AMITIÉ.

Il n’est rien à quoy il semble que nature nous aye plus acheminés qu’à

la societé; dont le dernier point de perfection est l’amitié, =I=, 298.

L’amitié est iouye à mesure qu’elle est desiree, ne s’esleue, se

nourrit, ny ne prend accroissance qu’en la iouyssance, comme estant

spirituelle, et l’ame s’affinant par l’vsage, =I=, 302.

Nostre liberté volontaire n’a point de production qui soit plus

proprement sienne, que celle de l’affection et l’amitié, =I=, 300.

Oh! vn amy! Combien est vraye cette ancienne sentence, que l’vsage en

est plus necessaire, et plus doux, que des elements de l’eau et du feu!

=III=, 444.

Heureux, qui a peu rencontrer seulement l’ombre d’vn amy! =I=, 316.

En la vraye amitié, de laquelle ie suis expert, ie me donne à mon amy,

plus que ie ne le tire à moy. Ie n’ayme pas seulement mieux, luy faire

bien, que s’il m’en faisoit: mais encore qu’il s’en face, qu’à moy: il

m’en faict lors le plus, quand il s’en faict. Et si l’absence luy est

ou plaisante ou vtile, elle m’est bien plus douce que sa presence: et

ce n’est pas proprement absence, quand il y a moyen de s’entr’aduertir,

=III=, 436.

L’vnique et principale amitié descoust toutes autres obligations. Le

secret que i’ay iuré ne deceller à vn autre, ie le puis sans pariure,

communiquer à celuy, qui n’est pas autre, c’est moy, =I=, 312.

Ce que nous appellons ordinairement amis et amitiez, ce ne sont

qu’accoinctances et familiaritez nouees par quelque occasion ou

commodité, par le moyen de laquelle nos ames s’entretiennent. En

l’amitié dequoy ie parle, si on me presse de dire pourquoy ie l’aymoys,

ie sens que cela ne se peut exprimer, qu’en respondant: Par ce que

c’estoit luy, par ce que c’estoit moy, =I=, 306.

Les amitiez communes on les peut départir, on peut aymer en cestuy-ci

la beauté, en cet autre la facilité de ses mœurs, en l’autre la

liberalité, en celuy-là la paternité, en cet autre la fraternité, ainsi

du reste: mais l’amitié parfaite est indiuisible: chacun se donne si

entier à son amy, qu’il ne luy reste rien à departir ailleurs, =I=, 312.

Si en cette amitié dequoy ie parle, l’vn pouuoit donner à l’autre, ce

seroit celuy qui receuroit le bien-fait, qui obligeroit son compagnon,

=I=, 312.

Depuis le iour que ie perdy mon amy, faict et accoustumé à estre

deuxiesme par tout, il me semble n’estre plus qu’à demy, =I=, 316.

La memoire de noz amis perdus nous aggrée comme l’amer au vin trop

vieil, =II=, 538.

Des enfans aux peres, c’est plustost respect. L’amitié se nourrit de

communication, qui ne peut se trouuer entre eux, pour la trop grande

disparité, et offenceroit à l’aduenture les deuoirs de nature, =I=, 298.

De comparer à l’amitié l’affection enuers les femmes, quoy qu’elle

naisse de nostre choix, on ne peut. Son feu, ie le confesse, est plus

actif, plus cuisant, et plus aspre. Mais c’est vn feu temeraire et

volage, ondoyant et diuers, feu de fiebure, subiect à accez et remises,

et qui ne nous tient qu’a vn coing, =I=, 300.

En ces autres amitiez communes, il faut marcher la bride à la main,

auec prudence et precaution. Aymez le, disoit Chilon, comme ayant

quelque iour à le haïr: haïssez le, comme ayant à l’aymer. Ce precepte

si abominable en la souueraine et maistresse amitié, est salubre en

l’vsage des amitiez ordinaires et coustumieres: à l’endroit desquelles

il faut employer le mot d’Aristote, O mes amys, il n’y a nul amy,

=I=, 310.

Ie tesmoigne volontiers de mes amis, par ce que i’y trouue de loüable.

Et d’vn pied de valeur, i’en fay volontiers vn pied et demy. Mais de

leur prester les qualitez qui n’y sont pas, ie ne puis: ny les defendre

ouuertement des imperfections qu’ils ont, =II=, 514.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV · 第 159 / 504 题