«Livre consubstantiel à son auteur», écrit Montaigne (liv. =II=, ch.
18, =II=, 524 et N. Autheur); autrement dit: mon livre et moi ne
faisons qu’un (=III=, 244).
Les ESSAIS et leur auteur sont en effet inséparables: qui analyse
l’un, analyse l’autre, ils ne sauraient être analysés l’un en dehors
de l’autre; et d’autre part, le proverbe qui dit que nous pouvons nous
flatter de connaître l’homme avec qui nous avons mangé un boisseau de
sel est ici en défaut: qui peut dire en effet combien d’exemplaires des
Essais il faut avoir usés avant de croire qu’on connaît Montaigne!
Ondoyant et divers, est sa caractéristique essentielle en même temps
qu’il nous apparaît être tel ou tel suivant nos propres sentiments,
suivant même nos dispositions du moment; on ne le tient jamais; aucune
doctrine n’est tellement sienne qu’il ne puisse avoir soutenu, dans
quelque coin des Essais, la doctrine contraire.
Aux yeux des uns, il est le plus naturel, le plus pratique, le plus
simple des sages, et voilà de quoi plaire au plus grand nombre; aux
yeux des autres, il est le plus avisé, le plus fin, le plus raffiné
des libres penseurs, et voilà de quoi plaire aux plus délicats;
généralement on aime sa hardiesse, quelques-uns le trouvent osé;
d’autres le louent de maintenir à l’état de questions ouvertes une
foule de problèmes que ceux-là estiment préférable d’écarter en les
passant sous silence.
A première vue moraliste de premier ordre, le jugement et la
connaissance du cœur humain priment en lui l’érudition et sa morale
n’effarouche pas comme celle de tant d’autres qui l’ont devancé ou
suivi. Sous une forme simple et attrayante, il nous montre combien
du fait même de la nature, dont notre raison est l’interprète, sont
faciles et agréables la recherche de la vérité et la pratique de la
vertu, quel contentement elles sont susceptibles de nous procurer, et
que sous leur action réconfortante peu à peu l’apaisement se fait en
nous. Loin de nous détourner des jouissances qu’il nous est donné de
ressentir ici-bas, il nous incite à ne pas les dédaigner, nous mettant
seulement en garde contre l’abus; comme aussi à patienter avec les
misères de l’existence, en les comparant à ce qu’elles pourraient
être, et considérant qu’il est toujours loisible de s’y soustraire à
qui elles sont devenues intolérables.--Élevé dans la pratique de la
foi catholique la plus orthodoxe, il la confesse à maintes reprises,
tout en évitant avec grand soin d’en discuter les dogmes.--Partisan
de la royauté qui, pour lui, représente l’ordre, base essentielle des
sociétés, la domination populaire ne lui semble pas moins être la plus
naturelle et la plus équitable; mais par-dessus tout, il est ennemi
de la violence et des abus d’où qu’ils viennent; rebelle à toute
contrainte, il veut pour chacun la liberté la plus absolue uniquement
limitée par l’obligation de ne pas porter atteinte à celle d’autrui et
d’observer les lois.
Et nonobstant, en le scrutant davantage, peut-on nier que sous le
rapport philosophique, nul plus que lui ne se soit évertué à démontrer
l’inanité de tout système et l’impuissance de l’esprit humain?
Rien n’est absolu, tout est relatif, est sa conclusion en toutes
choses.--Personne a-t-il mieux montré à quel point un homme peut être
irréligieux, avec la volonté de n’être pas antireligieux! jamais
personne n’a fait plus complètement abstraction de la vie éternelle;
sa religion est toute de surface et d’étiquette. Lui si prolixe en
citations, use relativement assez peu de l’Ecriture Sainte et de
la Bible, tout juste assez pour ne pas paraître les ignorer, et sa
solution de la question religieuse n’est autre en définitive que de
«demander à son curé ce qu’il faut croire et n’y plus penser».--Ces
mêmes lois, pour lesquelles, comme citoyen, il professe le plus
grand respect, comme penseur il a pour elles, et pour toutes en
général, un mépris absolu, convaincu qu’il est que pas une n’est
fondée sur la raison et que leur existence seule fait leur autorité
(STAPFER).--Il est humain, réprouve toute rigueur inutile et s’apitoye
volontiers sur le sort des malheureux; il est de commerce facile,
c’est incontestable; mais de la question sociale il ne dit mot, et
d’autre part que d’égoïsme en lui! C’est à un degré tel qu’imbu de ses
idées, un homme peut vivre heureux, mais qu’une nation chez laquelle
chacun s’inspirerait de pareils sentiments, résigné à tout plutôt que
d’accepter d’être troublé dans sa quiétude, laissant aux autres le soin
de lutter pour ce que soi-même on approuve, souhaite ou désire, serait
immanquablement perdue. Et c’est bien là ce qui nous menace: notre
bourgeoisie qui forme le fond sérieux de notre population, absolument
formée sur ce modèle, à peu près satisfaite de son sort, ne voit, elle
aussi, rien au delà (le bien-être est mère de la veulerie); n’ayant au
cœur qu’une passion, l’égoïsme, elle se désintéresse du flot montant
des revendications des classes ouvrières auxquelles elle ne veut pas
prêter l’attention, attacher l’importance qu’elles méritent, soit pour
y donner satisfaction, soit pour y résister, ne semblant pas se douter
qu’en politique comme à la guerre, pour avoir la paix il faut être
fort et redouté, et prévoyant; regarder en face les difficultés, et les
combattre en prenant les devants et non s’incliner. Que peut-on voir
en effet de plus probant sur cette disposition d’esprit chez Montaigne
que ces passages mêmes de son livre: «Ie me contente de iouïr du monde
sans m’en empresser, de viure vne vie seulement excusable et qui
seulement ne poise ny à moi ny à autrui.»--«Si ne sçais à l’examiner
de pres, si selon mon humeur et mon sort, ce que i’ay à souffrir des
affaires et des domestiques, n’a point plus d’abiection, d’importunité
et d’aigreur, que n’auroit la suitte d’vn homme, nay plus grand que
moy, qui me guidast vn peu à mon aise.»--«Ie hay la pauureté à pair
de la douleur; mais ouy bien, changer cette sorte de vie à vne autre
moins braue et moins affaireuse.»--«Ie me consolerois aysement de
cette corruption des mœurs presentes de nostre estat, pour le regard
de l’interest public; mais pour le mien, non. I’en suis en particulier
trop pressé.»--«La plus honorable vacation est de seruir au publiq et
estre vtile à beaucoup. Pour mon regard, ie m’en despars, partie par
conscience, partie par poltronerie» (ch. IX du liv. III, =III=, 390,
392, 396). Ce scepticisme outré, dont on lui fait reproche, s’explique
bien, du reste, par les circonstances dans lesquelles il se trouvait.
En politique, les partis changeaient de thèse au fur et à mesure que
les événements se produisaient, et chacun changeait de parti suivant ce
qu’il croyait plus avantageux, les convictions n’y étaient généralement
pour rien. En matière religieuse, son père était catholique, sa mère
protestante, ses frères et sœurs tenaient les uns pour la première de
ces religions, les autres pour la seconde; les discussions en famille
sur les mérites de l’une et de l’autre devaient être fréquentes en
ce temps où elles étaient l’une des causes essentielles des troubles
qui agitaient si profondément la France. Ce devait être pour lui, qui
aimait à penser, un sujet de méditations constantes, et la méditation
en pareille matière, quand la raison seule s’en mêle à l’exclusion de
la foi (et, chez lui, chacune avait son heure), conduit, ainsi qu’il le
dit, «ayant tout essayé, tout sondé, à ne trouuer en cet amas de choses
diuerses, rien de ferme, rien que vanité» (=II=, 226); «toutes choses
nous sont occultes, il n’en est aucune de laquelle nous puissions
établir quelle elle est» (=II=, 244).
Ste-BEUVE l’appelle «le plus sage des Français»; c’est beaucoup dire,
mais à coup sûr, Montaigne fut un sage; il est un maître sous le
rapport du bon sens, pour cette moyenne de l’humanité qui forme un
groupe si considérable et si honorable, qui n’est bien capable au
cours ordinaire de la vie que d’une sagesse courageuse encore, mais
tempérée et modeste; il nous gouverne, nous dirige, nous inspire, il
est le héros et le hérault du bon sens; et, quand il a affaire à des
âmes plus hautes, plus sévères à la fois et plus ardentes, il ne les
conquiert pas, mais néanmoins il les séduit, les charme jusqu’à les
inquiéter; il s’en fait non des amies, mais, ce qui est plus flatteur,
des ennemies qui ne peuvent détacher de lui ni leurs pensées, ni leurs
regards (FAGUET).--Et cependant, si l’on vous disait d’un homme, sans
le nommer: Il a traversé l’étude, la magistrature, la cour, la guerre,
l’administration, et nulle part il ne s’est arrêté, ni engagé à fond.
Rentré dans la vie privée, il n’y a point pris racine; il a jugé que
les devoirs et les intérêts domestiques étaient encore un cercle trop
large, pour ce que j’appelle sa paresse, une charge trop lourde, pour
ce qu’il appelle son indépendance; il s’est isolé de sa famille après
s’être isolé du monde: comme mari, comme père, il a cru faire assez
en laissant sa femme gronder à l’aise et sa fille s’élever au hasard,
pendant qu’il s’enfermait et rêvait dans une tourelle réservée de son
petit château, sans jamais faire aucun effort pour autrui. Un tel homme
peut-il réellement être considéré comme le type de l’homme vraiment
sage? Que pouvait-il y faire autre que d’observer cet être unique, ce
moi auquel il avait réduit son univers, que par moment il maltraite en
paroles, mais dont il est évidemment trop jaloux, pour qu’on admette
qu’il n’en était pas amoureux; et, frappé des contrariétés et des
complexités de sa nature, concluant de lui-même à nous tous, pouvait-il
se représenter l’homme autrement qu’une énigme indéchiffrable? (G.
GUIZOT).--«Mérite-t-il d’être pris pour modèle, celui qui se félicite
d’être arrivé à ce point de philosophie qu’il puisse mourir sans
regret de chose quelconque, non pas même de sa femme et de ses
enfants; qui, pour n’être point importuné à ce moment par la présence
de ses amis et de ses proches dont il soupçonne les larmes, pour n’être
point obligé de consoler leur douleur ou soutenir leur faiblesse,
souhaite d’aller souffrir et mourir parmi des mercenaires et des
inconnus; qui, apprenant la mort de sa fille unique, envoie à sa femme
une lettre badine, avec un traité de Plutarque pour la consoler?»
(BIOT).
Pour nous, qui avons vécu des années avec lui, Montaigne nous apparaît
vif, exubérant, et avec cela nonchalant, répugnant à prendre une
décision; très malin, très piquant sous une certaine rondeur d’allures,
sociable néanmoins, d’humeur facile, indulgent pour autrui et en somme
agréable compagnon, ne se sachant pas du reste mauvais gré d’être
le bonhomme qu’il paraît et qu’il fait plus encore peut-être qu’il
ne l’est; ayant le jugement sain, l’âme sincère, mais la conscience
peu sévère; c’est un penseur capricieux mais profond, qui a de
l’originalité, le culte de l’antiquité, du pittoresque dans son style,
nerveux, écrivant au jour le jour, par passe-temps, mais s’intéressant
peu à ce qui n’est pas lui, dont il parle avec franchise, tout en ne
confessant guère que les défauts dont on se fait généralement gloire
dans le monde; d’un égoïsme profond, répugnant à l’action et aimant
par-dessus tout le calme et le repos; d’un scepticisme achevé, qui le
porte à accepter par trop toutes les faiblesses humaines, sans jamais
provoquer un effort quel qu’il soit pour les prévenir ou les refréner;
et cependant sensible à la vertu et réprouvant le vice; admirateur du
beau et du bien, tout en se reconnaissant incapable d’y atteindre;
prenant ses maux en patience, compatissant à ceux d’autrui, résigné
à ce qu’il ne peut empêcher, se contentant de son sort; pondéré,
n’exagérant rien, ne se passionnant pas; ne se croyant pas infaillible;
tolérant, n’imposant pas ses idées, respectant les opinions des autres
et même leurs erreurs; considérant la versatilité comme inhérente à la
nature humaine et ne s’en étonnant pas; fuyant les discussions; à tout
procès, préférant un accommodement; assoiffé de liberté pour lui et
pour autrui; respectueux des pouvoirs établis, non qu’il les tînt comme
parfaits, mais parce qu’il estimait qu’il n’y a rien qui ne prête à la
critique et qu’il ne donnait point dans les utopies; tout en étant d’un
parti, se conciliant les autres, sans manquer ni à ses obligations, ni
à ses propres sympathies; ne se mêlant aux affaires publiques qu’à son
corps défendant, et faisant alors, sans jamais outrepasser, ce qu’il
croyait être son devoir; cherchant à esquiver toute ingérence dans les
intérêts et les affaires des autres, ne s’occupant même que modérément
des siennes, préférant l’inconvénient d’être volé à l’obligation de
surveiller ses domestiques; ne s’obstinant pas à vouloir pénétrer quand
même la raison de ce qui est; se laissant vivre, ne faisant fi d’aucune
des jouissances et agréments que l’existence comporte; envisageant
la mort sans appréhension, constamment préparé à sa venue; fidèle à
la religion de ses pères, moins par conviction, que pour n’être pas
troublé par l’ignorance où nous sommes de ce qui se passe après nous,
et, parce qu’il trouvait difficilement à accommoder sa foi avec sa
raison, évitant avec le plus grand soin de les mettre en présence. Avec
cet ensemble de défauts et de qualités, honnête sans être parfait,
satisfaisant, en ces temps extraordinairement agités, aux conditions
essentielles de ce qui procure à l’homme cette tranquillité relative
du corps et de l’âme, qui en somme est le bonheur tel qu’il peut être
ici-bas, réalisant l’_aurea mediocritas_ d’Horace, Montaigne est un
consolateur précieux et, à ce titre, vaut d’être lu et médité de tous.
L’ouvrage de Montaigne est un vrai répertoire de souvenirs et de
réflexions nées de ces souvenirs. Sur chaque sujet, il commence
par dire tout ce qu’il sait et il finit par dire ce qu’il croit et
naïvement, en toutes choses, le pour et le contre; c’est un penseur
profond, mais capricieux; et le cours de ses idées l’entraîne sans
cesse à tous les points imaginables de l’horizon. On lui a reproché de
conter trop d’histoires, mais c’est précisément par là qu’il arrive à
son but: nous montrer l’homme dans toutes les attitudes.
Le succès des Essais s’affirma assez rapidement, bien qu’il semble
que ses contemporains aient été plus vivement choqués que nous ne le
sommes aujourd’hui, des incorrections et des singularités de son style;
PASQUIER lui reprochait qu’en plusieurs endroits de son livre, on
reconnaissait «je ne sais quoi du ramage gascon», et l’invitait à les
corriger, ce dont, du reste, il se garda bien.
Déjà à la fin de son siècle, JUSTE LIPSE avait surnommé l’auteur des
Essais «le Thalès français» et de THOU, qui le qualifie d’«Homme
franc, ennemi de toute contrainte», lui promet l’immortalité; par
contre SCALIGER l’appelle «un ignorant hardi», et les gens d’Église le
traitent de «sophiste».
Dès le milieu du XVIIe siècle, les Essais étaient presque
universellement répandus, beaucoup déjà s’en inspirent et bien diverses
sont, à cette époque, les appréciations émises à leur sujet:
Le cardinal DUPERRON les dénomme «le bréviaire des honnêtes gens».
BACON écrit ses Essais ayant sous les yeux ceux de Montaigne, qu’il
comparait au travail des abeilles.
GUEZ DE BALZAC dit en en parlant: «Ce n’est pas un corps entier,
c’est un corps en pièces, tant l’auteur est ennemi de toute liaison
soit de la nature, soit de l’art. Il sait bien ce qu’il dit, mais ne
sait pas toujours ce qu’il va dire; s’il a dessein d’aller dans un
lieu, le moindre objet qui lui passe devant les yeux, le fait sortir
de son sujet pour courir après ce nouvel objet; mais il s’égare plus
heureusement que s’il allait tout droit et ses digressions sont
agréables et instructives», et il le tient comme ayant porté la raison
humaine aussi haut qu’elle peut s’élever, soit en politique, soit en
morale.
MÉZERAY l’appelle «un Sénèque chrétien».
S.-EVREMOND dit qu’il «s’y plaira toute sa vie».
PASCAL, qui avait commencé par le lire avec passion et le goûter très
vivement, s’élève contre les tendances païennes de sa morale, lui
reproche de mettre toutes choses dans un doute universel, ce qui est
en effet la caractéristique de sa philosophie, et trouve bien sot le
projet qu’il a eu de se peindre. Sur ce dernier point, M. Faguet a
depuis observé judicieusement: «qu’en tous cas, le sot projet ne fut
pas de s’étudier et de se connaître; que c’est peut-être notre premier
devoir que de savoir ce que nous sommes; à qui, en nous, nous avons
affaire; que rien n’est plus digne d’un esprit sérieux, ne lui est plus
nécessaire, ne s’impose plus à lui». Et cependant, malgré les violentes
attaques dont il le poursuit, allant jusqu’à l’accuser de ne penser
qu’à mourir lâchement et mollement, nul plus que Pascal n’a emprunté
à Montaigne, à la vérité sans le nommer, si bien qu’on a pu dire que,
malgré les différences profondes qui les séparent, la Bible est le
seul livre qui ait agi sur Pascal plus que les Essais; et que, par une
dévotion outrée et mal dirigée, il en est arrivé au même point que
Montaigne par son scepticisme exagéré.
Après Pascal, c’est l’école de PORT-ROYAL qui, tout en convenant que
Montaigne a beaucoup d’esprit, lui reproche qu’après avoir bien aperçu
le néant des choses humaines, il croit peu à celles du ciel et réduit
la philosophie à l’art de vivre à son aise ici-bas; qu’en tant que
philosophe, c’est un «menteur» qui se moque du lecteur.
Mme DE LAFAYETTE écrit qu’«il y a plaisir à avoir un voisin tel que
lui».
MOLIÈRE rivalise de sagacité et de profondeur avec lui, quand il peint
la morgue et la vanité des érudits, l’ignorance et le pédantisme des
médecins, les sottes prétentions des femmes savantes et plusieurs
autres ridicules.
LA FONTAINE, qui a à peu près sa méthode et sa morale, imite dans ses
fables sa philosophie naïve.
«Quel aimable homme, qu’il est de bonne compagnie, que son livre est
plein de bon sens!» écrit Mme DE SÉVIGNÉ.
MALEBRANCHE le juge avec sévérité: il le tient pour pédant, parce
qu’il cite beaucoup sans être érudit; comme fort en citations, mais
malheureux et faible en ses raisons et déductions, lui reprochant de
persuader non par des arguments, mais par son imagination; «un trait
d’histoire ne prouve pas, un petit conte ne démontre pas; deux vers
d’Horace, un apophthegme de Cléomènes, un de César ne doivent pas
persuader des gens raisonnables»; et cependant les Essais ne sont
qu’un tissu de traits d’histoire, de petits contes, de bons mots, de
distiques et d’apophthegmes.
HUET, qui ne se piquait cependant pas d’une grande austérité, appelait
les Essais «le bréviaire des honnêtes paresseux et des ignorants
studieux qui veulent s’enfariner de quelque connaissance du monde et
de quelque teinture des lettres». «A peine trouverez-vous, disait-il,
un gentilhomme de campagne qui veuille se distinguer des preneurs de
lièvres, sans un Montaigne sur sa cheminée.»
BAYLE, cet esprit si judicieux, le continue et le commente.
LA BRUYÈRE, qui l’a beaucoup étudié, s’empare de son style; il en a le
pittoresque, mais avec beaucoup plus de hardiesse; et en peu de lignes,
il le venge des attaques de BALZAC et de MALEBRANCHE: «L’un ne pensait
pas assez pour goûter un auteur qui pense beaucoup; l’autre pense trop
subtilement pour s’accommoder de pensées qui sont naturelles.»
Le XVIIIe siècle a pour lui une admiration profonde, dans laquelle
il entre peut-être quelque parti pris: ses idées triomphent; les
philosophes de cette époque le réclament comme un des leurs, un peu
à tort du reste, car à l’opposé des encyclopédistes qui estiment que
l’homme est né bon et que c’est la société qui, mal organisée, le
déprave, Montaigne a plutôt tendance à croire que c’est l’homme, plus
que la société, dont l’amélioration est à poursuivre.
MONTESQUIEU en particulier se fait son défenseur[8].
[8] V. N. =I=, 552: Inusité.
Mme DU DEFFAND l’excepte lui seul de son dédain pour les philosophes
qui tous, dit-elle, sauf lui, sont des fous.
VOLTAIRE plus que tout autre lui prodigue l’éloge, estime surtout en
lui son imagination[9], trouve charmant le projet qu’il a eu de se
peindre naïvement comme il l’a fait, et ajoute: «Quelle pauvre idée ont
eue Nicole, Malebranche et Pascal de le décrier[10].»
[9] V. N. =II=, 478: Creu.
[10] V. N. =II=, 18: Extrauagant.
VAUVENARGUES et DUCLOS marchent sur ses pas, montrant à l’homme ses
travers et ses défauts.
J.-J. ROUSSEAU s’en inspire, le copie souvent, et, comme lui, ne
craint pas de se montrer tout entier et sans voile aux regards de ses
contemporains.
BUFFON développe ses pensées sur la nature.
SEDAINE l’unit à Shakspeare et à Molière, admirant «ce fonds immense de
naturel, de raison, de grâce, de variété, de profondeur et de naïveté
qui caractérise ces grands hommes».
«Il est aussi vraisemblable, dit MARMONTEL, que sans Montaigne on n’eût
pas eu Pascal, qu’il l’est que sans Corneille on n’eût pas eu Racine.»
DUCIS, lui aussi, admire sa raison et sa grâce.
DELILLE lui dresse un piédestal, ainsi qu’on en peut juger par les vers
qui terminent cette notice.
LA HARPE s’exprime ainsi à son sujet: «Écrivain, il a imprimé à la
langue française une sorte d’énergie familière, qu’elle n’avait point
avant lui et qui ne s’est pas usée. Philosophe, il a peint l’homme tel
qu’il est sans l’embellir avec complaisance, sans le défigurer avec
misanthropie. Il n’est jamais vain, ennuyeux, hypocrite, ainsi qu’il
arrive souvent, quand on se met soi-même en scène. Quels trésors de bon
sens! Ses Essais sont le livre de tous ceux qui lisent et même de ceux
qui ne lisent pas.»
Le siècle suivant, s’en rapportant généralement au précédent, ne lui a
pas été moins favorable, bien que ses critiques n’y soient pas en moins
grand nombre que ses admirateurs; mais c’est surtout son style, plus
que ses idées, qui alors est en honneur. En 1812, son éloge était mis
au concours, et dans VILLEMAIN, déjà cité, auquel en fut attribué le
premier prix, on relève: «La morale de Montaigne n’est pas sans doute
assez parfaite pour des Chrétiens; il serait cependant à souhaiter
qu’elle servît de guide à tous ceux qui n’ont pas le bonheur de l’être.
Elle formera toujours un bon citoyen et un honnête homme. Elle n’est
pas fondée sur l’abnégation, mais elle a pour premier principe la
bienveillance envers les autres, sans distinction de pays, de mœurs,
de croyance religieuse. Elle nous instruit à aimer le gouvernement
sous lequel nous vivons, à respecter les lois auxquelles nous sommes
soumis, sans mépriser le gouvernement et les lois des autres nations;
nous avertissant de ne pas croire que nous ayons seuls le dépôt de
la justice et de la vérité. Elle n’est pas héroïque, mais elle n’a
rien de faible: souvent même elle agrandit, elle transporte notre âme
par la peinture des fortes vertus de l’antiquité, par le mépris des
choses mortelles et l’enthousiasme des grandes vérités; mais bientôt
elle nous ramène à la simplicité de la vie commune, nous y fixe par un
nouvel attrait et semble ne nous avoir élevé si haut dans ses théories
sublimes, que pour nous réduire avec plus d’avantage à la facile
pratique des devoirs habituels et des vertus ordinaires.»
MICHELET le traite assez durement: «Les Essais disent le découragement,
l’ennui, le dégoût qui remplissent les âmes; j’y trouve à chaque
instant certain goût nauséabond, comme dans une chambre de malade.»
Ailleurs il l’appelle «ce malade égoïste, clos dans son château de
Montaigne».
G. GUIZOT, dont nous avons plus haut donné des extraits, déclare
nettement, après l’avoir étudié de très près, qu’il l’admire mais ne
l’aime pas: «Montaigne, dit-il, est venu jusqu’à nous, porté par les
flots changeants de l’opinion, dont il est l’enfant gâté; en dépit des
vicissitudes dont elle est coutumière, il est des écrivains de son
temps le seul de qui l’importance et l’influence aient grandi avec les
ans. Esprit singulièrement libre, ouvert, équitable et prudent, de
tous nos grands hommes d’autrefois, il est peut-être celui que nous
aurions le plus de profit à évoquer et à consulter. Il a le génie
de la modération et du langage le plus propre à exprimer. A travers
trois siècles qui nous séparent, nous n’avons pas à faire effort
pour remonter jusqu’à lui, tellement il est près de nous, plus près
que beaucoup d’une date plus récente et d’une langue plus semblable
à la nôtre. Il est nommé et cité partout; il est si répandu, ses
anecdotes et ses traits de style ont tant circulé, que, même anonyme,
on le retrouve sans cesse; de plus, on lui prête autant qu’on lui
emprunte et ce n’est pas peu dire. Mais au fond, tout essayer, tout
esquiver; ne jamais exposer une pensée sans en laisser entrevoir la
contrepartie, et ne jamais conclure; peu de caractère, pas d’idéal,
s’accommodant de tout; vieux de bonne heure, jeune jusqu’à la fin:
voilà Montaigne; c’est un homme de génie, mais en tout un amateur: en
morale, en religion, en politique et même en affections de famille. Les
Essais ont réussi, incontestablement, et avant tout, par le talent,
l’esprit, l’entrain, l’imagination de leur auteur; mais en même temps,
parce qu’il s’y applique à nous apprendre à arranger, à son exemple,
commodément notre vie et à reposer notre tête sur un oreiller doux et
sain.»
Plus près de nous, MARGERIE le résume de la sorte: «Il connaît à
merveille les misères humaines, et les expose sans chercher à les
corriger; sa sagesse est de vivre et de se réjouir, et le meilleur
moyen d’y atteindre est pour lui de ne se troubler de rien et de ne
rien prendre au sérieux. D’une façon générale, il décourage les élans
généreux qui sont la source des grandes choses; et, pour ce motif,
il n’est pas à mettre, en entier, entre les mains de la jeunesse, à
laquelle il enlèverait trop tôt ses illusions. Par contre, de quel
charme n’est-il pas pour celui qui va atteindre l’âge de la retraite;
quand l’expérience lui a appris combien décevantes sont les gloires de
ce monde, et qu’il cherche à orienter sa vie en vue de se reposer des
luttes auxquelles il a pris part, il lui fait voir toutes choses sous
leur véritable jour.» Et il termine: «Bon homme et aimable compagnon,
oui; mais cœur chaud et grand cœur, non; son attitude pendant la peste
de Bordeaux, alors qu’il était maire de cette ville, en témoigne; il
lui manquait en outre une conscience sévère et un vaillant désir de
progrès moral.»
Dans son _Histoire de France_ (tome IX), HENRI MARTIN estime que
la plupart des écrivains, Rabelais même, peuvent s’analyser; seul
Montaigne échappe: «On peut, dit-il, esquisser le profil des Alpes
et des Pyrénées mais comment fixer l’aspect de l’Océan aux flots
mobiles? Chez lui c’est en tout le respect des coutumes établies, non
parce qu’elles sont bonnes, mais parce qu’elles sont, et coûtent trop
à changer en admettant même que nous gagnions au change; mais tout
en nous accommodant de toutes choses extérieures, tout en subissant
patiemment tous les jougs, il veut que nous ne nous y engagions que le
moins possible, que nous conservions la pleine liberté de penser; et
cette réserve est en lui le point de départ d’une guerre à tout ce dont
tout à l’heure il nous commandait le respect, à toute coutume, à toute
convention, à tout préjugé, toute superstition, qui tous sont de sa
part l’objet d’un doute universel.»
Enfin, tout récemment, M. ALBALAT émet sur lui l’appréciation suivante:
«C’est l’homme de Sénèque et de Plutarque; l’antiquité fut son modèle,
d’elle il accepte tout, ne conteste rien. Il en est plein au point
que si l’on retranchait tout ce qu’elle lui a fourni, les Essais se
trouveraient fort abrégés, de nombreux chapitres n’auraient qu’un petit
nombre de lignes et quelques-uns disparaîtraient complètement. C’est un
penseur que n’ont jamais troublé ni les difficultés de la vie présente,
ni les angoisses de la vie future. Né dans la religion catholique, il
est au plus haut degré respectueux de ses dogmes et observateur de
ses pratiques; mais, la plume à la main, après avoir placé la vérité
religieuse au-dessus de tout débat, il fait montre d’un état d’âme et
d’une tournure d’esprit tout autres: Son chapitre sur les croyances et
les légendes est, de fait, la négation de toutes révélations divines
et de toute espèce de miracles; il réfute la théorie du repentir et de
la pénitence: il parle de la mort en homme qui n’est pas précisément
convaincu de l’immortalité de l’âme, et ne demande jamais du courage
et de la résignation à l’idée religieuse; sa morale n’a rien de commun
avec celle du christianisme»; et, bien que ces sujets tiennent une
grande place dans son livre, lui, si prolixe en citations, n’use en
cela de l’Écriture sainte et de la Bible que tout juste assez pour ne
pas paraître les ignorer.
Toutefois ce scepticisme outré qui, chez lui, est un point dominant,
qui se révèle partout dans les Essais et qui l’a amené à une sorte
d’adaptation, dit BRUNETIÈRE, ou accommodation aux circonstances, qui
ne sont jamais, ou bien rarement, les mêmes, ni pour deux d’entre
nous, ni pour chacun de nous, à deux moments différents de son
existence, il faut, pour en juger équitablement, considérer les temps
où vivait Montaigne; tant d’événements extraordinaires venaient de
s’accomplir ou étaient encore en évolution, qui étaient bien faits
pour faire douter quiconque de bonne foi cherchait à se rendre compte.
C’étaient l’invention de l’imprimerie (1440), la chute de l’Empire
d’Orient (1453), la découverte du Nouveau Monde (1492), la Renaissance
(XVe et XVIe siècles), enfin la Réforme de Luther (1517) avec les
troubles de conscience qui en résultèrent et les guerres civiles de si
longue durée, où se donnèrent si longtemps et si pleinement carrière
toutes les passions déchaînées, qui éclatèrent à cette occasion et
dont la France, qu’elles mirent dans le plus complet désarroi, fut
particulièrement le théâtre.
Étudiant de plus près l’influence qu’ont pu avoir sur l’œuvre de
Montaigne et les opinions qu’il y manifeste, l’origine de sa famille,
la situation à laquelle il était arrivé, ses alliances et les
événements au milieu desquels sa vie s’est déroulée, MALVEZIN, en 1875,
s’exprimait ainsi:
«Michel Eyquem descendait de ces anciens bourgeois de Bordeaux
(son père prenait encore ce titre), continuateurs du municipe
romain, qui vivaient dans une véritable république, ne
reconnaissant au-dessus d’eux aucun seigneur, si ce n’est le
duc de Guyenne et plus tard le roi de France, avec lesquels
ils étaient souvent en lutte quand ceux-ci, toujours à court
d’argent, cherchaient à faire peser plus lourdement sur eux,
sur leur commerce ou sur leurs terres leur joug fiscal, alors
que ceux-là considéraient ne leur devoir que l’hommage de
souveraineté et l’octroi volontairement consenti de subsides et
d’impôts.
«Ces fiers marchands, qui dans leurs actes prenaient le titre de
«Sire», n’avaient pas encore perdu l’habitude de se gouverner
eux-mêmes, de voter eux-mêmes leurs taxes, de lever des troupes
et de les commander; ils possédaient des maisons nobles, des
juridictions, des seigneuries, des baronnies au même titre que
les gentilshommes et s’anoblissaient eux-mêmes comme citoyens de
Bordeaux, sans souci du pouvoir royal, lui rendant seulement le
service militaire du ban et de l’arrière-ban pour leurs terres
nobles.
«Quant aux gentilshommes du pays, ils avaient encore, eux aussi,
l’habitude de penser et de s’exprimer librement; la royauté
n’avait encore que peu de puissance sur eux et les souvenirs de
la nationalité perdue n’étaient pas éteints.
«A l’indépendance de ces bourgeois dont il était issu, de ces
gentilshommes parmi lesquels il comptait, Montaigne joignait
celle de l’érudit qui s’était fait un idéal du citoyen des cités
grecques et romaines; c’est en obéissant à ce courant d’idées
qu’il a porté la lumière sur les abus les plus criants de son
époque et attaqué les superstitions et erreurs de son temps.
Les questions politiques, sociales et religieuses ne faisaient
pas plus défaut à ce moment que maintenant, et c’est ainsi
que nous le voyons signaler les inconvénients de la vente des
offices de judicature, du mode d’éducation; l’abolition de la
torture qui était avec l’instruction secrète des procès un des
modes d’exercer la justice, celle des peines édictées contre les
sorciers.
«Mais s’il voulait remédier aux abus, il ne reconnaissait pas
moins combien il est dangereux de vouloir renverser tout ce
qui existe, au lieu de procéder avec mesure et avec l’aide du
temps. Il vivait alors que catholiques et huguenots rivalisaient
de haines sauvages et de fureurs sanglantes; dans la Guyenne
même les cruautés du catholique de Montluc étaient égalées par
celles du protestant baron des Adrets; dans toute la France se
répétaient officiellement les massacres de la Saint-Barthélemy,
les Guises assassinaient Coligny, le roi assassinait les Guises,
Jacques Clément assassinait le roi; dans les campagnes, chaque
gentilhomme faisait la guerre de partisan pour le Roi ou pour
la Ligue, pour les catholiques ou pour les huguenots; dans les
villes, les émeutes et les massacres populaires étaient suivis
des pendaisons et des massacres royaux; et, dans ces conditions,
Montaigne «assis au moyeu de tout le trouble» des guerres civiles
de France, était fondé à redouter les «nouvelletez», à prêcher
l’obéissance à la loi et faire appel, sans distinction de parti,
à la tolérance et à la modération. Véritable précurseur des temps
modernes, il nous montre l’idéal que nous n’avons pas encore
atteint: la liberté sans la licence, l’ordre sans le despotisme.»
S’il parle de lui, dit-on souvent, il ne se livre pas: «Sauf de son
père, ce qu’il dit des siens est fort vague; de ses amis, à part La
Boétie et Mlle de Gournay, il ne dit mot; il fait parfois allusion
à des événements auxquels il a été mêlé, mais fort rarement et sans
jamais préciser; au point que la profession militaire à laquelle en
certains passages il fait allusion et que semble lui confirmer le
monument funéraire élevé sur sa tombe, a été mise en doute; de même
qu’on n’a par lui aucune donnée sur les missions et négociations dont
il a été chargé et que d’autres documents établissent.» A cela lui-même
a répondu par avance: «Ce ne sont mes gestes que i’escris: c’est moy,
c’est mon essence» (vol. =I=, pag. 680).--Peut-être est-on plus fondé
quand on lui reproche de n’avouer guère, en les présentant comme tels,
que des défauts discutables, tenus souvent pour des qualités; mais avec
quel art il les discute et nous amène à leur sujet à faire un retour
sur nous-mêmes!
Il est à remarquer que bien que Montaigne ait étudié l’homme à fond, et
qu’au ch. 13 du liv. III (=III=, 670) il dise qu’il s’adonne volontiers
aux petits, il ne parle guère des prolétaires qu’en deux occasions,
pour les plaindre d’être foulés par tous les partis et lui aussi par
contre-coup, et pour faire ressortir avec quelle résignation ils
supportent le mauvais sort; il est vrai qu’en ces temps, ils tenaient
bien peu de place et que son égoïsme le portait à s’en désintéresser.
C’est cette communauté de sentiments entre leur auteur et la
bourgeoisie qui fait que les Essais sont un des livres de prédilection
de celle-ci; elle s’y retrouve avec ses qualités et ses défauts: son
bon sens, son honnêteté native, son amour de la paix à tout prix, sa
versatilité, sa vanité et ses idées tant soit peu frondeuses.
Cette vogue, un dessin humoristique de GAVARNI, daté de 1840, la fait
bien ressortir: un détenu à la prison de Clichy pour dettes (à cette
époque tout créancier pouvait faire incarcérer un débiteur laissant en
souffrance ses engagements), reçoit la visite de sa femme et de leur
enfant; celle-ci l’aborde en lui disant: «Petit homme, nous t’apportons
ta casquette, ta pipe d’écume et ton Montaigne.»--Non moins probante
est cette inscription funéraire que porte au Père-Lachaise, principal
cimetière de Paris, la tombe d’Auguste Collignon, secrétaire général
du Ministère de la guerre, en 1800, sous Carnot: «Il vécut en homme de
bien et puisa la vérité dans les Essais de Montaigne.»
Les Essais sont moins un livre, qu’un journal divisé en chapitres, qui
se suivent sans se lier et qui portent chacun un titre sans se soucier
beaucoup d’en tenir les promesses (CHRISTIAN): ces en-tête dépistent
le lecteur plus qu’ils ne le guident, ce sont de vrais trompe-l’œil.
Il est question de tout dans cet ouvrage: poésie, médecine, histoire
naturelle, art militaire, politique, religion, éducation, morale, et
de bien d’autres choses, et tout y est confondu; ce qui y est dit
sur un même sujet est épars un peu partout, pêle-mêle, que viennent
encore accroître des digressions fréquentes, des citations nombreuses
n’ayant parfois qu’un rapport éloigné avec le texte où elles sont
enchâssées, souvent avec une signification tout autre que celle
qu’elles ont dans l’ouvrage d’où elles sont tirées; des répétitions et
aussi des intercalations faites après coup qui rompent le sens, que
l’auteur ne se donne pas la peine de rétablir, ce qui le rend par place
de compréhension difficile; véritable maquis littéraire où, à tout
instant, malgré les flots de lumière que le style y répand, on a besoin
d’être éclairé, d’où une curiosité sans cesse éveillée qui n’est pas un
des moindres attraits des Essais.
Aucun plan préconçu n’a évidemment présidé à leur rédaction et même, au
début, ils n’étaient pas destinés à l’impression; c’est ce qui explique
qu’ayant commencé à les écrire en 1571, Montaigne n’en a publié
qu’environ neuf ans après les deux premiers livres, rédigés cependant
au courant de la plume, ce qui était vrai alors, et sans les retouches
et augmentations notables qu’il y a apportées depuis.
C’est vraisemblablement après cette première publication, et à ce
moment seulement, que Montaigne a pris à cœur ce travail, s’est décidé
à en accroître l’importance, l’a retouché, y a ajouté et écrit le
troisième livre où, de parti pris, se mettant résolument en cause, il
peut dire en toute vérité qu’il en est le sujet principal et constant.
Mais cette absence de plan ne nuit en rien à l’unité de doctrine qui
n’est autre, et sur ce point l’auteur ne se dément pas une seule fois,
que l’inanité et l’inutilité de tout système philosophique; chacun,
s’étudiant, doit se suffire à lui-même.
Certes il y a des secrets de l’art d’écrire que Montaigne ne possède
pas, mais par son charme, il en fait oublier l’absence; les mérites qui
tiennent de la méthode lui sont inconnus; mais il écrit comme il parle,
en cela il a été l’un des précurseurs de ce genre, et les qualités qui
tendent à l’expression proprement dite lui sont innées et il atteint
à l’éloquence quand il exprime les beaux sentiments et loue les
belles actions. La plupart des grands écrivains du XVIIe siècle l’ont
beaucoup étudié, et l’originalité de son style leur a fourni nombre
d’expressions et d’images que l’on retrouve en lui.--En vrai gascon, du
reste, il va au-devant de toutes les critiques: Il n’a souci, dit-il,
ni de l’orthographe, ni de la ponctuation; si les mots lui font défaut,
il en forge; peu lui importe que les faits qu’il cite soient vrais
ou non; c’est intentionnellement qu’il saute d’un sujet à un autre,
qu’il n’énonce pas les sources où il puise; si ce qu’il dit ici est
en contradiction avec ce qu’il a dit là, c’est qu’alors il pensait
différemment que maintenant; les erreurs légères de rédaction qu’on
pourra relever, il n’y a pas à lui en tenir compte; celles de quelque
importance sont à attribuer à ses imprimeurs.
La langue française ne faisait guère que commencer à se former, il
est même de ceux qui ont le plus contribué à la fixer; le jargon que
parlaient nos aïeux dans les siècles précédents commençait à peine à
s’affiner; les meilleurs ouvrages s’écrivaient en latin, et les Essais
eux-mêmes, bien qu’écrits en français, l’ont été comme l’on écrit en
latin. C’est à cela qu’on doit d’y rencontrer de si nombreux mots
latins francisés, de si fréquentes tournures et constructions de phrase
latines, et notamment des ellipses répétées; si bien qu’on peut dire
que Montaigne a créé la langue dont il a fait emploi, en usant avec
toute la liberté d’un inventeur; les formules reçues sont pour lui
sans autorité; il pense et les mots ne servent qu’à peindre sa pensée;
rarement se rencontrent en lui des circonlocutions; toujours vif et
précis, il est économe de mots et prodigue d’idées (LA DIXMERIE);
et ce que, dans sa préface de _Mithridate_, Racine dit en parlant
d’Amyot, lui est de tous points applicable: «Je rapporte les paroles
de Plutarque, telles qu’Amyot les a traduites, parce qu’elles ont
une grâce, dans le vieux style de ce traducteur, que je ne crois pas
pouvoir égaler dans notre langue moderne.»
A l’éloge de Sénèque et de Plutarque, Montaigne a consacré un de
ses chapitres; c’est à bon droit, car les emprunts qu’il leur a
faits et aussi les idées, les inspirations qu’il leur a prises sont
considérables; Cicéron également a été mis largement à contribution,
quoique cependant à un degré moindre, et il a été aussi ingrat
qu’injuste envers lui en le traitant aussi mal qu’il l’a fait à
diverses reprises.
Quant à écrire à bride abattue, à ne pas se relire comme il le dit, il
n’en est rien, du moins à partir du moment où il cesse d’écrire pour
lui seul. L’examen des diverses éditions des Essais fixe complètement à
cet égard. C’est alors un écrivain raffiné et habile qui sait cacher,
sous des dehors innocents, la hardiesse de la pensée; son style n’a ni
masque, ni fard, mais il a de la toilette; non seulement il corrigeait,
mais il ajoutait; et quand il ajoutait ce n’était pas en une fois
et d’un jet. En regardant les notes manuscrites de l’exemplaire de
Bordeaux, dont il est question plus loin, on voit qu’en deux tiers de
page, la plume et l’encre changent jusqu’à dix fois, et, au lieu que
ce soit le flot courant d’une conversation abondante, cela apparaît
comme un chef-d’œuvre de marqueterie (G. GUIZOT); si bien que ses trois
éditions principales de 1580, 88, 95, apparaissent en quelque sorte
comme trois livres distincts écrits sous des impressions différentes,
ce sont trois images d’un même homme le plus mobile, le plus ondoyant
qui fut jamais, le plus habile à se dérober tout en ayant l’air de
se livrer jusqu’à l’abandon, et qu’on ne peut un peu connaître qu’en
superposant la seconde de ces images à la première et la troisième aux
deux autres (BRUNETIÈRE): idée fort judicieuse que réalise le procédé
indiqué dans l’avant-propos par lequel, dans la présente édition,
débute le fascicule afférent aux variantes. V. _infra_, p. 97.
Mais ces constatations une fois faites, de quelle valeur sont-elles
devant le satirique et immuable bon sens de Montaigne, sa
verve constante, son style pittoresque, ses expressions au ton
nerveux, original, auquel on ne peut toucher sans les affaiblir
considérablement, sans courir risque souvent d’altérer le fond de la
pensée et de lui enlever partie de sa force et de son agrément? Tout
cela, jusqu’à l’allure de hasard qu’affecte son livre, en rend la
lecture facile et attrayante. Ces qualités, jointes à ce qu’il est
éternellement vrai, font qu’il se lit et se lira toujours, alors que
déjà bien rares sont les ouvrages sérieux qui se lisent aujourd’hui;
on en écrit encore, on les parcourt quelquefois, on ne les lit plus,
on n’en a plus le temps; en dehors de ce qui a trait à la profession
de chacun, le journal du matin, le roman et la pièce de théâtre du
jour suffisent à notre époque, et cela semble devoir aller sans cesse
en s’accentuant, par suite du surmenage intellectuel qu’impose la
satisfaction des besoins de la vie matérielle de plus en plus exigeante
et difficile à assurer.
Les Essais, pour qui les connaît, et dans un certain milieu nul ne les
ignore, échappent à cette loi, parce que leur lecture, ne demandant
aucun effort, repose de l’état de surexcitation dans lequel nous
vivons. Ils se lisent sans suite, à bâtons rompus, comme ils ont été
écrits, et c’est là un de leurs plus grands charmes: pas n’est besoin
de marquer où vous en êtes resté; ouvrez-les à n’importe quelle page,
et le passage sur lequel vous êtes tombé vous intéressera sans qu’il
soit nécessaire de vous reporter à ce qui précède, non plus qu’à ce qui
suit; et plus tard, vous le relirez encore, lorsqu’il se représentera à
vous, sans que l’idée vous vienne de tourner le feuillet.
Il s’y rencontre bien, de ci, de là, quelques expressions de nature
à choquer la pruderie de nos jours, où l’on tient plus de compte de
la forme que du fond; elles s’expliquent par ce fait qu’autrefois on
n’attachait pas à la pureté des termes employés celle des sentiments
et des idées; lascif dans ses expressions, Montaigne était pudibond en
pensée: _versu lascivus, mente pudicus erat_; et s’en souvenant, on
passe outre sans en être autrement offusqué.
En somme la grande singularité et le plus grand mérite des Essais,
c’est que, mettant en pratique la philosophie, toute opinion extrême y
est combattue; qu’ils enseignent la paix, la douceur, la bienveillance
entre les hommes, et que, quoi que l’on pense de leur auteur à un
titre quelconque, le langage dans lequel il s’exprime ne laisse pas de
captiver.