=De la vanité=, =III=, 377.--Montaigne plaisante sur la manie qu’il a
d’enregistrer toutes les idées qui lui passent par la tête; c’est là
une occupation qu’il pourrait prolonger, tant qu’il y aura au monde de
l’encre et du papier (un GENTILHOMME, DIOMÈDE, GALBA), 377.--On devrait
faire des lois contre les écrivains ineptes et inutiles; il y en a
tant que pendant qu’on sévirait contre les plus dangereux, il aurait,
lui, le temps de s’amender (le médecin PHILOTINUS), 379.--Comment les
politiques amusent le peuple, alors qu’ils le maltraitent le plus (les
SPARTIATES), 379.--Tout différent des autres, Montaigne se sent plus
porté à devenir meilleur dans la bonne que dans la mauvaise fortune
(XÉNOPHON), 381.--Il aimait le changement et, comme conséquence, les
voyages, qu’il affectionnait aussi parce qu’ils le sortaient de chez
lui et que, s’il est agréable de commander chez soi, si modeste que
soit son domaine, la situation a ses ennuis, 381.--Peu fait à la
gestion de ses biens, ce qu’il considère du reste comme chose aisée,
elle lui était d’autant plus à charge, que ce qu’il possédait lui
suffisait et qu’il n’avait nulle envie d’accroître son patrimoine,
383.--Les voyages ont l’inconvénient de coûter cher, mais cela ne
l’arrêtait pas; il s’arrangeait seulement à y subvenir sans entamer son
capital qu’il estimait devoir suffire à son unique héritier, puisqu’il
lui avait suffi à lui-même (PHOCION, CRATÈS), 385.--Si peu qu’il
s’occupât de son intérieur, ce pourquoi il avait peu d’aptitude, il y
trouvait mille sujets de contrariété qui, si légers qu’ils fussent,
constamment répétés, ne laissaient pas de le blesser souvent davantage
que de bien plus grands maux; aussi préférait-il la vie hors de chez
lui (DIOGÈNE), 385.--Nullement sensible au plaisir de bâtir, s’il a
fait quelques changements dans sa maison, cela a été pour se conformer
à l’intention qu’en avait eue son père. Il n’aime non plus ni la
chasse, ni le jardinage, et, si profitable que ce soit, il n’est pas
porté à s’occuper des affaires publiques; jouir de l’existence, lui
suffit (PLATON), 387.--Il souhaiterait pouvoir abandonner la gestion
de ses biens à quelque ami honnête, à un gendre par exemple, auquel il
en céderait les revenus et qui lui assurerait le bien-être jusqu’à la
fin de ses jours, 391.--Il se fiait à ses domestiques, évitant de se
renseigner sur eux pour ne pas être obligé de les avoir en défiance,
391.--Sa répugnance à s’instruire de ses propres affaires était telle,
qu’il n’a jamais pu prendre sur lui de lire un titre, un contrat
(CRATÈS), 393.--Chez lui, la moindre chose qu’il voit le préoccupe; que
n’a-t-il au moins pour l’assister dans la direction de son intérieur
un second, sur lequel il puisse se reposer; obligé de veiller à tout,
sa manière de recevoir les étrangers s’en ressent, chose contraire
à son tempérament beaucoup plus porté à dépenser qu’à thésauriser
(PLATON), 395.--Une autre raison qui le portait à voyager, c’est la
situation morale et politique de son pays, dont il souffre, moins
par intérêt pour la chose publique, tout finissant par s’arranger,
que pour lui-même qui n’a pas le courage de voir tant de corruption
et de déloyauté (le roi PHILIPPE), 397.--Toutes les discussions, les
disputes sur la meilleure forme de gouvernement, sont parfaitement
inutiles; le monde existe: si on peut le redresser, on ne saurait lui
faire perdre un pli qui est déjà pris. Pour chaque nation, le meilleur
gouvernement est celui auquel elle est accoutumée (SOLON, VARRON, DE
PIBRAC et Monsieur DE FOIX), 399.--Rien n’est plus dangereux pour
un état qu’un changement radical; il faut s’appliquer à améliorer,
mais non à renverser (les MEURTRIERS DE CÉSAR), 401.--Les réformes
elles-mêmes sont souvent difficiles; un gouvernement même vicieux
peut se maintenir malgré ses abus, sans compter que, parfois, si on
regardait chez ses voisins, on y trouverait pire (PACUVIUS CALUVIUS,
SOLON), 401.--L’empire romain est un exemple qu’une domination étendue
ne témoigne pas qu’à l’intérieur tout soit pour le mieux, et montre
que, si miné que soit un état, il peut se soutenir longtemps par la
force même des choses (ISOCRATE), 405.--De la corruption générale des
états de l’Europe, Montaigne conclut que la France peut se relever
de son état actuel; toutefois, il redoute qu’elle ne se désagrège,
405.--Montaigne craint de parfois se répéter dans ses Essais; il le
regretterait, mais sa mémoire va lui faisant de plus en plus défaut
(LYNCESTE), 407.--S’il a à prononcer un discours qu’il ait préparé,
la crainte de perdre le fil de ses idées le paralyse; aussi, comme le
lire c’est se lier les mains et qu’il n’est pas capable d’improviser,
il a pris la résolution de s’en abstenir désormais (l’orateur CURION),
409.--Il fait volontiers des additions à son livre, mais ne corrige
pas; ce serait faire tort aux acheteurs des éditions précédentes; et
puis, il a vieilli sans s’assagir et les changements qu’il pourrait
y introduire ne vaudraient peut-être pas ce qui y est (ANTIOCHUS),
411.--Il s’en rapporte uniquement à ses éditeurs pour l’orthographe
et la ponctuation; des fautes d’autre nature peuvent être relevées
dans le texte, il ne s’en préoccupe pas; qu’elles proviennent de la
copie ou de l’impression, le lecteur, qui connaît ses idées, saura
les rectifier, 413.--Vivant au foyer des guerres civiles, il est
exposé aux insultes de tous les partis; il souffre beaucoup dans ses
intérêts de cet état de choses, bien que, jusqu’ici, il ait échappé au
pillage, ce qu’il attribue à ce qu’il n’a pas mis sa maison en état
de défense, à l’estime dont il jouit dans le pays, aux services qu’il
rend à ses voisins et à sa bonne fortune; il regrette que les lois
soient impuissantes à le protéger et d’en avoir obligation à d’autres
(LYCURGUE D’ATHÈNES), 415.--Il se considère comme absolument obligé
par ses engagements et ses promesses; mais il est tellement ennemi de
toute contrainte, qu’il lui répugne même d’être lié par les devoirs
de la reconnaissance et tient pour avantageux de se trouver délivré,
par leurs mauvais procédés à son égard, de son attachement à certaines
personnes, 417.--Il ne doit rien aux grands et ne leur demande que de
ne pas s’occuper de lui; il s’applique à tout supporter et à se passer
de tout; il aime à obliger ses amis, mais ils l’importunent s’ils lui
demandent d’intervenir en leur faveur auprès de tiers; en tout cas,
s’il lui faut contracter des obligations envers autrui, il souhaite que
ce soit pour tout autre chose qu’obtenir protection contre les fureurs
de la guerre civile (HIPPIAS D’ÉLIS, BAJAZET et TAMERLAN, l’empereur
SOLIMAN et l’empereur DE CALICUT, CYRUS, LE PREMIER DES SCIPIONS),
419.--Il vit dans des transes continues; ces désordres étaient, du
reste, un mal depuis longtemps à l’état latent, et peut-être est-il
préférable de le voir passé à l’état aigu; c’est encore là une des
causes qui font qu’il voyage tant, bien qu’il ne soit pas assuré
de trouver mieux, 425.--Quoique les troubles qui la déchirent le
dégoûtent de la France, il aime Paris; il n’est français que par cette
capitale; puisse-t-elle demeurer à l’abri de dissensions intestines,
ce serait sa ruine, 429.--Au surplus, il regarde tous les hommes, à
quelque nation qu’ils appartiennent, comme ses compatriotes; le monde
entier est pour lui une patrie, aussi ne redouterait-il pas la peine
de l’exil (les ROIS DE PERSE, SOCRATE), 429.--Avantages que Montaigne
trouve à voyager; il demeure sans peine huit à dix heures consécutives
à cheval et, sauf les chaleurs excessives (il voyage alors de nuit),
ne redoute aucunes intempéries (les ANCIENS ROMAINS, les PERSES dans
l’antiquité, les ESPAGNOLS), 431.--On le blâme de ce que, vieux et
marié, il quitte sa maison pour voyager; mais il y laisse une gardienne
fidèle qui y maintient l’ordre. La science du ménage est la plus utile,
la plus honorable chez une mère de famille; il est vrai que bien
des femmes ne pensent qu’à leur toilette et vivent dans l’oisiveté,
la sienne n’est pas telle, 433.--On objecte que c’est témoigner peu
d’affection à sa femme que de s’en éloigner; mais l’absence momentanée
aiguise, au contraire, le désir de se revoir; il se connaît en amitié,
et affirme qu’on n’aime pas moins son ami absent que présent (les
ENSORCELÉS de Kareinty), 433.--Pourquoi craindre de voyager quand on
est vieux? C’est alors que les voyages sont le plus utiles; il peut
mourir en route, dira-t-on, qu’importe; c’est une éventualité dont
il ne se préoccupe pas quand il se met en route (les STOÏCIENS),
437.--Quoiqu’il lui soit indifférent de mourir là ou ailleurs, il
préférerait que la mort le surprit à cheval et hors de chez lui; il
serait plus en paix et sentirait moins de peine et de regrets autour
de lui, 439.--Quelle fâcheuse habitude que notre entourage s’apitoie
sur nos maux, cela nous énerve; voir auprès de nous moins de mines
impressionnées nous disposerait plus favorablement, 441.--A publier
cette étude sur lui-même, Montaigne trouve qu’elle a ce grand avantage
de lui servir de règle de conduite et que les critiques seront moins
portés à dénaturer ses qualités, sa confession devant les désarmer en
partie; il reconnaît, du reste, avoir toujours été traité au-dessus de
ses mérites (ANTIGONE et le philosophe BION), 443.--Peut-être aussi sa
lecture fera-t-elle que quelqu’un lui convenant, sera désireux d’entrer
en rapport d’amitié avec lui: Oh! un ami! que ne donnerait-il pas pour
en avoir un, 445.--C’est finir par devenir à charge aux nôtres que
de les occuper constamment de nos maux. Viendrait-il à tomber malade
dans un coin perdu, il a de quoi se suffire avec ce qu’il porte avec
lui; et puis, dès qu’il se sent malade, il a toujours soin de mettre
en ordre ses affaires de conscience et autres, ce qui fait qu’il est
toujours prêt (les INDIENS), 447.--Son livre ne lui survivra que peu
d’années, d’autant que notre langue se transforme continuellement;
il n’en constitue pas moins une précaution pour qu’après lui, on ne
le juge pas autre qu’il n’est, 449.--Genre de mort dont Montaigne
s’accommoderait le mieux; toujours est-il qu’il a cette satisfaction
que la sienne ne sera pour les siens, dont les intérêts sont assurés,
un sujet ni de plaisir, ni de déplaisir (les COMMOURANTS d’Antoine et
de Cléopâtre, PÉTRONE, TIGELLINUS, le philosophe THÉOPHRASTE), 451.--Il
ne recherche pas ses aises en voyage; il va au jour le jour, sans
itinéraire fixe; aussi est-il toujours satisfait, même s’il ne trouve
pas dans un pays ce qu’il venait y voir, il apprend du moins que la
curiosité signalée n’existe pas, 453.--Il sait s’accommoder de tout et
se plie à tous les usages du pays où il se trouve, rien ne lui paraît
étrange; aussi blâme-t-il fort la sotte tendance qu’ont les Français
à l’étranger de tout y dénigrer, et ne se joignait-il pas à leurs
sociétés quand il en rencontrait, 455.--Tout ce qu’il demanderait, ce
serait d’avoir un compagnon de voyage de même humeur que lui, car il
aime à communiquer ses idées (SÉNÈQUE, CICÉRON, ARCHYTAS, ARISTIPPE),
457.--La situation qu’il a, le bien-être dont il jouit, devraient,
ce semble, le détourner de sa passion des voyages; mais il y trouve
l’indépendance, et elle lui est si chère qu’il rejette les commodités
de la vie par crainte d’en être asservi, 457.--C’est là, dira-t-on,
de la vanité, mais où n’y en a-t-il pas? Les plus belles maximes
philosophiques, les plus beaux règlements de vie sont vains; et ceux-là
mêmes qui les émettent ne les suivent pas. Ne voit-on pas journellement
un juge prononcer une condamnation pour un fait que lui-même a commis
ou va commettre? La faute en est aux lois, qui exigent de nous plus
que nous ne pouvons (ARISTON, XÉNOPHON, SOLON, ANTISTHÈNE, DIOGÈNE,
la courtisane LAÏS), 461.--On peut encore, à la rigueur, admettre que
dire et faire soient dissemblables chez les gens qui professent la
morale; mais lui, parlant de lui-même, est tenu à être plus conséquent.
L’homme public doit compter avec les vices de son temps; Montaigne a
reconnu par lui-même que les affaires publiques ne se traitent pas
d’après les mêmes principes que les affaires privées, son caractère ne
se prête pas à semblable compromission; au surplus, il est fréquent de
ne pas trouver réunies chez un même homme les qualités nécessaires à
ces deux genres d’affaires (CATON, un ROI DE FRANCE, PLATON, SOCRATE,
SATURNINUS), 465.--Une vertu naïve et sincère ne peut être employée
à la conduite d’un état corrompu; du reste, sa notion s’altère dans
un milieu dépravé; quoi qu’il en soit, on doit toujours obéissance à
ceux qui ont charge d’appliquer les lois, si indignes qu’ils soient
(SÉNÈQUE, AGÉSILAS), 469.--Si Montaigne sort aussi fréquemment de son
sujet, c’est qu’il s’abandonne au flux de ses idées qui, en y regardant
de près, ne sont cependant pas aussi décousues qu’elles en ont l’air;
et puis, il oblige ainsi le lecteur à plus d’attention, ce qui déjà
l’a porté à donner à ses chapitres plus d’extension qu’au début
(PLATON, TÉRENCE, PLUTARQUE), 471.--Affection particulière de Montaigne
pour la ville de Rome, due au souvenir des grands hommes qu’elle a
produits; lui, qui a le culte du passé, ne voit ses ruines qu’avec
émotion et respect; aujourd’hui encore, n’est-elle pas la métropole
de la chrétienté, la ville universelle, la seule au monde qui ait ce
caractère (ARCÉSILAS et CTESIBIUS)? 475.--Il doit beaucoup à la fortune
pour l’avoir ménagé jusqu’ici. Il est vrai que l’avenir est inquiétant,
mais que lui importe ce qui adviendra quand il ne sera plus? il n’a
pas d’enfant mâle qui continuera son nom; et puis, même ne pas avoir
d’enfants du tout ne lui semble pas chose bien regrettable, 477.--Il
laissera après lui son patrimoine tel qu’il l’a reçu, la fortune ne lui
ayant jamais octroyé que de légères faveurs sans consistance, 479.--De
ces faveurs, il n’y en a pas à laquelle il ait été plus sensible
qu’au titre de citoyen romain qui lui a été accordé quand il était à
Rome, titre dont il reproduit textuellement la teneur, pour ceux que
cela intéresse et aussi un peu par vanité, 479.--C’est qu’en effet
l’homme est tout vanité; et c’est parce que nous sommes déçus par ce
que nous voyons quand nous venons à nous observer, que nous reportons
constamment nos regards partout ailleurs que sur nous-mêmes, 483.