Quiconque cherche quelque chose, il en vient à ce poinct, où qu’il
dit, qu’il l’a trouuée; ou qu’elle ne se peut trouuer; ou qu’il en
est encore en queste. Toute la Philosophie est despartie en ces trois
genres. Son dessein est de chercher la science, et la certitude. Les
Peripateticiens, Epicuriens, Stoiciens, et autres, ont pensé l’auoir
trouuée: ils ont estably les sciences, que nous auons, et les ont
traictées, comme notices certaines. Les Academiciens ont desesperé de
leur queste; et iugé que la verité ne se pouuoit conceuoir par nos
moyens. La fin de ceux-cy, c’est la foiblesse et humaine ignorance. Ce
party a eu la plus grande suitte, et les sectateurs les plus nobles.
Les Sceptiques ou Epechistes disent, qu’ils sont encore en cherche de
la verité. Ils iugent, que ceux-là qui pensent l’auoir trouuée, se
trompent infiniement; et qu’il y a encore de la vanité trop hardie,
en ce second degré, qui asseure que les forces humaines ne sont pas
capables d’y atteindre. Car cela, d’establir la mesure de nostre
puissance, de cognoistre et iuger la difficulté des choses, c’est vne
grande et extreme science, de laquelle ils doubtent que l’homme soit
capable, =II=, 228.
Prenez les simples discours de la philosophie, sçachez les choisir
et traitter à point, ils sont plus aisez à conceuoir qu’vn conte de
Boccace. Vn enfant en est capable au partir de la nourrisse, beaucoup
mieux que d’apprendre à lire ou escrire, =I=, 262.
La plus part des ames ne se trouuent propres à faire leur profit de
telle instruction: qui, si elle ne se met à bien, se met à mal,
=I=, 218.
La philosophie a pour son but, la vertu: qui n’est pas, comme on le
dit, plantée à la teste d’vn mont coupé, rabotteux et inaccessible.
Ceux qui l’ont approchée, la tiennent au rebours, logée dans vne belle
plaine fertile et fleurissante: d’où elle void bien souz soy toutes
choses; ayant pour guide nature, fortune et volupté pour compagnes.
Les autres sont allez selon leur foiblesse, faindre cette sotte image,
triste, querelleuse, despite, menaceuse, mineuse, et la placer sur vn
rocher à l’escart, emmy des ronces: fantosme à estonner les gents,
=I=, 258.
La philosophie n’estriue point contre les voluptez naturelles, pourueu
que la mesure y soit ioincte et en presche la moderation, non la fuite.
Elle dit que les appetits du corps ne doiuent pas estre augmentez
par l’esprit. Et nous aduertit ingenieusement, de ne vouloir point
esueiller nostre faim par la saturité: de ne vouloir farcir, au lieu de
remplir le ventre: d’euiter toute iouyssance, qui nous met en disette:
et toute viande et breuuage, qui nous altere, et affame, =III=, 276.
La philosophie a tant de visages et de varieté, et a tant dict, que
tous nos songes et resueries s’y trouuent. L’humaine phantasie ne peut
rien conceuoir en bien et en mal qui n’y soit, =II=, 312.
Ce grand monde, c’est le miroüer, où il nous faut regarder, pour nous
cognoistre de bon biais. Tant d’humeurs, de sectes, de iugemens,
d’opinions, de loix, et de coustumes, nous apprennent à iuger sainement
des nostres, et apprennent nostre iugement à recognoistre son
imperfection et sa naturelle foiblesse. Tant de remuements d’estat, et
changements de fortune publique, nous instruisent à ne faire pas grand
miracle de la nostre. Tant de noms, tant de victoires et conquestes
enseuelis soubs l’oubliance, rendent ridicule l’esperance d’eterniser
nostre nom par la prise de dix argoulets, et d’vn pouillier, qui n’est
cognu que de sa cheute. L’orgueil et la fiereté de tant de pompes
estrangeres, la maiesté si enflee de tant de cours et de grandeurs,
nous fermit et asseure la veüe, à soustenir l’esclat des nostres, sans
siller les yeux. Tant de milliasses d’hommes enterrez auant nous, nous
encouragent à ne craindre d’aller trouuer si bonne compagnie en l’autre
monde: ainsi du reste, =I=, 252.
C’est grand cas que les choses en soyent là en nostre siecle, que
la philosophie soit iusques aux gens d’entendement, vn nom vain et
fantastique, qui se treuue de nul vsage, et de nul pris par opinion et
par effect. Ie croy que ces ergotismes en sont cause, qui ont saisi
ses auenues. On a grand tort de la peindre inaccessible aux enfans, et
d’vn visage renfroigné, sourcilleux et terrible: qui me l’a masquee de
ce faux visage pasle et hideux? Il n’est rien plus gay, plus gaillard,
plus enioué, et à peu que ie ne die follastre. Elle ne presche que
feste et bon temps. Vne mine triste et transie montre que ce n’est pas
là son giste, =I=, 256.
La philosophie ne pense pas auoir mal employé ses moyens, quand
elle a rendu à la raison, la souueraine maistrise de nostre ame, et
l’authorité de tenir en bride nos appetits, =II=, 632.
L’ame qui loge la philosophie, doit par sa santé rendre sain encores le
corps: elle doit faire luyre iusques au dehors son repos, et aise,
=I=, 258.
On attache aussi bien toute la philosophie morale, à vne vie populaire
et priuee, qu’à vne vie de plus riche estoffe. Chaque homme porte la
forme entiere, de l’humaine condition, =III=, 108.