Michel Eyquem, Seigneur de MONTAIGNE, auteur des Essais, naquit le
dernier jour de février de l’an 1533, au manoir de Montaigne[1], entre
Castillon et Bergerac, sur les confins de la Guyenne et du Périgord.
[1] Paroisse de S.-Michel (aujourd’hui commune de Saint-Michel de
Montaigne), alors juridiction de Montravel; aujourd’hui canton de
Velines (Dordogne).
Les renseignements les plus anciens que l’on possède sur sa filiation,
remontent à un nommé Ramon de Gaujac, du nom du village dont il était
originaire. Ce Ramon exerçait à Bordeaux, rue Rousselle, un commerce
de vins qu’il exportait à l’étranger, et auquel il avait joint celui
de pastel et de poissons salés. Sa sœur avait épousé un Martin Eyquem,
du village de Blanquefort[2] dans le Médoc; elle en eut un fils, Ramon
Eyquem, que son oncle associa à son commerce, et auquel, à sa mort,
vers 1462, il laissa une fortune déjà assez considérable.
[2] Blanquefort, chef-lieu de canton à deux lieues environ N.-O.
de Bordeaux;--Gaujac ou Gajac, hameau à peu de distance de
Blanquefort.
Ramon Eyquem, né en 1402, est le bisaïeul de Montaigne. En 1477, il
achetait le fief de Montaigne relevant de l’archevêque de Bordeaux, et
mourait l’année suivante, laissant deux fils et deux filles.
Les deux fils demeurèrent associés; le cadet mourut jeune, sans avoir
été marié; l’aîné, Grimon Eyquem, grand-père de Montaigne, paraît avoir
été, en affaires, d’une remarquable activité et avec lui la situation
de fortune de la famille s’accrut encore notablement. De 1483 à 1507,
il fut jurat[3] de Bordeaux. Il mourut en 1519, presque septuagénaire,
laissant quatre fils et deux filles.
[3] On appelait ainsi, à Bordeaux, les consuls et les échevins,
autrement dit les membres de la municipalité.
L’aîné, Pierre Eyquem, escuyer, seigneur de Montaigne, comme il
s’appelait lui-même, le père de l’auteur des Essais, hérita du manoir
dont son aïeul avait fait acquisition et où lui-même était né, et
des terres constituant la seigneurie du même nom. Il avait embrassé
la carrière militaire et guerroya en Italie; mais il l’abandonna,
lorsqu’en 1523 il épousa Antoinette de Louppes, dont la famille, du
nom primordial de Lopez, juive et originaire des environs de Tolède,
était venue s’établir, depuis une ou deux générations, à Toulouse
et en Guyenne, pour chercher fortune, y avait réussi et embrassé le
protestantisme.
Le père de Montaigne apparaît dès lors, moitié bourgeois, moitié
gentilhomme de province, occupé, tantôt à Bordeaux à vendre ses vins,
tantôt à agrandir son domaine, rebâtir et fortifier son manoir.
La considération dont il jouissait l’avait fait appeler par ses
concitoyens bordelais à faire partie de la municipalité, et pendant 25
ans il en avait exercé les diverses charges, lorsqu’en 1554 il fut élu
maire pour deux ans, ce qui était la durée légale de ces fonctions.
Cette même année, était créée à Périgueux une Cour des aides[4]; il
y sollicita et obtint une place de conseiller, se proposant de la
résigner dès que cela lui serait possible au profit de son fils aîné,
en faveur duquel il se démit en effet un ou deux ans après, quand
celui-ci atteignit sa vingt-troisième année.
[4] La Cour des aides était une chambre jugeant en dernier
ressort les questions afférentes aux aides, subsides établis
jadis sur les boissons pour subvenir aux dépenses de l’Etat; et
ultérieurement et par extension tous autres impôts.
Esprit naturellement ingénieux et pratique, Pierre Eyquem avait senti
dans ses guerres d’Italie se développer en lui le goût des arts et des
sciences; et, regrettant sa jeunesse demeurée étrangère aux lettres, il
recherchait volontiers la société de ceux qui s’y étaient livrés, et
s’efforça de doter ses fils de ce qui, sous ce rapport, avait pu lui
faire défaut.
En 1568, il mourait, laissant cinq enfants mâles et trois filles; de
par son testament, Michel, l’aîné de tous par la mort de deux autres
décédés en bas âge héritait de la maison noble de Montaigne et du
droit d’en porter le nom; ce qu’il fit, abandonnant complètement, dès
le premier moment, son nom patronymique, le rayant même sur le livre
de famille qu’il tenait, pour ne conserver que celui-là, le seul sous
lequel il soit connu, qu’il a du reste illustré à un si haut degré et
qui s’est éteint avec lui.
Montaigne a raconté lui-même, dans les Essais, l’histoire de sa vie
avec celle de ses pensées; son enfance rustique, sa première éducation;
le latin appris familièrement par lui dans les bras d’un précepteur
étranger et au milieu d’un entourage qui ne lui parlait jamais qu’en
cette langue; la sollicitude dont il était l’objet; enfin les sept
années de sa vie scolaire passées au collège de Guyenne, qu’il quitta
en 1546 parce que, semble-t-il, la peste régnait à Bordeaux; il avait
alors treize ans et venait d’achever son cours, nom sous lequel on
comprenait alors ce qui correspond à notre classe de rhétorique
d’aujourd’hui.
On est moins renseigné sur son adolescence. On pense qu’il fit sa
philosophie, soit à la faculté des arts de Bordeaux, soit avec des
professeurs particuliers, et son droit à Toulouse, où il avait des
parents du côté de sa mère. Sa liaison avec Henri de Mesmes, Paul de
Foix, Guy de Pibrac et autres, alors étudiants en droit à l’université
de cette ville, porte à croire qu’il en a, lui aussi, suivi les cours
et que c’est là qu’il a fait leur connaissance.
C’est à cette époque (1548) qu’eut lieu à Bordeaux, à propos de l’impôt
de la gabelle auquel on voulait la soumettre, le mouvement populaire
dans lequel perdit la vie Tristan de Moneins, gouverneur de la ville;
spectacle dont Montaigne paraît avoir été témoin et qui le frappa au
point qu’après l’avoir consigné une première fois au ch. 23 du liv. Ier
des Essais, I, 198, il y revient plus tard, dans les additions qu’il y
fait après 1588, en vue d’une édition nouvelle.
En 1556, Montaigne, ainsi qu’il est dit plus haut, était nommé à la
Cour des aides de Périgueux, par suite de la résignation faite par son
père, en sa faveur, de sa charge de conseiller. L’année suivante, cette
cour était fusionnée avec le Parlement de Bordeaux.
C’est peu après que Montaigne fit la rencontre de La Boétie, l’auteur
du «Discours sur la servitude volontaire», comme lui conseiller à ce
même parlement, avec lequel, dès le premier moment, il se lia de la
plus vive et de la plus étroite amitié et dont, par ses écrits, il a
fait la réputation et conservé le souvenir à la postérité.--Dans leurs
rapports, nous attribuons volontiers le premier rang à Montaigne,
laissant La Boétie dans la pénombre; c’est l’inverse de ce qui était.
La Boétie, de trois ans plus âgé que Montaigne, supérieur à lui par le
savoir, l’éducation et le caractère, aux yeux des contemporains et des
deux amis eux-mêmes, tenait le rang de frère aîné. Par son exemple et
ses observations discrètes, il modérait chez son ami, dont la nature
droite mais indécise se prêtait à cette direction, les entraînements
d’une ardeur juvénile assez prononcée, et contribuait à former l’âme
réfléchie, l’esprit observateur et méditatif de l’auteur des Essais.
Montaigne s’en rendait compte et nous le laisse entendre; lui mort,
mort bien plus jeune que Montaigne, il n’en parle jamais qu’avec un
sentiment de respect et lui rapporte tout ce qu’il a fait de meilleur.
Il est à croire que si La Boétie eût vécu davantage, il eût souvent
préservé son ami de l’excès de scepticisme qui a été en lui le
caractère dominant. Son éducation première et son amitié pour La Boétie
sont dans la vie de Montaigne les sujets favoris de ses souvenirs et de
ses réflexions.
En 1555, semble avoir eu lieu le premier voyage de Montaigne à Paris
pour laquelle il montre tant d’affection; il accompagnait son père,
qui venait solliciter du roi le rétablissement des privilèges de la
ville de Bordeaux dont elle s’était vue privée, à la suite de la
sédition de 1548.
Les obsèques de Henri II en 1559 l’y ramènent et il y demeure jusqu’au
sacre de son successeur, cérémonie à laquelle il a dû assister, ayant
avec la cour accompli le voyage de Bar-le-Duc qui suivit.
En 1562 nous l’y retrouvons et l’y voyons prêter, sans y être convié,
devant le Parlement de cette ville, le serment de profession de
religion catholique, qu’en opposition à l’édit de janvier de cette même
année, qui avait reconnu aux Protestants la liberté de leur culte,
cette cour de justice avait imposé à tous ses membres, ce qu’imitèrent
bientôt tous les autres Parlements du royaume.--De Paris, Montaigne
suit la cour à Rouen, dont venait de s’emparer sur les Réformés le
duc de Guise, après un siège où se place le projet d’assassinat ourdi
contre ce prince, dont il est question au ch. 23 du liv. Ier. C’est
durant cette excursion à Rouen que Montaigne eut occasion de voir les
sauvages brésiliens venus en France dont il nous entretient ch. 31 de
ce même livre, et de converser avec eux.
Rentré à Bordeaux, il assista peu après (1563) à la mort de La Boétie,
dont il fait, dans une lettre à son père parvenue jusqu’à nous, un
récit qu’on ne peut lire sans émotion; en le perdant, il crut perdre
plus qu’un frère et ne s’en consola jamais entièrement.
Pour faire diversion à sa douleur, son père lui demanda de lui traduire
l’ouvrage de Raymond Sebond, «le Livre des créatures, ou Théologie
naturelle», écrit en latin mélangé d’espagnol; et aussi, le maria.
Le 25 septembre 1565, il épousait Françoise de la Chassaigne, fille
d’un conseiller à la cour de Bordeaux, qui semble avoir été femme de
grand sens, compagne discrète et dévouée, telle qu’il la fallait à
Montaigne, possédant en ménage les qualités d’ordre et de direction
qui manquaient à son mari dont elle appréciait la valeur, et vis-à-vis
duquel elle eut le tact de s’effacer, lui laissant tout loisir de
penser; si bien que malgré les nuages momentanés et inévitables dont on
retrouve trace, cette union a été heureuse; et Montaigne, laissant à sa
femme le soin exclusif de l’éducation de leur fille, a, de fait, rendu
à ses qualités l’hommage le plus probant; toujours est-il qu’il lui
doit deux immenses services: elle l’a déchargé des soucis du ménage et
a pris soin de ses manuscrits.
Quelques mois après, en 1566, Charles IX venait à Bordeaux, où son
passage fut marqué par une assez verte remontrance infligée en sa
présence et en son nom au Parlement, par le chancelier de l’Hospital.
En 1568, Montaigne perdait son père. A ce moment, il terminait la
traduction de Sebond et la livrait à l’impression; et, en 1570, se
trouvant dans une situation de fortune qui le laissait maître d’en agir
à sa guise, et un laps de temps suffisant s’étant écoulé depuis la mort
de son père pour qu’il pût le faire décemment, résiliant en faveur de
Florimond de Raymond son office de conseiller pour lequel il ne s’était
jamais senti grand goût et qu’il s’était laissé octroyer par déférence
pour la volonté paternelle, il quitta la robe pour l’épée. On ne
saurait dire s’il porta celle-ci seulement en qualité de gentilhomme;
il est cependant probable qu’il prit part à quelques expéditions
militaires, ainsi que plusieurs passages des Essais le donnent à
penser (V. N. =III=, 408: Profession), et surtout celui où il fait ce
magnifique éloge de la vie des camps (ch. 13 du liv. III, =III=, 662),
tout rempli d’un accent guerrier qui serait ridicule sous la plume d’un
homme qui ne l’aurait jamais pratiquée, ce qu’auraient inévitablement
fait ressortir ceux de ses contemporains tels que Brantôme, Scaliger
qui étaient peu disposés pour lui.
Plus libre de son temps, et tout en ne négligeant pas aussi
complètement qu’il l’insinue la gestion de son domaine, il se donne
alors tout entier à la publication des œuvres de La Boétie, à laquelle
il se croyait tenu, ayant hérité de ses livres et de sa bibliothèque.
Ce travail fut pour lui l’occasion d’un nouveau voyage à Paris; c’est
là qu’il reçut la nouvelle de la naissance et de la mort de sa première
fille.
A son retour en Guyenne, envahi par un immense besoin de solitude, il
s’occupe de s’aménager, chez lui, une sorte de réduit où échappant
aux autres, libre de lui-même, il pût méditer à l’aise; il organise en
conséquence la principale tour de son manoir, qui depuis est dite «Tour
de Montaigne». L’inscription latine, dont la traduction suit, qu’avec
nombre d’autres il fait tracer dans sa librairie ou bibliothèque
qui devait constituer son cabinet de travail et dont il donne si
complaisamment la description au ch. 3 du liv. III des Essais, peint
bien quel pouvait être son état d’âme, à ce moment de son existence:
«L’an du Christ 1571, y est-il dit, à l’âge de trente-huit ans, la
veille des calendes[5] de mars, Michel de Montaigne, depuis longtemps
déjà ennuyé de l’esclavage de la cour et des charges publiques, se
sentant encore dispos, est venu dans cette retraite se reposer sur
le sein des doctes vierges, espérant y passer enfin dans le calme
et la sécurité les jours qui lui restent à vivre. Puissent les
destins lui permettre de parfaire cette habitation, où déjà ses pères
venaient agréablement se reposer et qu’il consacre à sa liberté, à sa
tranquillité et à ses loisirs.»
[5] On donnait ce nom, dans la chronologie romaine, aux premiers
jours de chaque mois. Les Romains comptaient par calendes,
lesquelles n’existaient pas chez les Grecs, d’où le proverbe
«renvoyer une chose aux calendes grecques», pour dire qu’on ne la
fera jamais; à remarquer ici que la veille des calendes de mars,
ou dernier jour de février, était la date anniversaire de la
naissance de Montaigne.
En même temps, il commençait à écrire les Essais, cette œuvre capitale
de sa vie. Il ne semble pas toutefois que ce fût avec l’idée d’en
composer un ouvrage; ce n’était tout d’abord que de simples notes, sur
lesquelles il transcrivait ce qui l’avait frappé dans sa lecture du
jour, accompagné de quelques brèves réflexions d’un caractère général,
ainsi qu’il ressort de la division du livre Ier en chapitres courts,
dont plusieurs parfois sur le même sujet. Quant à ce qui est devenu
plus tard et de plus en plus le dessein avoué et affiché de son livre:
l’étude minutieuse de soi-même, avec parti pris de se peindre tout
entier et à nu, cela paraît si peu avoir été sa première intention que,
dans ces mêmes chapitres, il prend des détours pour parler de lui et ne
se met en scène que sous le voile de l’anonyme, comme par exemple dans
celui intitulé: «Du parler prompt, ou tardif». Ce n’est qu’à la longue
qu’il s’est décidé à livrer au public ces extraits de ses lectures, les
souvenirs de ses observations et de ses causeries, tout ce qu’enfin il
a cueilli en faisant l’école buissonnière.
En cette même année 1571, lui naissait une seconde fille, Léonor, la
seule, sur les six qu’il a eues, qui ne soit pas morte en bas âge;
et, comme si le sort se prenait à railler ses projets de retraite, il
était fait chevalier de l’ordre de S.-Michel, «pour ses vertus et ses
mérites», dit la lettre-patente lui conférant cette distinction.
Les événements furent du reste plus forts que sa résolution; et ici
s’intercalent, pour se continuer par intervalles jusqu’à la fin
de sa vie, les incidents, à la vérité accidentels et passagers et
sur lesquels on n’a que de très vagues données, qui font que, dans
les Essais, Montaigne laisse entendre qu’il a exercé la profession
militaire, ce qui du reste était alors, par circonstance, le cas d’à
peu près tout gentilhomme, et ceux qui lui font attribuer à diverses
époques des missions sur l’objet précis desquelles on n’est pas
davantage fixé, mais qui, étant donné son caractère, son entregent,
la situation à laquelle il parvint, paraissent avoir dû consister
surtout en négociations auprès de certains princes et chefs principaux
des divers partis. Il demeure toutefois trace de l’une d’elles, à lui
confiée en 1574, par le duc de Montpensier, commandant l’armée royale
en Poitou, auprès du Parlement et du Corps de ville de Bordeaux, pour
qu’ils aient à prendre des dispositions de défense.
En 1577, le roi de Navarre le nomme gentilhomme de sa chambre, titre
absolument honorifique pour certains, comme ce fut le cas pour lui, ne
comportant aucun service auprès du prince. Ce même titre lui avait été
ou lui fut dévolu aussi, la date en étant incertaine, par Charles IX
ou son successeur, ainsi qu’en font foi les titres des deux premières
éditions des Essais et son diplôme de citoyen romain.
En 1580, parut la première édition de son ouvrage, qui n’en comprenait
que les deux premiers livres.
Montaigne qui, depuis des années déjà, avait commencé à ressentir des
atteintes de gravelle et vainement avait eu recours pour les combattre
aux eaux thermales de son voisinage, Aigues-Chaudes, Bagnères, se
résolut à cette époque à voyager au loin, autant par goût que pour
essayer si d’autres eaux ne lui seraient pas plus favorables; et aussi,
pense-t-on, pour échapper aux difficultés sans cesse croissantes de la
situation intérieure et à celles non moins pénibles pour lui résultant
du train de vie que, chacun de son côté, menaient le roi et la reine de
Navarre et de leurs rapports, qu’il déplorait d’autant plus qu’il était
particulièrement attaché à tous deux.
Il se rendit d’abord à Paris où il fit hommage de son livre au Roi;
puis à La Fère pour rendre les derniers devoirs au comte de Grammont,
le mari de la belle Corisande d’Andouins, qui venait d’être tué au
siège de cette place et dont il accompagna le corps à Soissons; et, de
là, aux bains de Plombières et de Bade.
De ce voyage qui devait le tenir dix-huit mois hors de chez lui, du
22 juin 1580 au 30 septembre 1581, effectué en courant çà et là à
travers la Suisse, l’Allemagne du Sud et l’Italie, Montaigne a tenu un
journal qui n’a rien de remarquable au point de vue littéraire, mais
est intéressant par la connaissance qu’il nous donne de son auteur; un
de ses frères et un jeune seigneur d’Estissac, probablement le fils de
la dame de ce nom à laquelle est dédié le ch. 7 du liv. II des Essais,
l’accompagnaient.
Entré en Allemagne par Bâle, il pousse jusqu’à Augsbourg, où il cache
ses nom et qualités pour qu’on le croie plus grand seigneur qu’il
n’est, et d’où il revient en Italie par Venise, pour arriver à Rome où
il fait un séjour de cinq mois, entrecoupé d’excursions à Notre-Dame
de Lorette, où il laisse dans la Casa Santa son portrait et ceux de sa
femme et de sa fille; c’était alors un grand honneur d’y figurer: «à
peine est reçu à donner qui veut, dit-il, au moins c’est faveur d’être
accepté»; puis il passe à Florence, et va faire une cure d’eau aux
bains della Villa près de Lucques.
A son arrivée à Rome, ses livres avaient été saisis et parmi eux un
exemplaire des Essais, dont l’examen assez superficiel donna lieu de la
part de la censure à quelques critiques assez anodines, dont l’auteur
ne tint du reste aucun compte et qui n’eurent cette fois aucune
suite fâcheuse, à l’encontre de ce qui en résulta un siècle après où
l’ouvrage fut frappé d’interdit.
Avant de quitter Rome, il sollicita et obtint le diplôme de citoyen
romain. Bien que dans les Essais il le qualifie de «faveur vaine, qui
lui fut octroyée avec toute gratieuse libéralité», il convient dans
son journal avoir employé pour l’obtenir «ses cinq sens de nature»; de
fait, cette concession n’était pas prodiguée.
Montaigne était aux bains della Villa, quand des lettres lui
parvinrent, l’informant qu’un mois et demi auparavant, le 1er juillet
1581, il avait été, à l’unanimité, élu maire de Bordeaux. Il revint à
Rome où il trouva la missive des jurats lui notifiant officiellement
son élection; il s’achemina alors vers la France par le mont Cenis,
laissant à Rome son frère et Mr d’Estissac.
Il avait été nommé maire sans l’avoir brigué: le souvenir des services
rendus par son père dans cette charge, les quatorze années durant
lesquelles lui-même avait siégé au Parlement, les deux premiers livres
des Essais parus l’année précédente qui obtenaient un vif succès, ses
relations l’avaient désigné au choix de ses concitoyens, en même temps
que le désir d’évincer le maréchal de Biron qui quittait ces fonctions,
dont il sollicitait le renouvellement pour lui ou l’attribution à
quelqu’un des siens, mais qui, pendant qu’il les avait occupées, avait
indisposé nombre de personnes et entre autres, à la fois, le roi de
Navarre et sa femme la reine Marguerite sœur du roi de France.
Mais le caractère de Montaigne, autant que ses goûts et même sa santé,
l’éloignaient des charges publiques, et il avait décliné l’honneur qui
lui était fait. Les Bordelais, s’entêtant, s’étaient adressés au roi;
et à son arrivée chez lui, il trouva une lettre de Henri III l’invitant
à accepter: il dut céder; peut-être au fond ne fut-il pas fâché de
cette contrainte, car il était sans ambition, mais non sans vanité.
Ses débuts furent heureux. A une époque des plus troublées, il eut le
mérite de contribuer à maintenir la tranquillité dans la ville et à la
conserver à l’autorité royale, prêtant à cet effet un concours précieux
au maréchal de Matignon, lieutenant du roi en Guyenne; toutefois
sa réélection en 1583, au bout de deux années après lesquelles ses
pouvoirs prenaient fin, ne fut pas unanime et donna lieu à des
protestations auprès du Conseil du roi qui, nonobstant, la confirma.
Les principaux actes de sa gestion au point de vue administratif
furent: une action intentée à un établissement d’enfants assistés,
relevant des Jésuites, où, par faute de soins, la mortalité élevée
accusait de la négligence (1582); la solution de difficultés résultant
d’impôts nouveaux, ce qui motiva un voyage de Montaigne à Paris (1582);
la rédaction et mise en application de nouveaux statuts pour le collège
de Guyenne (1582); des négociations pour la levée d’obstacles apportés
à la libre navigation de la Garonne dans la partie supérieure de son
cours (1583); un projet de reconstruction de la tour de Cordouan. A
citer parmi ses actes d’intervention politique pendant la durée de
son mandat, l’avortement des projets conçus par Vaillac, gouverneur
du château Trompette, dans le but une première fois de livrer cette
forteresse à la Ligue, une seconde fois de déterminer dans la ville un
mouvement en faveur de ce parti (1583), épisodes mentionnés au ch. 23
du livre Ier des Essais.
C’est durant ce temps qu’Henri de Navarre, menant avec lui quarante de
ses gentilshommes et ses équipages de chasse, vint pour la première
fois à Montaigne dont pendant deux jours il fut l’hôte (1584); quelques
mois auparavant était mort le duc d’Anjou, dont la disparition faisait
du roi de Navarre l’héritier du trône de France.
Deux mois avant que la mairie de Montaigne touchât à sa fin, la peste
avait éclaté à Bordeaux, avec une intensité telle, que «quiconque,
en ville, écrivait à la date du 30 juin le maréchal de Matignon venu
pour se rendre compte de la situation, ayant moyen de vivre ailleurs,
l’avait, à peu d’exceptions près, abandonnée». Montaigne était alors
absent; la police sanitaire n’étant pas de son ressort, il ne crut pas
devoir y retourner pour simplement présider, comme il était d’usage,
la séance où devait être élu son successeur; convoqué à cet effet,
il déclina nettement l’invitation, ce dont du reste sur le moment
et pendant les siècles qui suivirent personne ne songea à lui faire
reproche. Certains, de nos jours, se sont montrés sur ce point beaucoup
plus sévères à son égard; mais, en dehors même du peu d’importance
effective de l’acte auquel il s’est dérobé, il faut reconnaître à sa
décharge que les idées de l’époque n’imposaient pas aux grands, comme
il est passé dans les mœurs d’aujourd’hui, de tenir ferme à leur poste
et de donner l’exemple en face de ces fléaux qui défiaient tout remède
humain. Ceux qui restaient pouvant partir, semblaient héroïques; ceux
qui fuyaient n’étaient pas estimés forfaire à l’honneur.
Cependant la contagion s’était étendue, avait atteint le Périgord,
et pendant six mois, fuyant devant elle, suspect à tous à la moindre
indisposition des siens, Montaigne dut errer avec sa famille, d’abri
en abri, cherchant un asile qu’ils ne trouvaient nulle part. Puis,
quand la peste prit fin, ce furent les calamités de la guerre civile
qui vinrent à fondre sur lui. Les excès et les désordres se poursuivant
sans cesse, notamment les méfaits des maraudeurs pires que des
ennemis déclarés, finirent par l’atteindre; et, en 1586, son manoir
jusqu’alors indemne fut envahi, pillé, et ses terres et ses tenanciers
ruinés pour longtemps.
De cette époque date la cordialité de ses relations avec Charron,
chanoine et théologal de l’église primatiale[6] de Bordeaux, dont il
semble avoir fait la connaissance il y avait quelques années déjà,
alors qu’il était maire, qui devint son ami et son disciple et auquel
il inspira son «Livre de la Sagesse», ouvrage de morale estimé, écho
hardi des Essais, bien inférieur toutefois à son modèle.
[6] Théologal, chanoine plus spécialement chargé dans un chapitre
de l’étude des questions de théologie.--Primatiale, église
cathédrale relevant directement de l’archevêque qui est primat
d’Aquitaine.
En 1587, trois jours après la bataille de Coutras livrée dans ses
environs, Henri de Navarre regagnant le midi où l’appelaient ses
amours, au lieu de poursuivre son adversaire et de tirer ainsi parti
de sa victoire, vint à nouveau passer la nuit à Montaigne, bien que le
seigneur du lieu tînt pour l’armée battue.
Entre temps, celui-ci s’occupait des Essais, faisait de nombreuses
additions aux deux premiers livres et composait le troisième où il se
laisse aller à parler de lui bien davantage et avec plus d’expansion.
Son manuscrit à point, il se rend à Paris pour le faire imprimer
(1588). Ce devait être pour la dernière fois; et c’est chemin faisant,
que, dans la forêt de Villebois près d’Orléans, il tombe dans le
guet-apens qu’il raconte, ch. 12, liv. III, et qui se termina pour lui
mieux qu’il ne semblait au début.
Le bruit de son arrivée, l’annonce d’une nouvelle édition de son livre,
lui valurent la visite de Mlle de Gournay, alors âgée de 23 ans, qui
s’était éprise de son talent et dont l’admiration enthousiaste fit sa
conquête. Invité à Gournay, près de Compiègne, par Mme de Gournay mère,
Montaigne y séjourna près de trois mois, en deux ou trois fois.
Mais les moments heureux qu’il y passa furent troublés par de graves
événements politiques: la journée des Barricades (12 mai 1588), le
départ de Henri III pour Chartres et Rouen, enfin la réunion à Blois
des Etats généraux. Montaigne, en ces circonstances, se fit un devoir
de témoigner d’autant plus de fidélité au roi, qu’il était en situation
difficile; ses allées et venues de Paris à la cour le rendirent suspect
à la Ligue, et, un jour qu’il rentrait de Rouen (10 juillet 1588),
sur l’ordre du duc d’Elbeuf, il fut arrêté et conduit à la Bastille,
en manière de représailles pour l’arrestation, en Normandie, d’un
gentilhomme parent des Guises; sa détention ne fut que de quelques
heures, l’intervention de Catherine de Médicis le fit relâcher le jour
même.
A Blois, il eut une crise de gravelle qui faillit l’emporter et hâta
son retour en Guyenne, d’où il était absent depuis plus de sept mois;
il y arrivait, quand vint l’y surprendre la nouvelle du meurtre du duc
et du cardinal de Guise (décembre 1588). Rentré chez lui, en dépit de
l’affaiblissement constant de ses forces, il se remet à parfaire son
œuvre, ajoutant encore au texte des Essais en vue d’une réimpression
nouvelle.
A cette époque se place le mariage de sa fille Léonor avec François de
la Tour (27 mai 1590). Deux mois après ils le quittaient pour aller
vivre chez eux en Saintonge, et, en 1591, le rendaient grand-père d’une
petite-fille.
Entre temps, en 1589, survenait l’assassinat d’Henri III qui faisait
Henri de Navarre roi de France. Montaigne se rallia franchement au
nouveau roi, auquel l’unissait son affection de si ancienne date; mais
en raison de son état de santé, de son caractère même, le concours
qu’il lui prêta fut plus moral qu’effectif; et quelque insistance que
mît Henri IV à l’attirer à lui, il déclina ses offres, ajournant à
venir le joindre au jour prochain où il pourrait le saluer dans sa
capitale. Mais il comptait sans la mort qui était plus proche et la
victoire plus éloignée qu’il ne pensait[7]. Le 13 septembre 1592,
Montaigne mourait; il était âgé de cinquante-neuf ans.
[7] L’entrée d’Henri IV à Paris n’eut lieu qu’en 1594.
Depuis quelque temps déjà, ses souffrances s’étaient notablement
accrues, et en particulier les maux de gorge dont, concurremment avec
la gravelle, il souffrait depuis des années. Il ne pouvait plus douter
de sa fin prochaine. II ne s’en effraya pas. Ce sceptique mourut comme
un croyant, avec courage et fermeté, sans que, grâce, il est vrai, aux
réserves qu’il avait émises sur sa foi religieuse, rien, dans sa fin,
démentît en quoi que ce soit sa vie et ses écrits. Le jour même de sa
mort, il avait fait mander quelques gentilshommes, ses plus proches
voisins, pour leur faire ses adieux. Il expira en pleine connaissance
de lui-même, au moment de l’élévation, pendant l’office divin, qu’il
avait fait commencer dès qu’ils se trouvèrent réunis. Quelques jours
avant, il avait distribué à ses gens, de sa propre main, les legs qu’il
leur destinait. Par testament, il laissait Montaigne et ses dépendances
au premier enfant mâle à naître de sa fille Eléonore, et attribuait à
Charron ses armoiries.
Il fut inhumé dans l’église du couvent des Feuillants à Bordeaux.
Quand son mari vint à lui manquer, après une union qui avait duré plus
de vingt-sept ans, Mme de Montaigne se donna la double tâche de lui
ériger un tombeau et de faire rééditer les Essais conformément aux
dernières volontés de leur auteur.
Ce ne fut qu’en 1614 que le monument funéraire qu’elle voulait lui
consacrer fut achevé: il y est représenté en grandeur naturelle,
étendu sur un sarcophage, revêtu d’une armure, ayant son casque et ses
gantelets à côté de lui, et un lion couché à ses pieds, si bien que
malgré ses armes, «on hésiterait à reconnaître le paisible Montaigne
sous cet appareil guerrier», si deux épitaphes, l’une en latin,
l’autre en grec, gravées l’une d’un côté, l’autre de l’autre, résumant
sa vie et sa doctrine, ne renseignaient absolument à ce sujet (P.
BONNEFON).--Toutes deux ont été composées par Jean de St-Martin avocat
au parlement de Bordeaux. La première, pompeuse et banale, est sans
valeur. La seconde résume assez bien sa vie et ses idées; elle est
ainsi conçue:
«A Michel Montaigne, Périgourdin, fils de Pierre, petit-fils de
Grimon, arrière-petit-fils de Ramon, Chevalier de S.-Michel,
citoyen romain, natif de Bordeaux, ancien maire de la cité
des Bituriges, homme né pour la gloire de la nature; dont la
douceur de mœurs, la finesse d’esprit, la facilité d’élocution
et la justesse de jugement ont été estimées au-dessus de
la condition humaine; qui a eu pour amis les rois les plus
illustres, les plus grands seigneurs de France et même les chefs
du parti égaré, quoique lui-même fût d’une moindre condition
et fidèle observateur des lois et de la religion de ses pères.
N’ayant jamais blessé personne, aussi incapable de flatter que
d’injurier, il reste cher à tous indistinctement. Ayant toujours
fait profession, dans ses discours et dans ses écrits, d’une
sagesse à toute épreuve contre toutes les attaques de la douleur,
après avoir lutté longtemps avec courage contre les assauts
répétés d’une maladie implacable, égalant ses écrits par ses
belles actions, il a fait, avec la volonté de Dieu, une belle fin
à une belle vie.
«Il vécut cinquante-neuf ans, sept mois et onze jours, et mourut
le 13 septembre de l’an du salut 1592.
«Françoise de Lachassaigne, pleurant la perte de cet époux fidèle
et constamment chéri, lui a érigé ce monument, gage de ses
regrets.»
En 1800, la dépouille de Montaigne fut transférée en grande pompe au
musée de la ville; mais il se trouva que par le fait d’une erreur
ce n’était pas son corps, mais celui d’une de ses nièces inhumée
au-dessus de lui, qu’on avait déplacé. Il continuait donc à demeurer
à la place qu’il occupait depuis deux cents ans, quand, en 1871,
l’incendie de l’église où il reposait, qui respecta son mausolée, amena
son transfert à titre provisoire dans la chapelle du lycée et plus
tard, en 1886, dans le vestibule des Facultés de Bordeaux construites
sur l’emplacement du couvent des Feuillants; c’est là qu’on le voit
actuellement, tandis qu’on n’a pu retrouver le petit vaisseau contenant
le cœur de l’illustre philosophe, déposé à son décès dans l’église de
S.-Michel de Montaigne. Rien n’indiquant qu’il en ait été enlevé, il
doit s’y trouver encore, seulement on ignore où il avait été placé.
En 1616, dans ce même tombeau qui réunit ainsi le père et la fille,
avait été inhumée Léonor. Quant à Françoise de la Chassaigne, qui
mourut en 1627, à l’âge de 83 ans, ayant survécu trente-cinq ans à son
mari, elle alla reposer dans l’église de S.-Michel.
Léonor s’était mariée deux fois: veuve de François de la Tour, elle
avait épousé en secondes noces le vicomte de Gamaches; elle en eut
une seconde fille, Marie; c’est par Marie de Gamaches, mariée à un
de Lur Saluce, que s’est formée la descendance directe de Montaigne
représentée aujourd’hui par les familles O’Kelly-Farrell, de Ségur, de
Puységur et de Pontac. (Voir le tableau généalogique ci-contre).
[Illustration: GÉNÉALOGIE ET DESCENDANCE DE MONTAIGNE
Ramon Eyquem (1402 à 1478), marié en 1449 Isabeau de Ferraignes.
Acquéreur en 1477 du fief de Montaigne
│
├───────────┐
│ ├Pierre (1452-1480), n’a pas été marié.
│ ├Peregrina, épouse de Lansac.
│ └Audeta, épouse Verteuil.
│
--Grimon Eyquem, né vers 1450, m. en 1519, marié à Jehanne du Four
│
├───────────┐
│ ├Thomas, dit M. de St-Michel, de ce qu’il était
│ │ curé de cette paroisse, mort peu âgé.
│ ├Pierre (minor), dit Seigneur de Gaujac, chanoine
│ │ de Bordeaux, curé de Lahontan, m. à 67 ans.
│ ├Raymond, seigneur de Bussaguet, conseiller au
│ │ parlement de Bordeaux, m. vers 1567.
│ ├Blanquine, épouse de Belcier.
│ └Jehanne, épouse Dugrain.
│
--Pierre Eyquem, escuyer, seigneur de Montaigne (1495 à 1568), marié
en 1528 à Antoinette de Louppes, née de 1506 à 1510, morte,
croit-on, vers 1601.
│
├───────────┐
│ ├Arnaud ┐
│ │ ├aînés de Michel, morts en bas âge
│ ├Pierre ┘ avant sa naissance.
│ │
│ ├Thomas, né en 1534, seigneur de Beauregard,
│ │ protestant, épouse en secondes noces Jacquette
│ │ d’Arsac, belle-fille de La Boétie.
│ ├Pierre, seigneur de la Brousse (1535 à 1597),
│ │ ne semble pas avoir été marié.
│ ├Jeanne, née en 1536, protestante, épouse Richard
│ │ de Lestonna, conseiller au parlement de
│ │ Bordeaux.
│ ├Arnaud, dit capitaine St-Martin (1541 à 1564).
│ ├Léonor, née en 1552, mariée à Thibaud de Camain,
│ │ conseiller au parlement de Bordeaux.
│ ├Marie, née en 1554, femme de Bernard de Cazalis.
│ └Bertrand, né en 1560, seigneur de Mattecoulom,
│ mort sans postérité, ne semble pas avoir été
│ marié.
│
--MICHEL, seigneur de MONTAIGNE (1533 à 1592), auteur des Essais.
Ép. en 1565 Françoise de la Chassaigne (1544 à 1627); en a six
filles, dont cinq meurent avant l’âge d’un an.
│
Léonor de Montaigne, (1571 à 1616).
│
├─En 1590, François de Latour (m. en 1594).
│ │
│ 1.--Françoise de Latour (1591 à 1613).
│ Épouse en 1600 Honoré de Lur (1594 à 1660)
│ (elle avait 9 ans et son mari en avait 6)
│ │
│ Charles de Lur (vicomte d’Oreillan) (1612 à 1639).
│ Tué au siège de Salces (Roussillon). Mort sans
│ postérité.
│
│ ┌───────────────────────────────────────────┐
│ │Honoré de Lur et Louis de Lur, qui étaient │
│ │frères, ont épousé les deux sœurs utérines.│
│ └───────────────────────────────────────────┘
│
└─En 1608, le vicomte de Gamaches[a]
│
2.--Marie de Gamaches (1610 à 1683).
Épouse en 1627 Louis de Lur, Baron de Fargues
(m. en 1696).
│
├1 Charles-François (1638 à 1669), mort sans
│ postérité.
├2 Philbert, né en 1640, sans autre
│ renseignement.
├3 Marguerite, épouse L. de Laneau, m. sans
│ enfants.
├4 Jeanne, épouse L. de Saint-Jean[b].
└5 Claude-Madeleine, épouse L. de Ségur[c].
[a] A partir de 1622 où, remarié, il quitte Montaigne et se retire
dans ses terres, sa trace se perd.
[b]--De Jeanne de Gamaches, descendent les O’Kelly-Farrell, les
Farrell et les Puységur.
[c]--De Claude-Madeleine descendent les Ségur-Montaigne et les Pontac.]
En outre de la traduction de la «Théologie naturelle» de Sebond et
des Essais, on a encore de Montaigne: quelques traductions d’ouvrages
grecs et latins accompagnées de dédicaces, quelques poésies en latin
et en français, le journal de ses voyages, trouvé dans un grenier de
son manoir, publié pour la première fois en 1774 et dont le manuscrit a
disparu, une éphémeride assez succincte, enfin quelques lettres:
une d’elles à son père, sur la mort de La Boétie, est assez étendue et
mérite attention; les autres sont sans importance.
On lui a attribué la rédaction d’instructions, rédigées en 1563, par
Catherine de Médicis, à l’adresse de Charles IX qui venait d’atteindre
sa majorité; il y a tout lieu de croire qu’il y est complètement
étranger, et qu’elles ont été dictées par la reine à un homonyme de
Montaigne remplissant auprès d’elle les fonctions de secrétaire, le
même probablement au profit duquel elle faisait délivrer en 1586
une ordonnance de paiement de 150 écus, que l’on a retrouvée, «pour
renouveler un des chevaux de sa charriote et acheter quelques hardes
qui lui sont nécessaires».
Mais tout ce qui a trait à l’auteur des Essais s’efface devant l’éclat
de cette œuvre capitale; par elle, la mémoire de Montaigne rayonne
d’une gloire qui se maintient en ces temps où tout va passant si
rapidement: sa statue orne le principal site de Périgueux; il existe de
lui de nombreux bustes et portraits; en bien des villes, des lycées,
des promenades, des avenues, des rues portent son nom; pendant la
Révolution française il a été le sujet d’une comédie; son éloge a été
mis au concours, et innombrables sont les ouvrages et articles de
littérature, critiques et autres, dont il a été l’objet. Par-dessus
tout, son livre traduit à l’étranger en plusieurs langues, sans cesse
réédité en France à toutes époques, introduit par extraits dans
l’enseignement, lui a donné l’immortalité en ce monde.
Bien que passant trop légèrement sur le scepticisme confinant à
l’égoïsme qui est le fond de cette existence et la flattant un peu,
Villemain dans son panégyrique de Montaigne l’a très heureusement
résumée et appréciée: «Sa vie, dit-il, offre peu d’événements: elle ne
fut point agitée; c’est le développement paisible d’un caractère aussi
noble que droit. La tendresse filiale, l’amitié occupèrent ses plus
belles années. Il voyagea, n’étant plus jeune, et n’ayant plus besoin
d’expérience; mais son âme, nourrie si longtemps du génie antique,
retrouva de l’enthousiasme à la vue des ruines de Rome.--Malgré son
éloignement pour les honneurs et les emplois, élu par le suffrage
volontaire de ses concitoyens, il remplit deux fois les fonctions
de premier magistrat dans la ville de Bordeaux. Il était plus fait
pour étudier les hommes que pour les gouverner: c’était l’objet où se
portait naturellement son esprit; il s’en occupait toujours jusque dans
le calme de la solitude et dans les loisirs de la vie privée.--Les
fureurs de la guerre civile troublèrent quelquefois son repos; et sa
modération, comme il arrive toujours, ne put lui servir de sauvegarde.
Cependant ces orages même ne détruisirent pas son bonheur. C’est ainsi
qu’il coula ses jours dans le sein des occupations qu’il aimait, libre
et tranquille, élevé par sa raison au-dessus de tous les chagrins qui
ne venaient point du cœur, attendant la mort sans la craindre, et
voulant qu’elle le trouvât «occupé à bêcher son jardin et nonchalant
d’elle».--Les «Essais» ne furent pour lui qu’un amusement facile, un
jeu de son esprit et de sa plume. Heureux l’écrivain qui, rassemblant
ses idées comme au hasard, et s’entretenant avec lui-même, sans songer
à la postérité, se fait cependant écouter d’elle. On lira toujours avec
plaisir ce qu’il a produit sans effort. Toutes les impressions de sa
pensée, fixées à jamais par le style, passeront aux siècles à venir.
Quel fut son secret? Il s’est mis tout entier dans son ouvrage; aussi
en lui l’homme ne sera jamais séparé de l’écrivain, non plus que son
caractère ne le sera de son talent.»