Le iugement est vn vtil à tous subiects, et se mesle par tout, =I=, 552.
Nature enserre dans les termes de son progrez ordinaire, comme toutes
autres choses, les creances, les iugemens, et opinions des hommes:
elles ont leur reuolution, leur saison, leur naissance, leur mort,
comme les choux: le ciel les agite, et les roule à sa poste, =II=, 366.
Le sçauoir est moins prisable, que le iugement; cestuy-cy se peut
passer de l’autre, et non l’autre de cestuy-cy, =I=, 216.
La science et la verité peuuent loger chez nous sans iugement, et le
iugement y peut aussi estre sans elles: voire la reconnoissance de
l’ignorance est l’vn des plus beaux et plus seurs tesmoignages de
iugement que ie trouue, =II=, 62.
Combien diuersement iugeons nous des choses? combien de fois changeons
nous noz fantasies? Ce que ie tiens auiourd’huy, et ce que ie croy, ie
le tiens, et le croy de toute ma croyance; ie ne sçaurois embrasser
aucune verité ny conseruer auec plus d’asseurance, que ie fay cette-cy.
I’y suis tout entier; i’y suis voyrement: mais ne m’est-il pas aduenu
non vne fois, mais cent, mais mille, et tous les iours, d’auoir
embrassé quelque autre chose en cette mesme condition, que depuis i’ay
iugé fauce? =II=, 342.
Nostre apprehension, nostre iugement et les facultez de nostre ame
en general, souffrent selon les mouuements et alterations du corps,
lesquelles alterations sont continuelles. N’auons nous pas l’esprit
plus esueillé, la memoire plus prompte, le discours plus vif, en santé
qu’en maladie? La ioye et la gayeté ne nous font elles pas receuoir les
subjects qui se presentent à nostre ame, d’vn tout autre visage, que le
chagrin et la melancholie? =II=, 344.
Ce ne sont pas seulement les fieures, les breuuages, et les grands
accidens, qui renuersent nostre iugement: les moindres choses du
monde le tourneuirent. Par consequent, à peine se peut-il rencontrer
vne seule heure en la vie, où nostre iugement se trouue en sa deuë
assiette, =II=, 346.
Qui se souuient de s’estre tant et tant de fois mesconté de son propre
iugement: est-il pas vn sot, de n’en entrer iamais en deffiance?
=III=, 618.
Si nostre iugement est en main à la maladie mesmes, et à la
perturbation, si c’est de la folie et de la temerité, qu’il est tenu de
receuoir l’impression des choses, quelle seurté pouuons nous attendre
de luy? =II=, 352.
Il se tire vne merueilleuse clarté pour le iugement humain, de la
frequentation du monde. Nous sommes tous contraints et amoncellez
en nous, et auons la veuë racourcie à la longueur de nostre nez:
nous ne regardons que sous nous. A qui il gresle sur la teste, tout
l’hemisphere semble estre en tempeste et orage, =I=, 250.
Nos iugemens sont encores malades, et suyuent la deprauation de nos
mœurs. Ie voy la plupart des esprits de mon temps faire les ingenieux
à obscurcir la gloire des belles et genereuses actions anciennes, leur
donnant quelque interpretation vile, et leur controuuant des occasions
et des causes vaines. Grande subtilité. Qu’on me donne l’action la plus
excellente et pure, ie m’en vois y fournir vraysemblablement cinquante
vitieuses intentions, =I=, 400.
Vous recitez simplement vne cause à l’aduocat, il vous y respond
chancellant et doubteux: vous sentez qu’il luy est indifferent de
prendre à soustenir l’vn ou l’autre party: l’auez vous bien payé pour
y mordre, et pour s’en formaliser, commence-il d’en estre interessé,
y a-il eschauffé sa volonté? sa raison et sa science s’y eschauffent
quant et quant: voylà vne apparente et indubitable verité, qui se
presente à son entendement: il y descouure vne toute nouuelle lumiere,
et le croit à bon escient, et se le persuade ainsi, =II=, 350.
L’ardeur qui naist du despit, et de l’obstination, à l’encontre de
l’impression et violence du magistrat, et du danger: ou l’interest de
la reputation, ont enuoyé tel homme soustenir iusques au feu, l’opinion
pour laquelle entre ses amys, et en liberté, il n’eust pas voulu
s’eschauder le bout du doigt, =II=, 350.
Il se faut garder de s’attacher aux opinions vulgaires, et les faut
iuger par la voye de la raison, non par la voix commune, =I=, 354.
Les choses ne logent pas chez nous en leur forme et en leur essence,
s’il estoit ainsi, nous les receurions de mesme façon: le vin seroit
tel en la bouche du malade, qu’en la bouche du sain; tandis qu’il ne
se void aucune proposition, qui ne soit debattue et controuersee entre
nous, ou qui ne le puisse estre, ce qui montre bien que nostre iugement
naturel ne saisit pas bien clairement ce qu’il saisit: car mon iugement
ne le peut faire receuoir au iugement de mon compagnon: qui est signe
qui ie l’ay saisi par quelque autre moyen, que par vne naturelle
puissance, qui soit en moy et en tous les hommes, =II=, 340.
Nous recognoissons aysément és autres, l’aduantage du courage, de la
force corporelle, de l’experience, de la disposition, de la beauté:
mais l’aduantage du iugement, nous ne le cedons à personne. Et les
raisons qui partent du simple discours naturel en autruy, il nous
semble qu’il n’a tenu qu’à regarder de ce costé là, que nous ne les
ayons trouuees, =II=, 508.
Si chascun qui oid vne iuste sentence, regardoit incontinent par où
elle luy appartient en son propre: chascun trouueroit, que cette cy
n’est pas tant vn bon mot comme vn bon coup de fouet à la bestise
ordinaire de son iugement. Mais on reçoit les aduis de la verité et
ses preceptes, comme adressés au peuple, non iamais à soy: et au
lieu de les coucher sur ses mœurs, chascun les couche en sa memoire,
tres-sottement et tres-inutilement, =I=, 170.
Il eschappe souuent des fautes à nos yeux: la maladie du iugement
consiste à ne les pouuoir apperceuoir, lors qu’vn autre nous les
descouure, =II=, 62.
Il est peu de choses, ausquelles nous puissions donner le iugement
syncere, par ce qu’il en est peu, ausquelles en quelque façon nous
n’ayons particulier interest, =III=, 324.
C’est vn tesmoignage merueilleux de la foiblesse de nostre iugement,
qu’il recommande les choses par la rareté ou nouuelleté, ou encore par
la difficulté, si la bonté et vtilité n’y sont ioinctes, =I=, 568.
Il ne faut pas iuger ce qui est possible, et ce qui ne l’est pas, selon
ce qui est croyable et incroyable à nostre sens. Et est vne grande
faute, et en laquelle toutesfois la plus part des hommes tombent: de
faire difficulté de croire d’autruy, ce qu’eux ne sçauroient faire, ou
ne voudroient, =II=, 628.
Tout ce qui nous semble estrange, nous le condamnons, et ce que nous
n’entendons pas, =II=, 166.
C’est vne hardiesse dangereuse et de consequence, outre l’absurde
temerité qu’elle traine quant et soy, de mespriser ce que nous ne
conceuons pas, =I=, 294.
Condamner resolument vne chose pour fausse, et impossible, c’est se
donner l’aduantage d’auoir dans la teste, les bornes et limites de la
volonté de Dieu, et de la puissance de nostre mere nature: et il n’y a
point de plus notable folie au monde, que de les ramener à la mesure de
nostre capacité et suffisance, =I=, 290.
L’incertitude de mon iugement, est si également balancée en la pluspart
des occurrences, que ie compromettrois volontiers à la decision du sort
et des dets, =II=, 506.
Ie ne fay qu’aller et venir: mon iugement ne tire pas tousiours
auant, il flotte, il vague. Il se fait mille agitations indiscrettes
et casueles chez moy. Ou l’humeur melancholique me tient, ou la
cholerique; et de son authorité priuée, à cett’ heure le chagrin
predomine en moy, à cette heure l’allegresse. A iun ie me sens autre,
qu’apres le repas: si ma santé me rid, et la clarté d’vn beau iour, me
voyla honneste homme: si i’ay vn cor qui me presse l’orteil, me voylà
renfroigné, mal plaisant et inaccessible. Vn mesme pas de cheual me
semble tantost rude, tantost aysé; et mesme chemin à cette heure plus
court, vne autre fois plus long: et vne mesme forme ores plus ores
moins aggreable. Maintenant ie suis à tout faire, maintenant à rien
faire: ce qui m’est plaisir à cette heure, me sera quelquefois peine.
Quand ie prens des liures, i’auray apperceu en tel passage des graces
excellentes, et qui auront feru mon ame; qu’vn’ autre fois i’y retombe,
i’ay beau le tourner et virer, c’est vne masse incognue et informe pour
moy. Maintes-fois, comme il aduient de faire volontiers, ayant pris
pour exercice et pour estat, à maintenir vne contraire opinion à la
mienne, mon esprit s’appliquant et tournant de ce coste-là, m’y attache
si bien, que ie ne trouue plus la raison de mon premier aduis, et m’en
despars. Ie m’entraine quasi où ie panche, comment que ce soit, et
m’emporte de mon poix. Chacun à peu pres en diroit autant de soy, s’il
se regardoit comme moy, =II=, 348.
Ma foiblesse n’altere aucunement les opinions que ie dois auoir de
la force et vigueur de ceux qui le méritent. Rampant au limon de la
terre, ie ne laisse pas de remarquer iusques dans les nuës la hauteur
inimitable d’aucunes ames heroïques, =I=, 398.