DIEU (DÉVOTION, PRIÈRES, RELIGION).

L’humaine raison ne fait que fouruoyer par tout, mais specialement

quand elle se mesle des choses diuines, =II=, 264.

Rien du nostre ne se peut apparier ou rapporter en quelque façon

que ce soit, à la nature diuine, qui ne la tache et marque d’autant

d’imperfection. Cette infinie beauté, puissance, et bonté, comment peut

elle souffrir quelque correspondance et similitude à chose si abiecte

que nous sommes, sans vn extreme interest et dechet de sa diuine

grandeur? =II=, 268.

Timæus ayant à instruire Socrates de ce qu’il sçait des Dieux, du

monde, et des hommes, propose d’en parler comme vn homme à vn homme;

et qu’il suffit, si ses raisons sont probables, comme les raisons d’vn

autre: car les exactes raisons n’estre en sa main, ny en mortelle main,

=II=, 238.

Ie connoy par moi, dit S. Bernard, combien Dieu est incomprehensible,

puis que les pieces de mon estre propre, ie ne les puis comprendre,

=II=, 306.

Nostre arrogance nous remet tousiours en auant cette blasphemeuse

appariation, =II=, 280.

Qu’est-il plus vain, que de vouloir deuiner Dieu par nos analogies et

coniectures: le regler, et le monde, à nostre capacité et à nos loix?

et nous seruir aux despens de la diuinité, de ce petit eschantillon de

suffisance qu’il luy a pleu despartir à nostre naturelle condition? et

par ce que nous ne pouuons estendre nostre veuë iusques en son glorieux

siege, l’auoir ramené ça bas à nostre corruption et à nos miseres?

=II=, 250.

Quand nous disons que l’infinité des siecles tant passez qu’auenir

n’est à Dieu qu’vn instant: que sa bonté, sapience, puissance sont

mesme chose auecques son essence; nostre parole le dit, mais nostre

intelligence ne l’apprehende point. Et toutesfois nostre outrecuidance

veut faire passer la diuinité par nostre estamine. Et de là

s’engendrent toutes les resueries et erreurs, desquelles le monde se

trouue saisi, ramenant et poisant à sa balance, chose si esloignée de

son poix, =II=, 278.

De toutes les opinions humaines et anciennes touchant la religion,

celle là me semble auoir eu plus de vray-semblance et plus d’excuse,

qui recognoissoit Dieu comme vne puissance incomprehensible, origine et

conseruatrice de toutes choses, toute bonté, toute perfection, receuant

et prenant en bonne part l’honneur et la reuerence, que les humains luy

rendoient soubs quelque visage, soubs quelque nom et en quelque maniere

que ce fust, =II=, 250.

Pythagoras adombra la verité de plus pres: iugeant que la cognoissance

de cette cause premiere, et estre des estres, deuoit estre indefinie,

sans prescription, sans declaration: que ce n’estoit autre chose, que

l’extreme effort de nostre imagination, vers la perfection: chacun

en amplifiant l’idée selon sa capacité. Mais l’esprit humain ne se

sçauroit maintenir vaguant en cet infini de pensées informes: il les

luy faut compiler à certaine image à son modelle. La majesté diuine

s’est ainsi pour nous aucunement laissé circonscrire aux limites

corporels, =II=, 250.

A chaque chose, il n’est rien plus cher, et plus estimable que son

estre et chacune rapporte les qualitez de toutes autres choses à

ses propres qualitez. Lesquelles nous pouuons bien estendre et

racourcir, mais c’est tout; car hors de ce rapport, et de ce principe,

nostre imagination ne peut aller, ne peut rien diuiner autre, et

est impossible qu’elle sorte de là, et qu’elle passe au delà. D’où

naissent ces anciennes conclusions. De toutes les formes, la plus belle

est celle de l’homme: Dieu donc est de cette forme. Nulle raison ne

peut loger ailleurs qu’en l’humaine figure: Dieu est donc reuestu de

l’humaine figure, =II=, 286.

Cette attribution à la diuinité d’vne forme corporelle est cause de ce

qui nous aduient tous les iours, d’attribuer à Dieu, les euenements

d’importance, d’vne particuliere assignation. Par ce qu’ils nous

poisent, il semble qu’ils luy poisent aussi, et qu’il y regarde plus

entier et plus attentif, qu’aux euenements qui nous sont legers, ou

d’vne suitte ordinaire. Nostre arrogance nous remet tousiours en auant

cette blasphemeuse appariation, =II=, 278.

Les hommes, dit sainct Paul, sont deuenus fols cuidans estre sages,

et ont mué la gloire de Dieu incorruptible, en l’image de l’homme

corruptible, =II=, 280.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV · 第 204 / 504 题