Les jours suivants, je fis abattre un grand nombre d’arbres, et je

donnai le modèle de légères barrières portatives dont voici la

description sommaire: un châssis long de six, large de deux coudées,

relié par des barreaux à un châssis intérieur d’une largeur d’une coudée

sur une longueur de cinq. Six hommes (deux porteurs, deux guerriers

armés de grosses lances de bois obtuses, deux autres également armés de

lances de bois, mais à très fines pointes métalliques, et pourvus, en

outre, d’arcs et de flèches) pouvaient y tenir à l’aise, circuler en

forêt, abrités contre le choc immédiat des Xipéhuz. Arrivés à portée de

l’ennemi, les guerriers pourvus de lances obtuses devaient frapper,

renverser, forcer l’ennemi à se découvrir, et les archers-lanciers

devaient viser les étoiles, soit de la lance, soit de l’arc, suivant

l’éventualité. Comme la stature moyenne des Xipéhuz atteignait un peu

au-delà d’une coudée et demie, je disposai les barrières de façon que le

châssis extérieur ne dépassât pas, pendant la marche, une hauteur

au-dessus du sol de plus d’une coudée et un quart, et pour cela il

suffisait d’incliner un peu les supports qui le reliaient au châssis

intérieur porté à main d’homme. Comme d’ailleurs les Xipéhuz ne savent

pas franchir les obstacles abrupts, ni progresser autrement que debout,

la barrière ainsi conçue était suffisante pour abriter contre leurs

attaques immédiates. Assurément, ils feraient effort pour brûler ces

armes nouvelles, et en plus d’un cas ils devaient y parvenir, mais comme

leurs feux ne sont guère efficaces hors de portée de flèche, ils étaient

forcés de se découvrir pour entreprendre cette calcination, qui, n’étant

pas instantanée, permettait aussi, par des manœuvres de déplacement

rapides, de s’y soustraire en grande partie.

V

LA DEUXIÈME BATAILLE

L’an du monde 22649, le onzième jour de la huitième lune. Ce jour a été

livrée la seconde bataille contre les Xipéhuz, et les chefs m’ont remis

le commandement suprême. Alors, j’ai divisé les peuples en trois armées.

Un peu avant l’aurore, j’ai lancé quarante mille guerriers contre Kzour,

armés selon le système des barrières. Cette attaque a été moins confuse

que celle du septième jour. Les tribus sont entrées lentement dans la

forêt, par petites troupes disposées en bon ordre, et la rencontre a

commencé. Elle a été tout à l’avantage des hommes pendant la première

heure, les Xipéhuz ayant été complètement déroutés par la tactique

nouvelle; plus de cent des Formes ont péri, à peine vengées par la mort

d’une dizaine de guerriers. Mais, la surprise passée, les Xipéhuz ont

commencé de vouloir brûler les barrières. Ils ont pu, en quelques

circonstances, y réussir. Une manœuvre plus dangereuse fut celle adoptée

par eux vers la quatrième heure du jour: profitant de leur vélocité, des

groupes de Xipéhuz, serrés les uns contre les autres, arrivaient sur les

barrières, réussissaient à les renverser. Il périt de celle façon un

très grand nombre d’hommes, si bien que, l’ennemi reprenant l’avantage,

une partie de notre armée se désespéra.

Vers la cinquième heure, les tribus Zahelales de Khemar, de Djoh et une

partie des Xisoastres et des Sahrs commencèrent la déroute. Voulant

éviter une catastrophe, je dépêchai des courriers protégés par de fortes

barrières pour annoncer du renfort. En même temps, je disposai la

seconde armée pour l’attaque; mais, auparavant, je donnai des

instructions nouvelles: c’est que les barrières devaient se maintenir

par groupes aussi denses que le permettait la circulation en forêt, et

se disposer en carrés compactes des qu’approchait une troupe un peu

imposante de Xipéhuz, sans pour cela abandonner l’offensive.

Cela dit, je donnai le signal; en peu de temps, j’eus le bonheur de voir

que la victoire revenait aux peuples coalisés. Enfin, vers le milieu du

jour, un dénombrement approximatif, portant le nombre des pertes de

notre armée à deux mille hommes et celles des Xipéhuz à trois cents, fit

voir d’une façon décisive les progrès accomplis, et remplit toutes les

âmes de confiance pour le triomphe définitif.

Toutefois, la proportion varia légèrement à notre désavantage vers la

quatorzième heure, les Peuples perdant alors quatre mille individus et

les Xipéhuz cinq cents. C’est alors que je lançai le troisième corps: la

bataille atteignit sa plus grande intensité, l’enthousiasme des

guerriers grandissant de minute en minute, jusqu’à l’heure où le soleil

fut prêt à tomber dans l’Occident. Vers ce moment, les Xipéhuz reprirent

l’offensive au nord de Kzour; un recul des Dzoums et des Pjarvanns me

fit concevoir de l’inquiétude. Jugeant, en outre, que la nuit serait

plus favorable à l’ennemi qu’aux nôtres, je fis sonner la fin de la

bataille. Le retour des troupes se fit avec calme, victorieusement; une

grande partie de la nuit se passa à célébrer nos succès. Ils étaient

considérables: huit cents Xipéhuz avaient succombé, leur sphère d’action

était réduite aux deux tiers de Kzour. Il est vrai que nous avions

laissé sept mille des nôtres dans la forêt; mais ces pertes étaient bien

inférieures, proportionnellement au résultat, à celles de la première

bataille. Aussi, rempli d’espoir, osai-je alors concevoir le plan d’une

attaque plus décisive contre les deux mille six cents Xipéhuz encore

existants.

VI

L’EXTERMINATION

L’an du monde 22649, le quinzième jour de la huitième lune.

Quand l’astre rouge s’est posé sur les collines orientales, les peuples

étaient rangés en bataille devant Kzour.

L’âme grandie d’espérance, j’ai fini de parler aux chefs, les cors ont

sonné, les lourds marteaux ont retenti sur l’airain, et la première

armée a marché contre la forêt.

Or, les barrières étaient plus fortes, un peu plus grandes, et

renfermaient douze hommes au lieu de six, sauf un tiers environ qui

étaient construites d’après l’idée ancienne.

Ainsi, elles devenaient plus difficiles à brûler comme à renverser.

Les premiers moments du combat ont été heureux; après la troisième

heure, quatre cents Xipéhuz étaient exterminés, et deux mille des nôtres

seulement. Encouragé par ces bonnes nouvelles, je lançai le deuxième

corps. L’acharnement de part et d’autre devint alors épouvantable, nos

combattants s’accoutumant au triomphe, les antagonistes déployant

l’opiniâtreté d’un noble Règne. De la quatrième à la huitième heure,

nous ne sacrifiâmes pas moins de dix mille vies; mais les Xipéhuz les

payèrent de mille des leurs, si bien que mille seulement restaient dans

les profondeurs de Kzour.

De ce moment, je compris que l’Homme aurait la possession du monde; mes

dernières inquiétudes s’apaisèrent.

Pourtant, à la neuvième heure, il y eut une grande ombre sur notre

victoire. A ce moment, les Xipéhuz ne se montraient plus que par masses

énormes dans les clairières, dérobant leurs étoiles, et il devenait

presque impossible de les renverser. Animés par la bataille, beaucoup

des nôtres se ruaient sur ces masses. Alors, d’une évolution rapide, un

gros de Xipéhuz se détachait, renversait, massacrait les téméraires.

Un millier périt ainsi, sans perte sensible pour l’ennemi; ce que

voyant, des Pjarvanns crièrent que tout était fini; une panique prévalut

qui mit plus de dix mille hommes en fuite, un grand nombre ayant même

l’imprudence d’abandonner les barrières pour aller plus rapidement. Il

leur en coûta. Une centaine de Xipéhuz, mis à leur poursuite, abattit

plus de deux mille Pjarvanns et Zahelals, et l’épouvante commença de se

répandre sur toutes nos lignes.

Quand les coureurs m’apportèrent cette funeste nouvelle, je compris que

la journée serait perdue si je ne réussissais, par quelque rapide

manœuvre, à reprendre les positions perdues. Immédiatement, je fis

porter aux chefs de la troisième armée l’ordre de l’attaque, et

j’annonçai que j’en prendrais le commandement. Puis, je portai

rapidement ces réserves dans la direction d’où venaient les fuyards.

Nous nous trouvâmes bientôt face à face avec les Xipéhuz poursuivants.

Entraînés par l’ardeur de leur tuerie, ceux-ci ne se reformèrent pas

assez vite, et, en peu d’instants, je les eus fait envelopper: très peu

échappèrent, l’acclamation immense de notre victoire alla rendre courage

aux nôtres.

Dès lors, je n’eus pas de peine à reformer l’attaque; notre manœuvre se

borna constamment à détacher des segments des groupes ennemis, puis à

envelopper ces segments et à les anéantir.

Bientôt, concevant combien cette tactique leur était défavorable, les

Xipéhuz recommencèrent contre nous la lutte en petits corps, et le

massacre de deux Règnes, dont l’un ne pouvait exister que par

l’anéantissement de l’autre, redoubla effroyablement. Mais tout doute

sur l’issue finale disparaissait des âmes les plus pusillanimes. Vers la

quatorzième heure, c’est à peine s’il restait cinq cents Xipéhuz contre

plus de cent mille hommes, et ce petit nombre d’antagonistes était de

plus en plus enfermé dans des frontières étroites, un sixième environ de

la forêt de Kzour, ce qui facilitait extrêmement nos manœuvres.

Cependant, le crépuscule ruisselait en rouge lumière à travers les

arbres, et craignant les embûches de l’ombre, je fis interrompre le

combat.

L’immensité de la victoire dilatait toutes les âmes; les chefs parlèrent

de m’offrir la souveraineté des peuples. Je leur conseillai de ne jamais

confier les destinées de tant d’hommes à une pauvre créature faillible,

mais d’adorer l’Unique, et de prendre pour chef terrestre la _Sagesse_.

VIII

DERNIÈRE PÉRIODE DU LIVRE DE

BAKHOUN

La Terre appartient aux Hommes. Deux jours de combat ont anéanti les

Xipéhuz; tout le domaine occupé par les deux cents derniers a été rasé,

chaque arbre, chaque plante, chaque brin d’herbe a été abattu. Et j’ai

achevé, pour la connaissance des peuples futurs, aidé par Loûm, Azah et

Simhô, mes fils, d’inscrire leur histoire sur des tables de granit.

Et me voici seul, au bord de Kzour, dans la nuit pâle. Une demi-lune de

cuivre se tient sur le Couchant. Les lions rugissent aux étoiles. Le

fleuve erre lentement parmi les saules; sa voix éternelle raconte le

temps qui passe, la mélancolie des choses périssables. Et j’ai enterré

mon front dans mes mains, et une plainte est montée de mon cœur. Car,

maintenant que les Xipéhuz ont succombé, mon âme les regrette, et je

demande à l’Unique quelle Fatalité a voulu que la splendeur de la Vie

soit souillée par les ténèbres du Meurtre!

FIN DES XIPÉHUZ

LE CATACLYSME

I

SYMPTOMES

Au plateau Tornadres, depuis quelques semaines, la nature palpitait,

équivoque, angoisseuse, tout son délicat organisme végétal parcouru

d’électricités intermittentes, de signes symboliques d’un grand

évènement matériel. Les bêtes libres, aux cultures, aux châtaigneraies,

se montraient moins rapides à fuir les périls quotidiens. Elles

semblaient vouloir se rapprocher de l’homme, erraient auprès des

cerises. Puis, elles prirent un parti extraordinaire, propre à

épouvanter: elles émigrèrent, elles s’enfoncèrent aux vals de l’Iaraze.

C’était, au début des nuits, dans les pénombres sylvestres et

buissonnières, un drame de fauves nerveux quittant leurs retraites, à

pas furtifs, avec des pauses, des arrêts, une mélancolie à fuir la terre

natale. La sombre et traînante voix des loups alternait avec le

grognement sourd des sangliers, les sanglots de la bête ruminante.

Partout se glissaient, et généralement vers le Sud-Ouest, des

silhouettes cendreuses sur les labours, sous le ciel libre: grands

crânes boisés, lourds organismes tapiriens à pattes brèves, et des bêtes

plus menues, carnassières ou herbivores: lièvres, taupes, lapins,

renards, écureuils.

Les batraciens suivirent, les reptiles, les insectes aptères, et il

survint une semaine où la pointe Sud-Ouest fut toute noyée d’organismes

inférieurs, une vermiculaire, effroyable populace, depuis la silhouette

sauteleuse des raines jusqu’aux limaces, aux porte-coquille, aux élytres

merveilleuses du carabe, aux crustacés horribles qui vivent sous la

pierre, dans les ténèbres éternelles, jusqu’au ver, à la sangsue, aux

larves.

Bientôt, ne demeura que la bête ailée. Encore, l’oiseau, plein de

malaise, comme accroché davantage aux ramures, craintif de planements,

saluait les crépuscules d’un chant plus bas, souvent quittait le terroir

toute une partie du jour. Les corbeaux et les chouettes tenaient de

grandes assemblées, les martinets se concertaient comme pour les départs

d’automne, les pies s’agitaient et criaient tout le jour.

L’épouvante mystérieuse s’épandait aux esclaves: les ouailles, la vache,

le cheval, le chien même. Résignés, dans leur confiance humble de serfs,

espérant tout salut de l’Homme, ils restaient encore au plateau

Tornadres, hors les chats, enfuis eux, aux premiers jours, retournant à

la liberté sauvage.

Soir par soir, une confuse tristesse, une asphyxie d’âme grandissait

chez les habitants des Censes et chez les propriétaires du domaine de la

_Corne_, la prescience confuse d’un cataclysme et que pourtant la

topographie du Tornadres démentait. Eloigné des pays volcaniques et de

l’Océan, insubmersible—à peine quelques ruisselets—de texture

compacte, où donc était la menace? On la sentait pourtant, tout

électrique, aux dressements des ramuscules et des brins d’herbes à

telles heures matinales, aux attitudes singulières de la feuille, à des

effluves subtils et suffocants, à des phosphorescences inhabituelles, à

un tourment de la chair, la nuit, qui faisait se lever les paupières,

condamnait l’être aux insomnies, à l’allure extraordinaire de la bête de

labour, souvent roidie, les naseaux ouverts et tremblants, _et qui

tournait sa tête vers le Septentrion_.

II

L’AVERSE ASTRALE

Un soir, à la _Corne_, Sévère et sa femme achevaient de dîner, devant la

fenêtre mi-close. Un tiers de lune errait près du Zénith, pâle et plein

de grâce, par-dessus les perspectives vastes, et une ascension de

vapeurs décorait la frontière occidentale. Un charme trouble, une ardeur

du système nerveux à tout coup éveillé d’une commotion obscure, les

tenait silencieux, les imbibait d’une esthétique particulière, d’un

émerveillement profond pour les splendeurs nocturnes. Une tremblerie

harmonieuse sourdait des arbres du jardin; par la grille de l’avenue, au

fond, se posait une féerie de choses confuses, les emblaves du

Tornadres, des blémissements de censes, le mystère aimable des lumières

humaines épandues et la vague tourelle ardoiseuse de l’Église rustique.

Les maîtres de la _Corne_ s’émouvaient à cela, troublés par les

vibrations de leurs fibres, mais, les commotions se faisant plus âpres

au long des vertèbres, la femme laissa choir la grappe de raisin qu’elle

égrenait, la lèvre souffrante:

—Mon Dieu! cela va-t-il s’éterniser?

Il la contempla, avec le grand désir de lui donner de la bravoure, mais

lui-même l’âme en stupeur et obscurcie devant une force impondérable.

Sévère Lestang était de ces graves savants qui cherchent lentement le

secret des choses, travaillent sans impatience la nature, et savent se

désintéresser de la gloire.

Aussi était-il homme, en même temps que savant, les prunelles douces et

courageuses, avec la volonté de _vivre_ _sa vie_ en même temps que de

développer ses facultés. Luce, sa femme, était nerveuse, celte

montagnarde, d’une grâce légère, amoureuse, enveloppante, un peu sombre

pourtant. Sous la protection calme et attentive de son mari, elle était

comme certaines fleurs infiniment frêles qui vivent dans des anses de

grands fleuves, entre de larges feuilles ombreuses.

Sévère dit:

—Si tu veux, nous partirons demain.

—Oui ... s’il te plaît!

Elle vint auprès de lui, en réfugiée, murmurant:

—Puis, tu sais ... on dirait qu’on ne tient plus au sol ... que, le

soir surtout, quelque chose tous prend et vous emporte ... tiens! je

n’ose plus marcher vite, tellement les pas m’entraînent ... et on monte

les escaliers sans effort, mais avec la peur continuelle de tomber ...

—Tu te trompes, Luce, c’est une illusion nerveuse ...

Il souriait, la pressant à lui, mais, avec terriblement de malaise, lui

aussi ayant perçu cette légèreté inanalysable ... Tantôt encore, avant

le crépuscule, n’avait-il pas voulu marcher plus vite pour rejoindre la

«Corne», et ses pas s’allongeaient, transformés en bonds, le lançaient à

une vitesse effrayante. L’équilibre en était rompu, une difficulté à

garder la verticale, une sensation d’ataxie à la plante des pieds. Et il

s’était remis à pus lents, s’accrochant à la glèbe, solidement,

recherchant les grosses terres collantes.

—Tu crois que c’est une illusion? fit-elle.

—J’en suis sûr, Luce.

Elle le regarda, tandis qu’il lui frôlait la frange des cheveux, et tout

à coup elle le sentit nerveux autant qu’elle, électrisé d’angoisse

profonde, n’étant plus pour elle le refuge, mais une pauvre créature

frêle devant les puissances énigmatiques.

Alors elle devint plus pâle, les dents bruissantes.

—Le café te remettra, fit-il.

—Peut-être.

Mais ils sentaient le mensonge de leurs paroles, la pauvreté de tout

cordial, de tout remède humain contre l’Inconnaissable approchant,

contre cette vaste métamorphose des phénomènes qui ne participait plus

de la vie terrestre, qui troublait d’avance, depuis des semaines, la

faune et la flore, la bête et la plante.

Ils sentaient ce mensonge, ils n’osaient se regarder, dans la peur

instinctive de se communiquer leurs pressentiments, de doubler leur

détresse par l’induction nerveuse.

Et durant de longues minutes, ils écoutèrent en eux, dans leur chair, le

retentissement sourd et confus du Mystère.

Une domestique apporta le café, peureuse; ils la regardaient partir,

trébuchante, n’osant interroger cet effarement pareil au leur:

—As-tu vu comme Marthe marchait? demanda Luce.

Il ne répondit pas, surpris devant la petite cuiller d’argent qu’il

venait d’atteindre. Elle, percevant son regard fixe, à son tour

regardait, s’exclamait:

—Elle est verte!

En effet, la petite cuiller était verte, d’une lueur très pale

d’émeraude, et soudain ils remarquèrent la même teinte sur les autres

cuillers, sur tous les ustensiles d’argent.

—Ah! mon Dieu! cria la jeune femme.

Le doigt levé, elle se mit à dire d’une voix basse, chuchotante,

pénible:

«Lors que l’Argent verdoiera,

«La Roge Aigue proche sera,

«Dévorant Étoiles et lune...

Ces paroles, antique et vague prophétie que les paysans du plateau de

Tornadres se transmettent d’âge en âge, Sévère en tressaillit. A tous

deux c’était une impression de ténèbres et de fatalité, incolore,

insonore, au-delà de tout anthropomorphisme. D’où donc venait, aux

pauvres rustres, cet oracle maintenant si grave? Quelle science, quelles

observations des temps reculés, quels souvenirs de cataclysme,

symbolisait-il? Et Sévère eut l’envie immense d’être loin du Tornadres,

le remords de n’avoir pas obéi au sûr instinct de l’animal, d’avoir osé

suivre la pauvre logique cérébrale devant l’avertissement de la Nature.

—Veux-tu partir ce soir? demanda-t-il ardemment à Luce.

—Jamais, avant le retour du matin, je n’oserais quitter la demeure!

Il songea qu’il pouvait être aussi périlleux de s’aventurer dans la nuit

que de rester à la _Corne_; il se résigna, songeur. Une grande

lamentation interrompit sa pensée, des hennissements fiévreux, le tapage

sourd d’une lutte des chevaux contre la porte de l’écurie. Le chien

hurla, les clameurs s’épandirent au long du plateau de Tornadres,

répercutées par d’autres bêles, des ruminants pleins d’épouvante, des

ânes sanglotants. En même temps, au ciel, une lueur verdâtre, et une

étoile filante passa, très grosse, à traîne resplendissante.

—Vois! fit Luce.

D’autres météorites sourdirent, isolés d’abord, puis en petits groupes,

tous à longues écharpes, à noyaux puissants, de beauté miraculeuse.

—Nous sommes dans la nuit du dix août, dit Sévère, et les averses

d’étoiles vont croître ... il n’y a là rien que de normal ...

—Et pourquoi, cependant, nos lampes diminuent-elles?

Les lampes, en effet, baissaient leurs flammes, une densité électrique

supérieure enveloppait les choses, une terreur, non de mort, mais de vie

exaspérée, de dilatation surnaturelle, tellement que Sévère et Luce

s’accrochaient aux meubes pour _peser davantage_, pour percevoir _le

contact de la matière solide_. Une poussée étrange les enlevait, leur

ôtait le sens de l’équilibre. Ils se sentaient dans une atmosphère

nouvelle, où l’éther agissait avec une puissance _vivante_, où je ne

sais quoi d’organique—d’un organique d’outre-terre—troublait chaque

goutte du sang, orientait chaque molécule, induisait jusque dans la

profondeur des os, et roidissait peu à peu tous les cheveux et tous les

poils.

D’ailleurs, comme Sévère l’avait prédit, l’averse stellaire s’accéléra,

toute la concavité du firmament emplie de bolides. Par degrés, il s’y

mêla un phénomène inconnu, persistant, grandissant: des voix. Des voix

légères, lointaines, musicales, une symphonie de cordelles dans la

profondeur céleste, un chuchottis parfois presque humain, qui faisait

songer à l’harmonie des sphères du vieux Pythagore.

—Ce sont des âmes! murmura-t-elle.

—Non, dit-il, non, ce sont des Forces!

Mais, Ames ou Forces, c’était le même Inconnu, la même menace

hermétique, la pression d’un événement prodigieux, les plus noires des

peurs humaines: l’Informe et l’imprévisible. Et les voix allaient

toujours, au-dessus du murmure des choses, affreusement douces,

essentielles, subtiles, ramenant Luce à l’Humilité d’enfance, au Culte,

à la Prière:

—Notre Père qui êtes aux Cieux ...

Il n’en osait pas sourire, les coups du cœur multipliés à lui briser les

artères, et son esprit mâle, pourtant, plus curieux de _cause_ que celui

de la femme, essayant de pénétrer quel magnétisme, quelles polarités

extraterrestres travaillaient ce coin du globe et s’il n’en était pas de

même dans la vallée de l’Iaraze.

Mais, hors du plateau, depuis le commencement du phénomène—et

aujourd’hui encore Sévère était descendu jusqu’à la rivière—personne

n’avait perçu des symptômes d’inconnu. Les bêtes et les hommes y

vivaient tranquilles. La vie y gardait sa forme normale. Et pourquoi,

cependant? quelles corrélations entre le ciel et le plateau, quel cycle

de phénomènes—car la prophétie des paysans du Tornadres impliquait un

cycle—quel cycle réglait ce grand Drame?

Une péripétie survint, un assaut triomphant des bêtes contre la vieille

porte de l’écurie. Les trois chevaux de la _Corne_ parurent,

bondissants, la bouche neigeuse d’écume, sous les rayons pâles de la

lune basse.

—Ici, Clairon! articula Sévère.

Un des chevaux s’approcha, les autres suivirent. Jamais scène

fantasmagorique comme les trois longues têtes encreuses dans l’ombre et

les rayons, devant la croisée, leurs grands yeux convexes, reniflant

Luce et Sévère, visiblement questionneurs, avec un retour de vague

confiance dans le Maître, une idée trouble de la puissance de celui qui

les nourrissait. Puis, à l’on ne sait quoi, peut-être un redoublement de

météorites, tout à coup l’absolue terreur au fond de leurs larges

prunelles, leurs narines plus caverneuses, la panique folle de leur

race, et, s’arrachant de la fenêtre, hennissants, ils s’élancèrent.

—Oh! comme ils sautent! fit Luce.

Ils allaient, en vérité, d’une allure formidable, en bonds énormes; tout

à coup le plus impétueux, au fond du jardin, devant la haute grille de

fer, s’enleva comme une bête ailée, franchit l’obstacle.

—Tu vois! tu vois! s’écria Luce ... lui aussi ne pèse plus!

—Ni les deux autres! répliqua-t-il involontairement.

En effet, les deux autres ombres, noires, s’enlevaient, sans même frôler

les barreaux, passaient à plus de quatre mètres de hauteur. Leurs

silhouettes agiles, emportées vertigineusement par les campagnes,

décroissaient, s’évaporaient, disparaissaient. Au même moment, un

domestique survenait, seul, timide, à peine osant avancer d’une marche

effarée de petit enfant.

Sévère eut une pitié infinie du pauvre diable, comprit que tous, à la

_Corne_, devaient se tenir claquemurés, en proie à la même croissance de

terreur que les Maîtres.

—Laisse, Victor! fit-il ... On les retrouvera.

Victor s’approcha, se tenant aux arbres, puis à la muraille, aux volets.

Il demanda;

Les Xipéhuz · 第 2 / 3 段