HISTOIRE.

Les historiens sont ma droitte bale: car ils sont plaisans et aysez: et

quant et quant l’homme en general, de qui ie cherche la cognoissance,

y paroist plus vif et plus entier qu’en nul autre lieu: la varieté et

verité de ses conditions internes, en gros et en detail, la diuersité

des moyens de son assemblage, et des accidents qui le menacent,

=II=, 76.

C’est la matiere à laquelle nos esprits s’appliquent de plus diuerse

façon. I’ay leu en Tite Liue cent choses que tel n’y a pas leu.

Plutarche y en a leu cent; outre ce que i’y ay sçeu lire: et à

l’aduenture outre ce que l’autheur y auoit mis, =I=, 248.

I’ayme les historiens, ou fort simples, ou excellens. Les simples, qui

n’ont point dequoy y mesler quelque chose du leur, et qui n’y apportent

que le soin, et la diligence de r’amasser tout ce qui vient à leur

notice, et d’enregistrer à la bonne foy toutes choses, sans chois et

sans triage, nous laissent le iugement entier pour la cognoissance de

la verité, =II=, 78.

Les bien excellens ont la suffisance de choisir ce qui est digne

d’estre sçeu, peuuent trier de deux rapports celuy qui est plus

vray-semblable, =II=, 78.

Ceux d’entre-deux, qui est la plus commune façon, nous gastent tout:

ils veulent nous mascher les morceaux; ils se donnent loy de iuger et

par consequent d’incliner l’Histoire à leur fantasie: car depuis que le

iugement pend d’vn costé, on ne se peut garder de contourner et tordre

la narration à ce biais. Ils entreprennent de choisir les choses dignes

d’estre sçeuës, et nous cachent souuent telle parole, telle action

priuée, qui nous instruiroit mieux: obmettent pour choses incroyables

celles qu’ils n’entendent pas, =II=, 78.

Les seules bonnes Histoires sont celles, qui ont esté escrites par ceux

mesmes qui commandoient aux affaires ou qui estoient participans à les

conduire, ou au moins qui ont eu la fortune d’en conduire d’autres de

mesme sorte, =II=, 80.

Que peut on esperer d’vn medecin traictant de la guerre, ou d’vn

escholier traictant les desseins des Princes? =II=, 80.

Ie voudroye que chacun escriuist ce qu’il sçait, et autant qu’il en

sçait: non en cela seulement, mais en tous autres subiects, =I=, 358.

Un homme simple et grossier, est en condition propre à rendre veritable

tesmoignage; les fines gens remarquent bien plus curieusement, et

plus de choses, mais ils les glosent, et pour faire valoir leur

interpretation, et la persuader, ils ne se peuuent garder d’alterer vn

peu l’Histoire, =I=, 358.

Ie tien moins hazardeux d’escrire les choses passées, que presentes:

d’autant que l’escriuain n’a à rendre compte que d’vne verité

empruntée, =I=, 152.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV · 第 237 / 504 题