SAGESSE.

La plus expresse marque de la sagesse, c’est vne esiouissance

constante: son estat est tousiours serein, =I=, 258.

Mais tant sage qu’il voudra, le sage en fin c’est vn homme: La sagesse

ne force pas nos conditions naturelles: Il faut qu’il sille les yeux

au coup qui le menasse: il faut qu’il fremisse planté au bord d’vn

precipice, comme vn enfant: Nature ayant voulu se reseruer ces legeres

marques de son authorité, inexpugnables à nostre raison, et à la vertu

Stoique, pour luy apprendre sa mortalité et nostre fadeze. Il pallit à

la peur, il rougit à la honte, il gemit à la colique, sinon d’vne voix

desesperée et esclatante, au moins d’vne cassée et enroüée. Luy suffise

de brider et moderer ses inclinations: car de les emporter, il n’est

pas en luy, =I=, 624.

La bestise et la sagesse se rencontrent en mesme poinct de sentiment

et de resolution à la souffrance des accidens humains: les sages

gourmandent et commandent le mal, et les autres l’ignorent: ceux-cy

sont, par maniere de dire, au deçà des accidens, les autres au delà,

=I=, 570.

Ce grand precepte est souuent allegué en Platon, Fay ton faict, et

te congnoy. Chascun de ces deux membres enueloppe generallement tout

nostre deuoir: et semblablement enueloppe son compagnon. Qui auroit

à faire son faict, verroit que sa premiere leçon, c’est cognoistre

ce qu’il est, et ce qui luy est propre. Et qui se cognoist, ne prend

plus l’estranger faict pour le sien: s’ayme, et se cultiue auant toute

autre chose: refuse les occupations superflues, et les pensees, et

propositions inutiles, =I=, 28.

Quand bien nous pourrions estre sçauans du sçauoir d’autruy, au moins

sages ne pouuons nous estre que de nostre propre sagesse, =I=, 212.

Les Stoiciens disent, le sage œuurer quand il œuure par toutes les

vertus ensemble, quoy qu’il y en ait vne plus apparente selon la nature

de l’action, =II=, 98.

La sagesse faict vn bon office à ceux, de qui elle renge les desirs à

leur puissance! Il n’est point de plus vtile science. Selon qu’on peut:

Mot de grande substance: il faut adresser et arrester nos desirs, aux

choses les plus ayses et voysines, =III=, 140.

Comme la folie quand on luy octroyera ce qu’elle desire, ne sera pas

contente: aussi est la sagesse contente de ce qui est present, ne se

desplait iamais de soy, =I=, 28.

Si l’homme estoit sage, il prendroit le vray prix de chasque chose,

selon qu’elle seroit la plus vtile et propre à sa vie, =II=, 202.

Ne soyez pas plus sages qu’il ne faut, mais soyez sobrement sages,

=I=, 344.

La sagesse humaine faict bien sottement l’ingenieuse, de s’exercer à

rabattre le nombre et la douceur des voluptez, qui nous appartiennent:

comme elle faict fauorablement et industrieusement, d’employer

ses artifices à nous peigner et farder les maux, et en alleger le

sentiment, =I=, 550.

Antisthenes permet au sage d’aimer, et faire à sa mode ce, qu’il trouue

estre opportun, sans s’attendre aux loix: d’autant qu’il a meilleur

aduis qu’elles, et plus de cognoissance de la vertu. Son disciple

Diogenes, disoit, opposer aux perturbations, la raison: à fortune, la

confidence: aux loix, nature, =III=, 462.

Le sage doit au dedans retirer son ame de la presse, et la tenir en

liberté et puissance de iuger librement des choses: mais quant au

dehors, il doit suiure entierement les façons et formes receuës,

=I=, 176.

Je hais _le sage qui n’est pas sage par soy-même_, =I=, 212.

Nos folies ne me font pas rire, ce sont nos sapiences, =III=, 146.

Le sage vit tant qu’il doit, non pas tant qu’il peut, =I=, 630.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV · 第 323 / 504 题