HOMME.

Certes c’est vn subiect merueilleusement vain, diuers, et ondoyant, que

l’homme: il est malaisé d’y fonder iugement constant et vniforme,

=I=, 20.

Moy à cette heure, et moy tantost, sommes deux. Quand meilleur, ie n’en

puis rien dire. Il feroit bel estre vieil, si nous ne marchions, que

vers l’amendement, =III=, 412.

Ie connoy des hommes assez, qui ont diuerses parties belles: qui

l’esprit, qui le cœur, qui l’adresse, qui la conscience, qui le

langage, qui vne science, qui vn’ autre: mais de grand homme en

general, et ayant tant de belles pieces ensemble, ou vne, en tel degré

d’excellence, qu’on le doiue admirer, ou le comparer à ceux que nous

honorons du temps passé, ma fortune ne m’en a faict voir nul, =II=, 514.

Il semble que considerant la foiblesse de nostre vie, et à combien

d’escueils ordinaires et naturels elle est exposée, on n’en deuroit pas

faire si grande part à la naissance, à l’oisiueté et à l’apprentissage,

=I=, 598.

Les hommes sont diuers en sentiment et en force: il les faut mener à

leur bien, selon eux: et par routes diuerses, =III=, 576.

Nous sommes tous de lopins, et d’vne contexture si informe et diuerse,

que chaque piece, chaque moment, faict son ieu. Et se trouue autant de

difference de nous à nous mesmes, que de nous à autruy, =I=, 610.

A nous autant d’actions, autant faut-il de iugemens particuliers. Le

plus seur, à mon opinion, seroit de les rapporter aux circonstances

voisines, sans entrer en plus longue recherche, et sans en conclurre

autre consequence, =I=, 604.

Si par experience nous touchons à la main que la forme de notre estre

despend de l’air, du climat, et du terroir où nous naissons: non

seulement le tainct, la taille, la complexion et les contenances,

mais encore les facultez de l’ame: que deuiennent toutes ces belles

prerogatiues de quoy nous nous allons flattans? =II=, 366.

Pourquoy n’estimons nous vn homme par ce qui est sien? Il a vn grand

train, vn beau palais, tant de credit, tant de rente: tout cela est

autour de luy, non en luy, =I=, 482.

Pourquoy estimant vn homme l’estimez vous tout enueloppé et empacqueté?

C’est le prix de l’espée que vous cerchez, non de la guaine. Il le faut

iuger par luy mesme, non par ses atours. Et comme dit tres-plaisamment

vn ancien: Sçauez vous pourquoy vous l’estimez grand? vous y comptez

la hauteur de ses patins. La base n’est pas de la statue. Mesurez le

sans ses eschaces. Qu’il mette à part ses richesses et honneurs, qu’il

se presente en chemise. A il le corps propre à ses functions, sain

et allegre? Quelle ame a il? Est elle belle, capable, et heureusement

pourueue de toutes ses pieces? Est elle riche du sien, ou de l’autruy?

La fortune n’y a elle que voir? Si les yeux ouuerts elle attend les

espées traites: s’il ne luy chaut par où luy sorte la vie, par la

bouche, ou par le gosier: si elle est rassise, equable et contente:

c’est ce qu’il faut veoir, =I=, 482.

Plutarque dit qu’il ne trouue point si grande distance de beste à

beste, comme il trouue d’homme à homme. Il parle de la suffisance de

l’ame et qualitez internes. I’encherirois volontiers: et dirois qu’il y

a plus de distance de tel à tel homme, qu’il n’y a de tel homme à telle

beste, =I=, 480.

Là où, si nous considerons vn paisan et vn Roy, vn noble et vn villain,

vn magistrat et vn homme priué, vn riche et vn pauure, il se presente

soudain à nos yeux vn’ extreme disparité, qui ne sont differents

par maniere de dire qu’en leurs chausses. Ce ne sont pourtant que

peintures, qui ne font aucune dissemblance essentielle. Car comme les

ioüeurs de comedie, vous les voyez sur l’eschaffaut faire vne mine de

Duc et d’Empereur, mais tantost apres, les voyla deuenuz valets et

crocheteurs miserables, qui est leur nayfue et originelle condition,

=I=, 484.

Si nous nous amusions par fois à nous considerer, et le temps que nous

mettons à contreroller autruy, et à connoistre les choses qui sont

hors de nous, que nous l’employissions à nous sonder nous mesmes, nous

sentirions aisément combien toute cette nostre contexture est bastie de

pieces foibles et defaillantes, =I=, 564.

Ie croy des hommes plus mal aisément la constance que toute autre

chose, et rien plus aisément que l’inconstance. Qui en iugeroit en

detail et distinctement, piece à piece, rencontreroit plus souuent à

dire vray, =I=, 602.

Il y a quelque apparence de faire iugement d’vn homme, par les plus

communs traicts de sa vie; mais veu la naturelle instabilité de nos

mœurs et opinions, il m’a semblé souuent que les bons autheurs mesmes

ont tort de s’opiniastrer à former de nous vne constante et solide

contexture. Ils choisissent vn air vniuersel, et suyuant cette image,

vont rengeant et interpretant toutes les actions d’vn personnage, et

s’ils ne les peuuent assez tordre, les renuoyent à la dissimulation,

=I=, 600.

Pour iuger d’vn homme, il faut suiure longuement et curieusement sa

trace: si la constance ne s’y maintient de son seul fondement, si la

varieté des occurrences luy faict changer de pas, (ie dy de voye: car

le pas s’en peut ou haster, ou appesantir) laissez le courre: celuy là

s’en va auau le vent, =I=, 610.

Sauf l’ordre, la moderation, et la constance, i’estime que toutes

choses soient faisables par vn homme bien manque et deffaillant en

gros. A cette cause, il faut pour iuger bien à poinct d’vn homme,

principalement contreroller ses actions communes, et le surprendre en

son à tous les iours, =II=, 590.

Ce n’est pas tour de rassis entendement, de nous iuger simplement par

nos actions de dehors: il faut sonder iusqu’au dedans, et voir par

quels ressors se donne le bransle, =I=, 612.

Chaque parcelle, chasque occupation de l’homme, l’accuse, et le montre

egalement qu’vn autre, =I=, 556.

La sagesse ne force pas nos conditions naturelles. Tant sage qu’il

voudra, c’est vn homme: qu’est il plus caduque, plus miserable, et

plus de neant? Il faut qu’il sille les yeux au coup qui le menasse: il

faut qu’il fremisse planté au bord d’vn precipice, comme vn enfant:

Nature ayant voulu se reseruer ces legeres marques de son authorité,

inexpugnables à nostre raison, et à la vertu Stoique: pour luy

apprendre sa mortalité et nostre fadeze. Il pallit à la peur, il rougit

à la honte, il gemit à la colique, sinon d’une voix desesperée et

esclatante, au moins d’vne voix cassée et enroüée, =I=, 624.

Comme si la bonne fortune estoit incompatible auec la bonne conscience:

les hommes ne se rendent gents de bien, qu’en la mauuaise, =III=, 380.

L’homme en tout et par tout, n’est que rappiessement et bigarrure,

=II=, 540.

Nostre estre est simenté de qualitez maladiues: l’ambition, la

ialousie, l’enuie, la vengeance, la superstition, le desespoir, logent

en nous, d’vne si naturelle possession, que l’image s’en recognoist

aussi aux bestes. Desquelles qualitez, qui osteroit les semences en

l’homme, destruiroit les fondamentales conditions de nostre vie,

=III=, 80.

La peste de l’homme c’est l’opinion de sçauoir, =II=, 204.

Voulez vous vn homme sain, le voulez vous reglé, et en ferme et seure

posture? affublez le de tenebres d’oisiueté et de pesanteur. Il nous

faut abestir pour nous assagir: et nous esblouir, pour nous guider,

=II=, 212.

Parmy les conditions humaines, cette-cy est assez commune, de nous

plaire plus des choses estrangeres que des nostres, et d’aymer le

remuement et le changement, =III=, 380.

En aucune chose l’homme ne sçait s’arrester au poinct de son besoing.

De volupté, de richesse, de puissance, il en embrasse plus qu’il n’en

peut estreindre. Son auidité est incapable de moderation, =III=, 550.

Les hommes sont si formez à l’agitation et ostentation, que la bonté,

la moderation, l’equabilité, la constance, et telles qualitez quietes

et obscures, ne se sentent plus, =III=, 520.

La saincte Parole declare miserables ceux d’entre nous, qui s’estiment:

Bourbe et cendre, leur dit-elle, qu’as-tu à te glorifier? =II=, 222.

Ie ne pense point qu’il y ait tant de malheur en nous, comme il y a de

vanité, ny tant de malice comme de sotise: nous ne sommes pas si pleins

de mal, comme d’inanité: nous ne sommes pas si miserables, comme nous

sommes vils, =I=, 556.

Il suffit à l’homme de brider et moderer ses inclinations: car de les

emporter, il n’est pas en luy, =I=, 624.

Nous faisons trop de cas de nous, il semble que l’vniuersité des choses

souffre aucunement de nostre aneantissement, =II=, 420.

Dieu a faict l’homme semblable à l’ombre, de laquelle qui iugera, quand

par l’esloignement de la lumiere elle sera esuanouye? =II=, 222.

Les hommes vont ainsin. On laisse les loix, et preceptes suiure leur

voye, nous en tenons vne autre, =III=, 460.

Il n’y a point de beste au monde tant à craindre à l’homme, que

l’homme, =II=, 536.

I’ay veu des coquins, pour garantir leur vie, accepter de pendre leurs

amis et consorts, ie les ay tenus de pire condition que les pendus,

=III=, 98.

Il n’est rien si beau et legitime, que de faire bien l’homme et

deuëment, =III=, 692.

Le pire estat de l’homme, c’est où il pert la connoissance et

gouuernement de soy, =I=, 644.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV · 第 238 / 504 题