CHAPITRE XII.

=De la physionomie=, =III=, 547.--Presque toutes nos opinions ne se

forment que par l’autorité d’autrui. Nous admirons SOCRATE sans le

connaître, parce qu’il est l’objet de l’approbation universelle. Il

est vrai qu’il n’en impose pas comme Caton, et s’il vivait à notre

époque, peu d’hommes feraient cas d’un enseignement donné sous la

forme simple et naïve qu’il emploie, 547.--Notre bonne fortune a

voulu que sa vie et ses enseignements nous aient été transmis par des

témoins très fidèles et compétents. Quel immense service n’a-t-il

pas rendu à l’homme en lui montrant, dans un langage à la portée de

tous, ce qu’il peut par lui-même, 549.--L’homme est incapable de

modération, même dans sa passion d’apprendre; la science d’une utilité

discutable, qui ne nous conduit seulement pas à affronter la mort

avec plus de fermeté qu’un paysan, n’est même pas sans danger. Ce qui

nous est vraiment utile est naturellement en nous, mais il faut le

découvrir et c’est ce que Socrate enseignait (la MÈRE D’AGRICOLA, les

TUSCULANES), 549.--SÉNÈQUE et PLUTARQUE ont traité de la préparation

à la mort; le premier s’en montre très préoccupé, le second beaucoup

moins. L’indifférence et la résignation avec lesquelles les pauvres

gens la supportent, elle et les autres accidents de la vie, sont plus

instructives que les enseignements de la science à ce même propos,

553.--C’est au milieu des désordres de la guerre civile que Montaigne

écrit ce passage de son livre; excès qui se commettent, indiscipline

des troupes; les meilleurs, en ces circonstances, finissent par se

gâter (les ARMÉES ROMAINES et les ARMÉES TURQUES), 555.--Quels que

soient les abus d’un gouvernement, s’armer contre lui sous prétexte

d’y porter remède, n’est pas excusable: il faut laisser faire la

Providence (FAVONIUS, PLATON), 559.--Le peuple se trouve ruiné pour de

longues années par les déprédations qui se commirent alors; lui-même

eut de plus à souffrir des suspicions de tous les partis, aggravées

par le peu de souplesse de son caractère, 561.--Dans son infortune,

Montaigne, ne voyant pas d’amis à qui s’adresser, prend le parti de ne

compter que sur lui-même et de lutter sans se préoccuper de ce qu’il

avait perdu, pour ne songer qu’à conserver ce qui lui reste; et, dès

lors, il agit comme s’il devait en être réduit aux pires extrémités.

D’autre part, se désintéressant complètement de ce qui ne le touche pas

directement, il se prend à considérer uniquement comme un sujet d’étude

l’effondrement auquel il assiste et en suit les progrès presque avec

intérêt; il avoue, à sa honte, en être arrivé de la sorte à n’être pas

troublé dans son repos et sa tranquillité d’esprit, 563.--Pour comble

de malheur, la peste survint; il dut, avec sa famille, pour laquelle

il redoutait la contagion, errer à l’aventure pendant six mois; le

fléau avait fait de grands ravages et pendant longtemps la main-d’œuvre

fit défaut pour la culture, 567.--Résignation des gens du peuple dans

ce désastre général (les NÉORITES, nos PAYSANS, les SOLDATS ROMAINS

après la défaite de Cannes), 569.--De combien peu de secours nous

sont les enseignements de la science dans les grands événements de la

vie! ils ne font que porter atteinte à la force de résistance que la

nature a placée en nous; à quoi bon appeler notre attention sur les

maux auxquels nous sommes exposés, ne vaut-il pas mieux les ignorer

jusqu’au moment où ils nous frappent (SÉNÈQUE)? 571.--L’expérience

qu’elle prétend nous donner est déjà un tourment; apprendre à souffrir

et à mourir, c’est souffrir et mourir avant le temps; la science ne

nous prépare pas à la mort, mais aux approches de la mort; laissons

faire la nature, elle se charge au moment voulu de suppléer à tout

ce que nous ne savons pas et, par elle, nous serons en meilleures

dispositions que n’était Aristote (CÉSAR), 573.--SOCRATE, par ses

discours et ses exemples, nous enseigne à suivre purement la nature.

Sa défense devant ses juges: «Il ne sait ce que c’est que la mort; si

c’est une transmigration des âmes, n’ayant rien à se reprocher, il

ne s’effraie pas d’aller rejoindre tant de grands personnages qui ne

sont plus. Que ses juges décident suivant leur conscience; s’il a un

conseil à leur donner, c’est de récompenser sa vie passée à prêcher

le bien, en le nourrissant le restant de ses jours, en raison de sa

pauvreté, aux frais du trésor public. Il ne les implore pas, non par

dédain, mais parce que ce serait se démentir, leur faire injure et

douter des dieux», 577.--Quelle naïveté et, à la fois, quelle hauteur

de sentiments dans ce plaidoyer si digne de lui; aussi en quel honneur

le tient, à si juste raison, la postérité, tandis que ses accusateurs,

accablés par le mépris public, de désespoir en sont venus à se pendre

(SOCRATE et l’orateur LYSIAS), 581.--Socrate y parle de la mort comme

d’un incident naturel de la vie, et il est dans le vrai; ce n’est

pas la mort que les âmes simples redoutent, mais la douleur qui

l’accompagne; la nature ne saurait en effet nous faire prendre en

horreur ce passage de vie à trépas indispensable à l’accomplissement

de son œuvre; par la simplicité de sa vie et celle avec laquelle il

rend ses idées, Socrate est admirable (les CHEVAUX, les CYGNES, les

ÉLÉPHANTS), 581.--Bien qu’il vienne de dire que nous ne vivons pas

assez sur notre propre fond, Montaigne a, lui aussi, introduit quantité

de citations dans son ouvrage; ce n’était pas dans son idée première,

mais il s’est laissé entraîner par le goût de son époque et le besoin

d’occuper ses loisirs; il n’indique pas d’où il les tire, parfois il

les transforme ou les détourne de leur vrai sens, et cela pour ne pas

faire étalage d’une science qui n’est pas en lui (SOCRATE et EUTHYDÈME,

un PRÉSIDENT), 583.--Il est dangereux de se mettre à écrire sur le

tard, l’esprit a perdu sa verdeur; lui-même eût dû s’y prendre plus

tôt, mais il ne se propose pas tant de montrer ce qu’il sait que ce

qu’il ne sait pas; et, voulant peindre sa vie, il a dû attendre le

moment où elle se déroulait tout entière à ses yeux, 585.--A propos de

physionomie, Montaigne revient à Socrate: il est fâché qu’une si belle

âme se soit trouvée dans un corps si disgracié, il pense qu’il y a une

certaine relation et conformité entre le corps et l’esprit (LA BOÉTIE),

587.--Comme Platon et la plupart des anciens philosophes, il estime

singulièrement la beauté; toutefois, une physionomie avantageuse n’est

pas toujours fondée sur la régularité des traits du visage, et on ne

peut pas toujours faire fond sur la physionomie pour porter un jugement

sur un individu (PHRYNÉ, CYRUS, ALEXANDRE, CÉSAR, SCIPION), 589.--En

principe, il faut suivre les indications de la nature; les lois et la

religion, au lieu de servir de régulateurs à nos devoirs, nous les

dictent; et on en arrive à s’imaginer, bien à tort, que les observances

religieuses, sans de bonnes mœurs, suffisent au salut d’un état,

591.--Physionomie de Montaigne; son air naïf lui attirait la confiance.

Récit de deux aventures où le bon effet qu’il produisait à première vue

et sa franchise lui ont été très avantageux, 593.--La simplicité de ses

intentions, qu’on lisait dans son regard et dans sa voix, empêchaient

qu’on ne prît en mauvaise part la liberté de ses discours; dans la

répression des crimes, il n’était pas pour trop de sévérité (ARISTOTE,

CHARILLE), 597.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV · 第 123 / 504 题