JUSTICE (LANGAGE JUDICIAIRE, LOIS).

Nous appellons iustice, la dispensation et pratique, des loix tres

ineptes souuent et tres iniques, =III=, 36.

Les Stoïciens tenoient que Nature mesme procede contre iustice, en la

pluspart de ses ouurages. Les Cyrenaïques qu’il n’y a rien iuste de

soy: que les coustumes et loix forment la iustice, =III=, 162.

L’humaine iustice est formée au modelle de la medecine, selon laquelle,

tout ce qui est vtile est aussi iuste et honneste, =III=, 612.

Considerez la forme de cette iustice qui nous regit; c’est vn vray

tesmoignage de l’humaine imbecillité: tant il y a de contradiction et

d’erreur. Ce que nous trouuons faueur et rigueur en la iustice: et y en

trouuons tant, que ie ne sçay si l’entre-deux s’y trouue si souuent:

ce sont parties maladiues, et membres iniustes, du corps mesmes et

essence de la iustice. Combien auons nous descouuert d’innocens auoir

esté punis; ie dis sans la coulpe des iuges; et combien en y a-il eu,

que nous n’auons pas descouuert? Combien ay-ie veu de condemnations,

plus crimineuses que le crime? Il n’y a remède. I’en suis là que ie ne

me representeray iamais, que ie puisse, à homme qui decide de ma teste:

où mon honneur, et ma vie, depende de l’industrie et soing de mon

procureur; plus que de mon innocence, =III=, 610.

Qu’est-il plus farouche que de voir vne nation, où par legitime

coustume la charge de iuger se vende; les iugements soyent payez à purs

deniers contans: et où legitimement la iustice soit refusee à qui n’a

dequoy la payer? =I=, 174.

De ce mesme papier où il vient d’escrire l’arrest de condemnation

contre vn adultere, le iuge en desrobe vn lopin, pour en faire vn

poulet à la femme de son compagnon. Celle à qui vous viendrez de

vous frotter illicitement, criera plus asprement, tantost, en vostre

presence mesme, à l’encontre d’vne pareille faute de sa compaigne, que

ne feroit Porcie. Et tel condamne les hommes à mourir, pour des crimes,

qu’il n’estime point fautes, =III=, 460.

Tel qui rapporte de sa maison la douleur de la goutte, la ialousie,

ou le larrecin de son valet, ayant toute l’ame teinte et abbreuuée de

colere, il ne faut pas doubter que son iugement ne s’en altere vers

cette part là, =II=, 346.

Quelque bon dessein qu’ait vn iuge, s’il ne s’escoute de pres, à quoy

peu de gens s’amusent; l’inclination à l’amitié, à la parenté, à la

beauté, et à la vengeance, et non pas seulement choses si poisantes,

mais cet instinct fortuite, qui nous fait fauoriser vne chose plus

qu’vne autre, et qui nous donne sans le congé de la raison, le choix,

en deux pareils subjects, ou quelque vmbrage de pareille vanité,

peuuent insinuer insensiblement en son iugement, la recommendation ou

deffaueur d’vne cause, et donner pente à la balance, =II=, 346.

I’ay ouy parler d’vn iuge, lequel où il rencontroit vn aspre conflit

entre Bartolus et Baldus, et quelque matiere agitée de plusieurs

contrarietez, mettoit en marge de son liure, Question pour l’amy,

c’est à dire que la verité estoit si embrouillée et debatue, qu’en

pareille cause, il pourroit fauoriser celle des parties, que bon luy

sembleroit. Il ne tenoit qu’à faute d’esprit et de suffisance, qu’il ne

peust mettre par tout, Question pour l’amy. Les aduocats et les iuges

de nostre temps, trouuent à toutes causes, assez de biais pour les

accommoder où bon leur semble, =II=, 378.

Receuons quelque forme d’arrest qui die: La Cour n’y entend rien; tels

les Areopagites: lesquels se trouuans pressez d’vne cause, qu’ils ne

pouuoient desuelopper, ordonnerent que les parties en viendroient à

cent ans, =I=, 536.

Certes i’ay eu souuent despit, de voir des iuges, attirer par fraude

et fauces esperances de faueur ou pardon, le criminel à descouurir

son fait, et y employer la piperie et l’impudence. C’est vne iustice

malicieuse: et ne l’estime pas moins blessee par soy-mesme, que par

autruy, =III=, 80.

La cholere et la hayne sont au delà du deuoir de la iustice: et

sont passions seruans seulement à ceux, qui ne tiennent pas assez à

leur deuoir, par la raison simple. Toutes intentions legitimes sont

d’elles mesmes temperees: sinon, elles s’alterent en seditieuses et

illegitimes, =III=, 82.

C’est vn vsage de nostre iustice, d’en condamner aucuns, pour

l’aduertissement des autres. De les condamner, par ce qu’ils ont

failly, ce seroit bestise, car ce qui est faict, ne se peut deffaire:

mais c’est afin qu’ils ne faillent plus de mesmes, ou qu’on fuye

l’exemple de leur faute. On ne corrige pas celuy qu’on pend, on corrige

les autres par luy, =III=, 330.

C’est raison qu’on face grande difference entre les fautes qui viennent

de nostre foiblesse, et celles qui viennent de nostre malice. Car en

celles icy nous sommes bandez à nostre escient contre les regles de la

raison, que nature a empreintes en nous: et en celles là, il semble que

nous puissions appeller à garant cette mesme nature pour nous auoir

laissé en telle imperfection et deffaillance, =I=, 88.

Ie hay moins l’iniure professe que trahitresse; guerriere que pacifique

et iuridique, =III=, 426.

Les supplices aiguisent les vices plustost qu’ils ne les amortissent:

ils n’engendrent point le soing de bien faire, c’est l’ouurage de la

raison, et de la discipline: mais seulement vn soing de n’estre surpris

en faisant mal, =II=, 438.

C’est mettre ses coniectures à bien haut prix, que d’en faire cuire vn

homme tout vif, =III=, 540.

A tuer les gens: il faut vne clairté lumineuse et nette, =III=, 538.

Quant à moy, en la iustice mesme, tout ce qui est au delà de la mort

simple, me semble pure cruauté, =II=, 102.

Nostre iustice ne nous presente que l’vne de ses mains; et encore la

gauche. Quiconque il soit, il en sort auecques perte, =III=, 612.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV · 第 255 / 504 题