humeurs froides».--Les rois de France

passaient jadis pour avoir le don de guérir cette maladie. A cet effet,

ils faisaient sur la face du malade un signe de croix, en le touchant

du front au menton et d’une oreille à l’autre, en disant: «Le roi

te touche, Dieu te guérit.» Ils procédaient à cette opération, plus

particulièrement le jour de leur sacre et à différentes fêtes annoncées

à l’avance, pour que ceux qui le voulaient pussent se présenter. Le

jour de son sacre, Louis XIV en toucha près de 2.000. Les étrangers se

présentaient en grand nombre, notamment les Espagnols, chez lesquels

cette maladie était, paraît-il, assez répandue; ce seraient eux qui,

pour cacher ce mal, auraient inventé ces grandes fraises, en usage

autrefois, particulièrement au XVIe siècle.--L’antiquité est fertile

en superstitions de ce genre: Pyrrhus, roi d’Épire, guérissait les

gens malades de la rate en leur touchant le flanc gauche avec son

orteil droit; ils devaient au préalable avoir sacrifié un coq blanc.

Montaigne, d’après Plutarque, cite ailleurs le fait de Vespasien

rendant la vue à deux aveugles en leur humectant la paupière avec sa

salive.

17, +Aposéme+.--Apozème, terme de médecine; potion faite d’une

décoction d’herbes.

37, +Façon+.--Ce trait est, après Montaigne, rapporté dans les

anecdotes de médecine de Dumonchau.--De cet effet d’imagination vrai ou

faux, on peut rapprocher celui bien réel qui se produit journellement

quand on souffre des dents et qu’on se décide à s’en faire arracher;

l’appréhension de la douleur fait que très fréquemment le mal

disparaît, quand le dentiste se dispose à opérer.

=148=,

7, +Douleur+.--Des faits semblables sont assez fréquents dans les

annales médicales.--L’illustre chirurgien VELPEAU eut jadis à traiter

un malade persuadé qu’il avait avalé une couleuvre et le guérit en

procédant de la même façon.--Tout récemment le docteur Richelot, à

l’hôpital Cochin, à Paris, avait affaire à une femme prétendant avoir

avalé, en buvant à un ruisseau, il y avait une quarantaine d’années,

un œuf de lézard, qui avait éclos en elle et produit un lézard qui la

gênait de plus en plus et était devenu intolérable. Il l’endormit,

lui fit une incision superficielle et, à son réveil, lui produisit un

magnifique lézard vert, d’une trentaine de centimètres de long, dont

il s’était nanti au préalable. La femme fut convaincue et guérie,

jusqu’à ce que quelque temps après, apprenant la supercherie par les

journaux, les mêmes effets se reproduisirent en elle.--Ces effets sont

le résultat de troubles nerveux très connus aujourd’hui, qui affectent

parfois une forme plus curieuse encore dans le cas de la grossesse

nerveuse, où la femme se figure être enceinte, en présente tous les

symptômes, a dès les premiers mois des vomissements, s’imagine plus

tard sentir remuer l’enfant qui n’existe pas, jusqu’à ce que vers le

neuvième mois tout rentre insensiblement de soi-même dans l’ordre.

29, +Regard+.--C’est la croyance au mauvais œil, dont, quelques

lignes plus loin, Montaigne gratifie les sorciers. La Scythie n’était

pas le seul pays où pareille croyance existait, et nous la trouvons

encore aujourd’hui dans bien des pays se disant civilisés, notamment

en Italie, où le «jettatore» (jeteur de sorts) est un être redouté,

faisant le mal sans même en avoir l’intention. Aussi, s’en garde-t-on

avec grand soin; heureusement, il est facile à reconnaître; du

reste, pour s’en protéger, il existe des préservatifs: pour conjurer

le mauvais sort les dames romaines portaient à cet effet, dans

l’antiquité, des priapes de bronze d’or, que les modernes remplacent

par des cornes en corail ou en jais; les Orientaux donnent la

préférence à des mains en argent, assez grossièrement imitées, les cinq

doigts ouverts; à la rigueur, si on est surpris, la main ainsi étendue,

les doigts écartés et dirigés vers celui qui vous menace ainsi, d’une

façon consciente ou inconsciente, suffit pour vous en défendre.

37, +More+.--Ludovic Sforza, duc de Milan, dont il a été question,

=I=, 104, dit le More ou le Maure, en raison de son teint basané.

=150=,

2, +Iacob+.--Jacob était convenu avec Laban, son beau-père, qu’il

garderait ses troupeaux et que comme salaire tout agneau ou chevreau

tacheté serait sa propriété. Il prit alors, dit la GENÈSE, XXX, 37, des

baguettes vertes de peuplier, d’amandier et de platane, il y pela des

bandes en mettant à nu le blanc des baguettes, et plaça ces baguettes

dans les abreuvoirs, et quand les brebis s’accouplaient devant les

baguettes, elles faisaient des petits rayés, tachetés et marqués; et

comme en outre il prenait la précaution d’agir ainsi à l’égard des

brebis les plus vigoureuses, Laban n’avait que des agneaux peu nombreux

et chétifs, tandis que les siens étaient en bien plus grand nombre

et vigoureux, et de la sorte, ajoute l’Écriture sainte, il devint

extrêmement riche.

17, +Moy+.--De nombreuses éditions postérieures à celle de 1595,

portent «conte», au lieu de «comme», indicatif du verbe commer (faire

application); le sens ne justifie pas cette modification.

=152=,

13, +Partis+.--Quoique catholique et partisan de l’autorité royale,

Montaigne conserva toujours de bonnes relations avec les chefs de tous

les partis, la politique n’eut jamais très grande action sur lui.

23, +Punissables+.--Montaigne cherche plus en effet dans les contes

et anecdotes qu’il présente, des occasions d’exprimer sa façon de

penser, que d’en tirer des déductions, ce qui le porte à se préoccuper

fort peu de leur exactitude qui souvent laisse fort à désirer.

28, +Ainsi+.--Les poètes de cette époque écrivaient «ainsin» pour

éviter des hiatus, quand le mot suivant commençait par une voyelle, ce

dont ce passage semble une critique.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV · 第 376 / 504 题