AME (IMMORTALITÉ DE L’AME).

La generation de l’ame suyt la commune condition des choses humaines:

comme aussi sa vie. On la voyt naistre à mesme que le corps en est

capable; esleuer ses forces comme les corporelles; on y recognoit la

foiblesse de son enfance, et auec le temps sa vigueur et sa maturité:

et puis sa declination et sa vieillesse, et en fin sa decrepitude.

On l’apperçoit capable de diuerses passions et agitée de plusieurs

mouuemens penibles, d’où elle tombe en lassitude et en douleur, capable

d’alteration et de changement, d’allegresse, d’assopissement, et de

langueur, subjecte à ses maladies et aux offences, comme l’estomach

ou le pied: esblouye et troublée par la force du vin: desmue de

son assiette, par les vapeurs d’vne fieure chaude: endormie par

l’application d’aucuns medicamens, et reueillée par d’autres. Dauantage

on sent l’ame s’engager en la mort, comme le corps. Ce que l’image du

sommeil nous montre assez: car c’est vne defaillance et cheute de l’ame

aussi bien que du corps, =II=, 316.

L’ame loge au cerueau: ce qui appert de ce que les blessures et

accidens qui touchent cette partie, offensent incontinent les facultez

de l’ame, =II=, 312.

L’ame, par sa faculté ratiocine, se souuient, comprend, iuge, desire

et exerce toutes ses autres operations par diuers instrumens du corps,

comme le nocher gouuerne son nauire selon l’experience qu’il en a,

=II=, 312.

Nos ames se trouuent souuent agitees de diuerses passions. D’où nous

voyons les enfans, qui vont tout naifuement apres la nature, pleurer et

rire souuent de mesme chose: Et quelque gentille flamme qui eschauffe

le cœur des filles bien nees, encore les despend on à force du col

de leurs meres, pour les rendre à leur espoux. Ainsin il n’est pas

estrange de plaindre celuy-là mort, qu’on ne voudroit aucunement estre

en vie, =I=, 406.

Puisque l’ambition peut apprendre aux hommes, et la vaillance, et la

temperance, et la liberalité, voire et la iustice: puis que l’auarice

peut planter au courage d’vn garçon de boutique, nourri à l’ombre et

à l’oysiueté, l’asseurance de se ietter si loing du foyer domestique,

à la mercy des vagues et de Neptune courroucé dans vn fraile bateau,

et qu’elle apprend encore la discretion et la prudence: et que Venus

mesme fournit de resolution et de hardiesse la ieunesse encore soubs

la discipline et la verge; et gendarme le tendre cœur des pucelles au

giron de leurs meres: ce n’est pas tour de rassis entendement, de nous

iuger simplement par nos actions de dehors: il faut sonder iusqu’au

dedans, et voir par quels ressors se donne le bransle, =I=, 612.

Ce n’est pas pour la montre, que nostre ame doit iouër son rolle,

c’est chez nous au dedans, où nuls yeux ne donnent que les nostres: là

elle nous couure de la crainte de la mort, des douleurs et de la honte

mesme: elle nous asseure là, de la perte de nos enfans, de nos amis, et

de nos fortunes: et quand l’opportunité s’y presente, elle nous conduit

aussi aux hazards de la guerre. Ce profit est bien plus grand, et bien

plus digne d’estre souhaité et esperé, que l’honneur et la gloire, qui

n’est autre chose qu’vn fauorable iugement qu’on fait de nous,

=II=, 452.

I’ordonne à mon ame, de regarder et la douleur, et la volupté, de

veuë pareillement reglée: et pareillement ferme: mais gayement l’vne,

l’autre seuerement. Et selon ce qu’elle y peut apporter, autant

soigneuse d’en esteindre l’vne, que d’estendre l’autre, =III=, 692.

Il n’est point ame si chetifue et brutale, en laquelle on ne voye

reluire quelque faculté particuliere: il n’y en a point de si

enseuelie, qui ne face vne saillie par quelque bout. Et comment il

aduienne qu’vne ame aueugle et endormie à toutes autres choses, se

trouue vifue, claire, et excellente, à certain particulier effect, il

s’en faut enquerir aux maistres, =II=, 502.

Comme les ames vicieuses sont incitees souuent à bien faire, par

quelque impulsion estrangere? aussi sont les vertueuses à faire mal.

Il les faut doncq iuger par leur estat rassis: quand elles sont chez

elles, si quelquefois elles y sont: ou au moins quand elles sont plus

voysines du repos et en leur naifue assiette, =III=, 118.

La pluspart des facultez de nostre ame, comme nous les employons,

troublent plus le repos de la vie, qu’elles n’y seruent, =III=, 24.

Les secousses et esbranlemens que nostre ame reçoit par les passions

corporelles, peuuent beaucoup en elle: mais encore plus les siennes

propres: ausquelles elle est si fort prinse, qu’il est à l’aduanture

soustenable, qu’elle n’a aucune autre alleure et mouuement, que du

souffle de ses vents, =II=, 350.

Nous ne sommes iamais sans maladie: des effects d’vne passion ardente,

nous retombons aux effects d’vne passion frileuse, =II=, 354.

Les maux du corps s’esclaircissent en augmentant. Nous trouuons que

c’est goutte, ce que nous nommions rheume ou foulleure. Les maux de

l’ame s’obscurcissent en leurs forces: le plus malade les sent le

moins, =III=, 188.

Quand les medecins ne peuuent purger le caterrhe, ils le diuertissent,

et desuoyent à vne autre partie moins dangereuse. C’est aussi la plus

ordinaire recepte aux maladies de l’ame. On luy fait peu choquer

les maux de droit fil: on ne luy en fait ny soustenir ny rabatre

l’atteinte: on la luy fait decliner et gauchir, =III=, 164.

Entre les functions de l’ame, il en est de basses. Qui ne la void encor

par là, n’acheue pas de la connoistre. Et à l’aduenture la remarque lon

mieux où elle va son pas simple, =I=, 554.

Ny n’entendent les Stoiciens, que l’ame de leur sage puisse resister

aux premieres visions et fantaisies qui luy suruiennent: ains comme à

vne subiection naturelle consentent qu’il cede au grand bruit du ciel,

ou d’vne ruine, pour exemple, iusques à la palleur et contraction:

ainsin autres passions, pourueu que son opinion demeure sauue et

entiere, et que l’assiette de son discours n’en souffre atteinte ny

alteration quelconque, et qu’il ne preste nul consentement à son

effroy et souffrance. Le sage Peripateticien ne s’exempte pas des

perturbations, mais il les modere, =I=, 82.

Il est malaisé que le discours et l’instruction, encore que nostre

creance s’y applique volontiers, soyent assez puissants pour nous

acheminer iusques à l’action, si outre cela nous n’exerçons et formons

nostre ame par experience au train, auquel nous la voulons renger:

autrement quand elle sera au propre des effets, elle s’y trouuera sans

doute empeschée, =I=, 664.

Ie trouue par experience, qu’il y a bien à dire entre les boutées et

saillies de l’ame, ou vne resolue et constante habitude: il n’est rien

que nous ne puissions, iusques à pouuoir ioindre à l’imbecillité de

l’homme, vne resolution et asseurance de Dieu: mais c’est par secousse,

=II=, 590.

A combien de vanité nous pousse cette bonne opinion, que nous auons de

nous? la plus reglée ame du monde, et la plus parfaicte, n’a que trop

affaire à se tenir en pieds, et à se garder de s’emporter par terre de

sa foiblesse. De mille il n’en est pas vne qui soit droite et rassise

vn instant de sa vie: et se pourroit mettre en doubte, si selon sa

naturelle condition elle y peut iamais estre, =I=, 624.

Comme le corps est plus ferme à la charge en le roidissant: ainsin est

l’ame, =I=, 456.

D’autant que l’ame est plus vuide, et sans contrepoids, elle se baisse

plus facilement souz la charge de la premiere persuasion, =I=, 288.

Il semble que l’ame esbranlee et esmeuë se perde en soy-mesme, si on

ne luy donne prinse: et faut tousiours luy fournir d’obiect où elle

s’abutte et agisse; et voyons qu’en ses passions elle se pipe plustost

elle mesme, se dressant vn faux subiect et fantastique, voire contre sa

propre creance, que de n’agir contre quelque chose, =I=, 40.

L’ame qui n’a point de but estably, elle se perd: Car comme on dit,

c’est n’estre en aucun lieu, que d’estre par tout, =I=, 58.

Le prix de l’ame ne consiste pas à aller haut, mais ordonnément. Sa

grandeur ne s’exerce pas en la grandeur: c’est en la mediocrité,

=III=, 118.

La grandeur de l’ame n’est pas tant, tirer à mont, et tirer auant,

comme sçauoir se ranger et circonscrire. Elle tient pour grand, tout ce

qui est assez. Et montre sa hauteur, à aimer mieux les choses moyennes,

que les eminentes, =III=, 692.

Le relaschement et facilité honore ce semble à merueilles, et sied

mieux à vne ame forte et genereuse. Epaminondas n’estimoit pas que de

se mesler à la dance des garçons de sa ville, de chanter, de sonner, et

s’y embesongner auec attention, fust chose qui derogeast à l’honneur de

ses glorieuses victoires, et à la parfaicte reformation des mœurs qui

estoit en luy, =III=, 690.

Nostre ame s’eslargit d’autant plus qu’elle se remplit, =I=, 204.

Aucune ame excellente, n’est exempte de meslange de folie, =I=, 628.

Les ames à mesure qu’elles sont moins fortes, elles ont d’autant moins

de moyen de faire ny fort bien, ny fort mal, =I=, 550.

Tout mouuement nous descouure. Cette mesme ame de Cæsar, qui se fait

voir à ordonner et dresser la bataille de Pharsale, elle se fait aussi

voir à dresser des parties oysiues et amoureuses, =I=, 552.

Les boiteux sont mal propres aux exercices du corps, et aux exercices

de l’esprit les ames boiteuses, =I=, 218.

Nous ne sommes iamais chez nous, nous sommes tousiours au delà. La

crainte, le desir, l’esperance, nous eslancent vers l’aduenir: et nous

desrobent le sentiment et la consideration de ce qui est, pour nous

amuser à ce qui sera, voire quand nous ne serons plus, =I=, 28.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV · 第 158 / 504 题