=Sur l’art de la conversation=, =III=, 331.--En punissant les
coupables, la justice ne saurait avoir qu’un but: empêcher les autres
hommes de commettre les mêmes fautes; c’est ainsi que l’aveu que
Montaigne fait de ses erreurs, doit servir à corriger les autres
(PLATON, CATON, un JOUEUR DE LYRE), 331.--Mais où l’esprit se forme le
plus c’est, selon notre moraliste, dans la conversation; cet exercice
lui paraît plus instructif encore que l’étude dans les livres, 333.--On
y apprend à supporter la sottise, la contradiction et la critique.
Sur le premier point, Montaigne connaissant la faiblesse de l’esprit
humain, écoutait patiemment les propositions les plus absurdes, les
opinions les plus folles, 335.--La contradiction éveille l’esprit
et aide parfois à la découverte de la vérité, mais il faut qu’elle
ait lieu en termes courtois. La critique est susceptible de nous
corriger, mais il faut être de bonne foi et savoir l’accepter, ce qui
n’est pas donné à tout le monde (SOCRATE, ANTISTHÈNE), 335.--Dans les
conversations, la subtilité et la force des arguments importent moins
que l’ordre; le vulgaire en met souvent dans ses discussions plus que
les philosophes et les savants; les conversations sans méthode, sans
ordre, dégénèrent vite en dispute; et, pour ce qui est de discuter
avec un sot, il ne faut absolument pas s’y prêter, 339.--Les disputes
devraient être interdites; quand on en arrive là, chacun, sous l’empire
de l’irritation, y perd la notion de ce qui est raisonnable; on se
quitte ennemis, sans avoir fait faire un pas à la question (PLATON),
341.--L’attitude des gens de science, l’usage qu’ils en font, laissent
souvent à désirer; suivant qui la possède, c’est un sceptre ou la
marotte d’un fou, 341.--C’est l’ordre et la méthode qui donnent du
prix aux conversations; la forme y importe autant que le fond; il en
est de même dans notre vie familiale, où nous supportons plus aisément
les fautes de nos domestiques que les mauvaises excuses que, par
bêtise, ils s’entêtent à nous présenter pour les pallier (DÉMOCRITE,
ALCIBIADE), 343.--C’est un grand défaut de ne pouvoir souffrir les
sottises des autres; ne se trompe-t-on pas soi-même en les croyant
des sottises; sommes-nous donc si sûrs de notre propre jugement? que
de fois ce que nous reprochons aux autres, existe chez nous-mêmes
(HÉRACLITE, MYSON, PLATON, SOCRATE)! 347.--Ce qui frappe nos sens a
une grande influence sur nos jugements: la gravité d’un personnage,
son costume, sa situation, etc., tout cela donne du poids aux sottises
qu’il débite, 349.--Parfois aussi les grands paraissent plus sots
qu’ils ne sont, parce qu’en raison de leur position on attend plus
d’eux que du commun des mortels; le plus souvent leur intérêt est de
garder le silence, de la sorte leur ignorance ressort moins (MÉGABYSE
et APELLE), 351.--Et pourquoi les grands seraient-ils plus éclairés
que les autres? c’est le hasard qui, la plupart du temps, distribue
les rangs, donne les places et il ne saurait guère en être autrement,
353.--Le succès obtenu dans les grandes affaires n’est pas une preuve
d’habileté; souvent il est dû au hasard qui intervient dans toutes les
actions humaines (les CARTHAGINOIS, les ROMAINS, le persan SYRAMNEZ,
THUCYDIDE), 355.--Pour juger des grands, voyez ceux que la fortune
fait tomber de leur rang élevé; comme ils paraissent au-dessous
du médiocre, lorsqu’ils ne sont plus entourés d’un éclat imposant
(MÉLANTHE et DENYS, ANTISTHÈNE, les MEXICAINS), 357.--Montaigne est
porté à se défier de l’habileté d’un homme, dès lors que cet homme a
une haute situation ou jouit de la faveur populaire, 359.--Il n’accepte
qu’avec réserve les mots heureux de ses interlocuteurs, qui peuvent les
avoir empruntés et ne pas se rendre compte eux-mêmes de leur valeur,
361.--Il se méfie également de ceux qui, dans leurs reparties, se
renferment dans des généralités; il faut les amener à préciser pour
savoir au juste ce qu’ils valent, 361.--Souvent les sots émettent des
idées justes, mais elles ne sont pas d’eux; hors d’état d’en faire
une judicieuse application, il n’y a qu’à les laisser aller, ils
ne tardent pas à s’embourber (HÉGÉSIAS, CYRUS), 363.--Reprendre un
sot, avec l’espérance de rectifier son jugement, c’est peine perdue,
365.--Ce qu’il y a de plus déplaisant chez un sot, c’est qu’il admire
toujours tout ce qu’il dit, 365.--Les causeries familières, à bâtons
rompus, où on fait assaut d’esprit, ont aussi leurs charmes; les propos
vifs et hardis qui s’y échangent, forment le caractère et peuvent
parfois nous éclairer sur nos défauts, 367.--Les jeux de main sont à
proscrire; ils dégénèrent trop souvent en voies de fait (deux PRINCES
de la famille royale), 367.--Comment Montaigne s’y prenait pour juger
d’une œuvre littéraire sur laquelle l’auteur le consultait; sur les
siennes, sur ses Essais, il était toujours hésitant, bien plus que
lorsqu’il s’agissait de celles des autres, 367.--Un point sur lequel
il faut se montrer très réservé, c’est lorsqu’on rencontre des idées
qui peuvent ne pas appartenir en propre à l’auteur, sans qu’on ait de
certitude à cet égard (PHILIPPE DE COMMINES, TACITE, SÉNÈQUE, CICÉRON),
369.--Digression sur TACITE. Cet historien a relégué au second plan
les faits de guerre et s’est plutôt attaché aux événements intérieurs,
qu’il juge plus qu’il ne les raconte, 371.--Sa sincérité ne fait pas
doute, il est du parti de l’ordre; néanmoins, il semble avoir jugé
Pompée avec trop de sévérité; à propos de TIBÈRE, Montaigne a quelque
doute sur l’impeccabilité de son jugement, 371.--C’est à tort qu’il
s’excuse d’avoir parlé de lui-même dans son histoire; Montaigne, lui,
non seulement ne craint pas de parler de lui-même dans ses Essais, mais
il ne parle que de lui et en observateur désintéressé, 373.--Caractère
de TACITE à en juger par ses écrits; on ne saurait que le louer, lui et
tous les historiens qui ont agi de même, d’avoir recueilli et consigné
tous les faits extraordinaires et les bruits populaires (VESPASIEN),
375.