=De l’expérience=, =III=, 599.--L’expérience n’est pas un moyen sûr
de parvenir à la vérité, parce qu’il n’y a pas d’événements, il n’est
point d’objets absolument semblables; on ne peut, par suite, juger
sainement par analogie, 599.--Par cette même raison, la multiplicité
des lois est fort inutile; jamais les législateurs ne peuvent embrasser
tous les cas; les meilleures lois sont les moins nombreuses, les
plus simples, n’embrassant que les cas généraux, 601.--Celles de
la nature nous procurent plus de félicité que celles que nous nous
donnons, et les juges les plus équitables seraient peut-être les
premiers venus, jugeant uniquement d’après les inspirations de leur
raison (quelques RÉPUBLIQUES ITALIENNES, FERDINAND LE CATHOLIQUE,
PLATON), 603.--Pour vouloir être trop précis, les textes de lois
sont conçus en termes si obscurs, dont l’obscurité est encore accrue
par les gloses et commentaires qui se sont greffés sur eux (ce qui
est du reste le propre de toutes les interprétations), que, si bien
qu’on s’exprime dans la vie ordinaire, on n’arrive pas dans les
contrats et testaments à formuler ses idées d’une façon indiscutable;
à quoi s’ajoute que, sur chaque chose, il y a autant d’opinions que
d’hommes, et que souvent le même homme pense différemment en des
temps différents, parfois à des heures différentes de la même journée
(ULPIAN, BARTHOLDUS, BALDUS, ARISTOTE, les CHIENS D’ÉSOPE, CRATÈS
et HÉRACLITE), 603.--Si les interprétations se multiplient à ce
point, la cause en est à la faiblesse de notre esprit qui, en outre,
ne sait se fixer. En nos siècles, on ne compose plus, on commente;
comprendre un auteur est devenu notre seule science; nos opinions ne
se forment plus elles-mêmes, elles se entent les unes sur les autres.
Les Essais de Montaigne reviennent souvent à parler d’eux-mêmes; on
y trouvera peut-être à dire, son excuse c’est que lui-même en est le
sujet, 607.--Ce qu’il y a de singulier, c’est que les discussions,
les disputes ne roulent guère que sur des questions de mots. Si on ne
trouve nulle part de similitude absolue, la dissemblance ne l’est pas
davantage, et dans les choses dissemblables se trouve toujours quelque
joint qui fait que chacun les interprète à sa façon (LUTHER, SOCRATE et
MÉNON), 609.--Imperfection des lois; exemples d’actes d’inhumanité et
de forfaits judiciaires auxquels elles conduisent; refus d’assistance
à des malheureux en péril; exécution d’innocents, victimes de ce que
leurs condamnations n’étaient entachées d’aucun vice de forme. Combien
de condamnations sont prononcées, qui sont plus criminelles que les
crimes qui les motivent (des PAYSANS du pays de Montaigne, des JUGES
de la même contrée, PHILIPPE DE MACÉDOINE)! 611.--Montaigne partage
l’opinion des anciens, qu’il est prudent, qu’on soit accusé à tort
ou non, de ne pas se mettre entre les mains de la justice. Puisqu’il
y a des juges pour punir, il devrait y en avoir pour récompenser
(ALCIBIADE, les CHINOIS), 613.--Il n’a jamais eu de démêlés avec la
justice, et il est si épris de liberté, qu’il irait n’importe où, s’il
se sentait menacé dans son indépendance, 615.--Les lois n’ont autorité
que parce qu’elles sont les lois et non parce qu’elles sont justes.
Comment le seraient-elles, étant le plus souvent l’œuvre de sots, ou
de gens qui, en haine de l’égalité, manquent à l’équité; pour lui,
il a renoncé à leur étude; c’est lui seul qu’il étudie, et, pour le
reste, il s’en remet simplement à la nature, 615.--Que ne prêtons-nous
plus d’attention à cette voix qui est en nous et qui suffit pour nous
guider? Quand nous constatons que nous nous sommes trompés en une
circonstance, à moins d’être un sot, nous devrions être à tout jamais
en défiance de nous dans toutes les circonstances analogues; c’est
ce qui lui arrive pour sa mémoire; aussi devons-nous nous étudier
constamment pour que nos passions ne viennent pas pervertir notre
jugement, 617.--«Se connaître soi-même» est la science capitale;
ceux-là seuls qui la pratiquent savent combien peu nous savons; celui
qui sait, hésite et est modeste; l’ignorant est affirmatif, querelleur,
opiniâtre, ce résultat est le fait de l’école du monde; c’était aussi
ce qu’en pensait Socrate (SOCRATE et EUTHYDÈME, ARISTARQUE, ANTÉE,
ANTISTHÈNE et SOCRATE), 621.--Montaigne étudiait sans cesse les autres,
pour se mieux connaître; il en était arrivé à les juger avec assez de
discernement; toutefois, il était très hésitant pour se prononcer,
rien n’étant difficile comme de déterminer dans quelle catégorie doit
prendre place telle ou telle de nos actions. En général, l’homme est
mal équilibré; quel service on rend à qui sait l’entendre, de lui
dire avec franchise ce qu’on pense de lui (PERSÉE roi de Macédoine,
MONTAIGNE)! 623.--Montaigne estime qu’il n’est propre à rien, sauf
à parler librement à un maître auprès duquel il eût été placé, lui
dire ses vérités et faire qu’il se connaisse lui-même. Pareil censeur
bénévole et discret qui, sans paraître censurer leur conduite, leur
en ferait apercevoir les conséquences, les tiendrait au courant de ce
que le peuple pense d’eux, serait chose précieuse pour les rois, sur
lesquels cette engeance maudite des flatteurs a un effet si pernicieux
(MONTAIGNE, ALEXANDRE), 625.--Ses Essais sont une sorte de cours
expérimental, fait sur lui-même, d’idées afférentes à la santé de
l’âme et du corps. Pour ce qui est de l’âme, on y apprend moins ce qui
est à faire que ce qui n’est pas à faire; quant au corps, on peut en
déduire que chacun qui s’observe, est à lui-même son meilleur médecin.
Exposé du régime qu’il a suivi toute sa vie durant (TIBÈRE, SOCRATE,
PLATON), 627.--Montaigne conservait le même genre de vie, qu’il fût
malade ou bien portant; il fuyait la chaleur émanant directement du
foyer (MODE DE CHAUFFAGE usité à Augsbourg, EVENUS), 631.--Les coutumes
d’un pays sont parfois le contraire de celles de quelque autre nation;
tendance que nous avons à aller chercher ailleurs, dans l’antiquité
notamment, des arguments que notre époque nous fournirait amplement,
633.--Exemples de singularités résultant de l’habitude: ANDRON l’argien
traversant sans se désaltérer les déserts de la Libye, GENTILHOMME
passant des mois et même une année entière sans boire; SAVANT qui
aimait à travailler au milieu du bruit; SOCRATE dans son intérieur;
SÉNÈQUE ne mangeant rien de ce qui avait eu vie (SEXTIUS, ATTALE),
633.--Nos goûts se transforment par l’effet de l’habitude; il faut
faire en sorte, surtout quand on est jeune, de n’en avoir aucun dont
nous soyons les esclaves et contre lequel nous ne puissions aller à
un moment donné (PYTHAGORE, PHILOPŒMEN), 635.--Habitudes qu’avait
contractées MONTAIGNE dans sa vieillesse; passer la nuit au grand air
l’incommodait, faiblesse contre laquelle la jeunesse doit se prémunir;
soin qu’il avait de se tenir le ventre libre (MARIUS, CÉSAR), 637.--Ce
que les malades ont de mieux à faire, c’est de ne rien changer à leur
mode d’existence; lui-même, malade ou bien portant, ne s’est jamais
abstenu de ce qui lui faisait envie; il en a été de même des plaisirs
de l’amour qu’il a commencé si jeune à connaître, que ses souvenirs
ne remontent pas jusque-là (QUARTILLA), 641.--L’incertitude de la
médecine autorise toutes nos envies, 645.--Montaigne avait un timbre
de voix élevé, ce qui faisait qu’il fatiguait en parlant; dans la vie
courante, l’intonation de notre voix est à régler suivant l’idée qu’on
veut rendre (CARNÉADE), 645.--Les maladies, comme tout ce qui a vie,
ont leurs évolutions dont il faut attendre patiemment la fin; laissons
faire la nature, nous luttons en vain. Dès notre naissance, nous sommes
voués à la souffrance et, arrivés à la vieillesse, l’effondrement est
forcé; les médecins n’y peuvent rien, sinon nous troubler par leurs
pronostics (CRANTOR, les MEXICAINS, CTÉSIPHON), 647.--Dans ses maux,
Montaigne aimait à flatter son imagination: atteint de gravelle, il
s’applaudit que ce soit sous cette forme qu’il ait à payer son tribut
inévitable à l’âge; c’est une maladie bien portée; peut-être comme
tant d’autres finira-t-elle avant lui; en tout cas, elle ne le prive
pas de tenir sa place en société et, par les souffrances qu’elle lui
fait endurer, le prépare insensiblement à la mort, 649.--Passant
habituellement par les mêmes phases, on sait au moins avec elle à quoi
s’en tenir; et si les crises en sont particulièrement pénibles, quelle
ineffable sensation quand, d’un instant à l’autre, le bien-être succède
à la douleur (les STOÏCIENS, SOCRATE), 655.--La gravelle a encore
l’avantage sur bien d’autres maladies, de ne pas entraîner d’autres
maux à sa suite, de laisser au patient l’usage de ses facultés, la
possibilité de vaquer à ses occupations et à ses plaisirs; elle
n’altère pas sa tranquillité d’esprit, s’il ne prête pas l’oreille
à ce que lui en diraient les médecins, 657.--Montaigne était grand
dormeur, ce qui est préjudiciable à la santé; cependant en cela, comme
en toutes choses, il savait s’accommoder aux circonstances. Sa petite
taille lui faisait préférer aller à cheval qu’à pied dans les rues et
quand il y avait de la boue (PLATON, SCIPION), 661.--Le métier des
armes est de toutes les occupations la plus noble et la plus agréable,
663.--Montaigne était d’excellente constitution; touchant à la
soixantaine, il est encore vigoureux pour cet âge; chez lui, les maux
du corps n’avaient que peu de prise sur l’âme, 665.--Ses préoccupations
n’ont pas souvent troublé son sommeil, et ses songes étaient rarement
tristes (PLATON, SOCRATE, XÉNOPHON, ARISTOTE, les ATLANTES, PYTHAGORE,
le philosophe THÉON, le VALET de Périclès), 667.--Il était peu délicat
sous le rapport de la nourriture; la délicatesse est le fait de
quiconque affecte une préférence trop marquée pour quoi que ce soit
(FAVORINUS), 669.--Dès le berceau, Montaigne avait été habitué à vivre
comme les gens de la plus basse classe et à se mêler à eux; cette
fréquentation l’a rendu sympathique au sort des malheureux (la reine
CHÉLONIS, FLAMINIUS, PYRRHUS), 671.--Il n’aimait pas rester longtemps à
table; les anciens Grecs et Romains entendaient beaucoup mieux que nous
cette jouissance (AUGUSTE), 673.--Indifférent à ce qu’on lui servait,
il se laissait aller à manger de tout ce qui paraissait sur la table,
673.--C’est une grâce que Dieu nous fait quand la mort nous gagne
peu à peu, ce qui est l’effet de la vieillesse; le moment fatal doit
alors nous moins affecter, puisque ce n’est plus qu’une fraction de
nous-mêmes qu’elle atteint; du reste la mort est indissolublement liée
à la vie, on en constate en nous la présence et les progrès dans tout
le cours de notre existence (SOLON), 675.--Montaigne n’a jamais acquis
la certitude que certains mets lui fussent nuisibles; il en est dont il
s’accommodait parfaitement, dont ensuite il s’est mal trouvé et que,
plus tard, il a très bien supportés, 677.--Il lui est arrivé parfois de
se passer de prendre un repas, quand il voulait se ménager pour mieux
manger le lendemain, avoir l’esprit dégagé, ou quand il n’avait pas une
société qui lui convint. Il est bon de manger doucement, fréquemment
plutôt que beaucoup à la fois. Tout régime trop longtemps suivi, cesse
d’être efficace (ÉPICURE, CHILON), 677.--Il ne sert de rien non plus
de se trop couvrir, on s’y habitue et cela n’a plus d’effet, 679.--Nos
occupations et nos plaisirs nous portent à donner plus d’importance au
souper qu’au dîner; l’estomac, d’après Montaigne, s’accommode mieux
du contraire. Il buvait peu, seulement aux repas et uniquement du vin
coupé d’eau (AUGUSTE, DÉMOCRITE, CRANAÜS roi d’Athènes), 679.--Il
n’aimait pas l’air confiné; était plus sensible au froid qu’au chaud;
avait bonne vue, mais elle se fatiguait aisément; sa démarche était
vive, il ne pouvait tenir en place; à table, il mangeait avec trop
d’avidité (la SERVANTE de Chrysippe, DIOGÈNE), 681.--Des convives
agréables, des mets délicats, une table bien servie, sont essentiels
pour un bon repas; il est des gens qui dédaignent ce genre de plaisir
qui est cependant de ceux que la nature nous offre elle-même, ce
dédain est le fait d’un esprit maladif et chagrin (ALCIBIADE, VARRON,
XERXÈS), 683.--Les plaisirs de l’âme sont peut-être supérieurs à ceux
du corps; les plus appréciables sont ceux auxquels l’une et l’autre
participent simultanément (les PHILOSOPHES CYRÉNAÏQUES, ARISTIPPE,
ZÉNON, PYTHAGORE, SOCRATE, PLATON), 685.--Tout ce qui est de nécessité
la nature l’a rendu agréable, et le sage use des voluptés comme de
toutes autres choses; bien vivre et imprimer une bonne direction à sa
vie, est la seule et véritable fin de l’homme (BRUTUS, les deux CATON),
687.--Les délassements siéent aux âmes fortes et généreuses comme aux
autres, ainsi qu’il ressort des exemples d’ÉPAMINONDAS, de SCIPION
et de SOCRATE, 689.--La grandeur d’âme consiste surtout à régler sa
conduite et à la circonscrire dans de justes limites; elle ne doit
pas fuir les plaisirs que lui offre la nature, mais les goûter avec
modération et montrer une égale fermeté dans la volupté comme dans la
douleur (EUDOXUS, PLATON), 693.--Pour lui, Montaigne, bien qu’au déclin
de sa vie et prêt à la quitter sans regret parce que c’est dans l’ordre
naturel des choses, il ne se contente pas de passer le temps; et, quand
il ne souffre pas, il le savoure, jouissant du calme qui s’est fait en
lui, sans préoccupation de l’avenir, ce poison de l’existence humaine
(ALEXANDRE), 695.--La vie est à accepter telle que Dieu nous l’a faite;
tout ce qui vient de lui est bon; c’est se montrer ingrat à son égard
que de repousser les satisfactions dont il l’a dotée (ÉPIMÉNIDE),
697.--Vivons suivant la nature, ce guide si doux autant que prudent
et judicieux; chez la plupart des gens dont les idées vont s’élevant
au-dessus du ciel, les mœurs sont plus bas que terre (SOCRATE),
699.--En somme, dans tous les états de la vie, il faut jouir loyalement
de ce que l’on est, et c’est folie de vouloir s’élever au-dessus de
soi-même (SOCRATE, PLATON, ALEXANDRE et PHILOTAS, les ATHÉNIENS et
POMPÉE), 703.
[C] FASCICULE C
TABLE DES CITATIONS
ET INDEX DES AUTEURS D’OU ELLES SONT TIRÉES.
Cette table des citations, établie par ordre alphabétique, donne, en
regard de chacune d’elles, l’indication de l’auteur d’où elle est tirée.
Elle a surtout pour objet d’aider à la collation des diverses éditions,
étant le plus sûr moyen de trouver aisément dans l’une un passage
relevé dans une autre, par la détermination et la recherche de la
citation qui la précède ou de celle qui la suit.
Ces citations, réparties entre 96 auteurs, sont au nombre de 1.308,
y compris cinq qui ne figurent que dans l’exemplaire de Bordeaux et
trois qui ne se trouvent que dans les éditions antérieures à 1595, dans
lesquelles on en relève en outre deux qui y sont reproduites deux fois
chacune.
Une annexe donnant la liste alphabétique des auteurs ainsi mis à
contribution, suit avec indication du chiffre de leur apport; parmi
eux, Cicéron, Lucrèce, Horace, Virgile et Sénèque y occupent de ce
fait, et de beaucoup, le premier rang.
Montaigne n’indique jamais la source de ses citations; bien plus,
il en change très souvent un ou plusieurs mots, soit pour la mieux
approprier à sa pensée, soit encore, mais rarement, par pudeur.
Souvent aussi, il y ajoute un membre de phrase de son crû, ou amalgame
deux fragments d’un même auteur ou d’auteurs différents; aussi les
recherches, auxquelles se sont particulièrement livrés Mademoiselle de
Gournay, Coste, Le Clerc et autres pour adapter à chacune le nom de qui
elles émanent, ont-elles dû présenter une certaine difficulté; dans
le nombre, trente-six demeurent encore d’origine inconnue.--A noter
aussi que Montaigne les détourne très fréquemment du sens qu’elles
ont dans le texte d’où il les tire, ou les applique à des sujets tout
différents, ce qui, à la vérité, est un procédé en usage de temps
immémorial.
A ces mêmes auteurs et à quelques autres, Montaigne a fait bien
d’autres emprunts, dont partie sont signalés dans les notes, mais il
n’est question ici que des citations proprement dites.
Dans la table, les mots en +égyptienne italique+ sont les premiers
de chaque citation; les deux nombres qui suivent indiquent le volume
et la page; les astérisques, quand il y en a, marquent qu’elles ont
donné lieu à une note; le nom qui vient après, en PETITES MAJUSCULES,
est celui de l’auteur; puis, en _italiques_ et généralement en abrégé,
celui de l’ouvrage; les nombres qui terminent en indiquent suivant sa
nature: le livre, le volume ou l’acte; le chapitre ou la scène; enfin
l’alinéa ou le vers selon qu’il y a lieu.
Dans l’annexe, le nombre qui suit le nom de chaque auteur est celui des
citations extraites de lui; les autres indiquent l’époque où il a vécu,
les dates de sa naissance et de sa mort, date suivie de av., si elle
est antérieure à l’ère chrétienne.
Ex. de Bord. signifie: Exemplaire de Bordeaux.
Ed. de 80, 88, ant. signifient: Édition de 1580, 1588, antérieures à
1595.
[C.67] ESSAIS DE MONTAIGNE.