CHAPITRE X.

=Il faut contenir sa volonté=, =III=, 485.--Montaigne ne se passionnait

pour rien; il se gardait de prendre des engagements, résistant même

à ce à quoi le poussaient ses propres affections, parce qu’une fois

entraîné, on ne sait plus où l’on va; si, nonobstant, on parvenait

à l’intéresser à des affaires autres que les siennes, il promettait

de s’en charger, mais modérément, ayant bien assez de celles-ci

pour l’occuper, 485.--Beaucoup se font les esclaves des autres, se

prodiguant pour s’employer à ce qui ne les regarde pas; cela devient

une nécessité chez eux; il ne manque cependant pas sur notre propre

route de mauvais pas dont nous avons assez à faire de nous garder,

487.--Élu maire de Bordeaux, Montaigne n’accepta qu’à son corps

défendant cette charge à laquelle il fut réélu à l’expiration de son

mandat. Portrait qu’il fit de lui à Messieurs de Bordeaux, leur faisant

connaître qu’ils ne devaient pas compter qu’il s’emploierait tout

entier à leurs affaires, comme avait fait son père qui avait également

occupé ces fonctions, 489.--Son père était imbu de ce principe si

généralement enseigné et que des sages ont eux-mêmes prêché il y a

longtemps, que nous devons nous oublier pour ne travailler que pour le

bien public; est-ce raisonnable? Le vrai sage qui sait bien ce qu’il

se doit, trouve par là même ce qu’il doit aux autres, 491.--Il faut

se dévouer aux fonctions que l’on occupe, mais ce ne doit être qu’un

prêt temporaire et accidentel de sa personne; il ne faut pas qu’elles

nous absorbent entièrement ni qu’elles nous passionnent, ce qui nous

entraînerait à manquer de prudence et d’équité, 493.--Excellent

caractère d’un prince du temps de Montaigne, qui était supérieur

aux accidents de la fortune. Même au jeu, il faut être modéré; nous

le serions plus, si nous savions exactement combien peu nous est

nécessaire (SOCRATE, MÉTRODORE, ÉPICURE, CLÉANTHE), 495.--Bien que

les besoins que nous tenons de la nature soient faciles à satisfaire,

nos habitudes, notre position dans le monde, notre âge nous portent

à en étendre le cercle; c’est dans ces limites que nous devons

les contenir; les multiplier, c’est offrir à l’adversité plus de

chance encore de nous atteindre (CALENDRIER GRÉGORIEN), 497.--C’est

folie de s’enorgueillir de l’emploi que l’on occupe et de ne pas

s’apercevoir que la plupart du temps, c’est la robe du magistrat

que l’on salue et non sa personne; notre personnalité doit toujours

demeurer indépendante de la fonction que nous remplissons (MONTAIGNE),

501.--Si l’on se jette dans un parti, ce n’est pas une raison pour

qu’on en excuse toutes les injustices, toutes les fureurs, tous les

entêtements ridicules; la raison veut qu’on reconnaisse ce qui est

mal dans le parti qu’on a embrassé et ce qui est bien dans le parti

contraire (MARCUS MANLIUS), 501.--Facilité extraordinaire des peuples

à se laisser mener par les chefs de parti (APOLLONIUS, MAHOMET),

505.--Différence entre la guerre que se faisaient CÉSAR et POMPÉE et

celle qui eut lieu entre MARIUS et SYLLA; avertissement à en tirer,

505.--Du danger qu’il y a à être l’esclave de ses affections (DIOGÈNE),

505.--Il faut s’efforcer de prévenir ce qui, dans l’avenir, peut nous

attirer peines et difficultés; c’est ainsi que Montaigne évitait

d’avoir des intérêts communs, surtout avec des parents; il fuyait

les discussions et les gens de caractère difficile (le roi COTYS),

507.--Quelques âmes fortement trempées affrontent les tentations; il

est plus prudent à celles qui s’élèvent peu au-dessus du commun, de ne

point s’y exposer et de s’efforcer de maîtriser ses passions dès le

début; ce qui se passe dans le cas de la volupté et du plaisir de se

venger en témoigne; il est trop tard de leur fermer la porte, lorsque

déjà elles ont pénétré (CATON, ZÉNON et CHRÉMONYDE, SOCRATE, CYRUS et

PANTHÉE, le S.-ESPRIT), 509.--Montaigne fuyait les procès, alors même

que ses intérêts devaient en souffrir; il n’en a jamais eu, non plus

que de duels; et, jamais une épithète malsonnante n’a été associée

à son nom, 511.--Les plus grands troubles ont le plus souvent des

causes futiles; dans toutes les affaires, et particulièrement dans nos

querelles, il faut réfléchir avant d’agir; mais une fois lancé, il

faut aller, dût-on périr à la peine; le manque de prudence conduit

au manque de cœur (le dernier DUC DE BOURGOGNE, la chute de ROME

RÉPUBLICAINE, la guerre de TROIE, PLUTARQUE, BIAS), 513.--La plupart

des réconciliations qui suivent nos querelles sont honteuses; quand

on ne le fait pas de son plein gré, démentir ce qu’on a fait ou dit

est une lâcheté, 515.--Jugement que l’on a porté sur la manière dont

Montaigne s’est acquitté de sa mairie de Bordeaux et appréciation qu’il

en porte lui-même. Diversité des jugements des hommes sur ceux qui

les administrent. Il avoue que ceux qui lui reprochent de n’avoir pas

apporté dans ces fonctions une ardeur excessive, sont dans le vrai;

mais, de fait, la population n’a pas dû être trop mécontente de son

administration puisqu’elle l’a réélu. Il faisait ce qu’il fallait;

n’aimait ni le bruit, ni l’ostentation; et, en fin de compte, il a

maintenu l’ordre et la paix, 517.--Il n’est pas de ceux qui ont de

l’ambition, laquelle n’est pas de mise quand les questions que l’on

a à traiter sont affaires courantes dont il ne faut pas exagérer

l’importance, 521.--La renommée ne s’attache pas qu’à des actes qui

sortent de l’ordinaire; elle vient d’elle-même, nos sollicitations n’y

font rien, 523.--En somme, il n’avait qu’à maintenir l’état de choses

existant; il l’a fait, y donnant de lui-même plus qu’il ne s’y était

engagé; il n’a offensé personne, ne s’est attiré aucune haine; et,

quant à être regretté, il ne l’a jamais souhaité, 525.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV · 第 121 / 504 题