PEUR.

C’est ce dequoy i’ay le plus de peur que la peur. Aussi surmonte elle

en aigreur tous les autres accidents, =I=, 100.

La peur naist par fois de faute de iugement, comme de faute de cœur,

=II=, 288.

Il n’est rien qui nous iette tant aux dangers, qu’vne faim inconsideree

de nous en mettre hors, =III=, 290.

Ceux qui sont en pressante crainte de perdre leur bien, d’estre

exilez, d’estre subiuguez, viuent en continuelle angoisse, en perdent

le boire, le manger, et le repos; là où les pauures, les bannis, les

serfs viuent souuent aussi ioyeusement que les autres. Tant de gens,

qui de l’impatience des pointures de la peur, se sont pendus, noyez, et

precipitez, nous ont bien apprins qu’elle est encores plus importune et

plus insupportable que la mort, =I=, 100.

Ie ne suis pas bon naturaliste et ne sçai guiere par quels ressors la

peur agit en nous, mais tant y a que c’est vne estrange passion: et

disent les Medecins qu’il n’en est aucune, qui emporte plustost nostre

iugement hors de sa deuë assiete, =I=, 98.

Les Grecs en recognoissent vne autre espece, qui est outre l’erreur de

nostre discours: venant, disent-ils, sans cause apparente, et d’vne

impulsion celeste. Des peuples entiers s’en voyent souuent frappez, et

des armees entieres. Ils nomment cela terreurs Paniques, =I=, 102.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV · 第 296 / 504 题