Du phénomène de la procréation même, j’ai peu à dire; mais c

J.-H. ROSNY

LES XIPÉHUZ

PARIS

SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE

XV, RUE DE L’ÉCHAUDÉ — SAINT-GERMAIN, XV

M DCCC XCVI

Tous droits réservés

_LIVRE PREMIER_

I

LES FORMES

C’était mille ans avant le massement civilisateur d’où surgirent plus

tard Ninive, Babylone, Ecbatane.

La tribu nomade de Pjehou, avec ses ânes, ses chevaux, son bétail,

traversait la forêt farouche de Kzour, vers le crépuscule du soir, dans

l’océan de la mer oblique. Le chant du déclin s’enflait, planait,

descendait des nichées harmonieuses.

Tout le monde étant très las, on se taisait, en quête d’une belle

clairière où la tribu pût allumer le feu sacré, faire le repas du soir,

dormir à l’abri des brutes, derrière la double rampe de brasiers rouges.

Les nues s’opalisèrent, les contrées polychromes vaguèrent aux quatre

horizons, les dieux nocturnes soufflèrent le chant berceur, et la tribu

marchait encore. Un éclaireur reparut au galop, annonçant la clairière

et l’onde, une source pure.

La tribu poussa trois longs cris; tous allèrent plus vite: des rires

puérils s’épanchèrent; les chevaux et les ânes mêmes, accoutumés à

reconnaître l’approche de la halte d’après le retour des coureurs et les

acclamations des nomades, fièrement dressaient l’encolure.

La clairière apparut. La source charmante y trouait sa route entre des

mousses et des arbustes. Une fantasmagorie se montra aux nomades.

C’était d’abord un grand cercle de cônes bleuâtres, translucides, la

pointe en haut, chacun du volume à peu près de la moitié d’un homme.

Quelques raies claires, quelques circonvolutions sombres, parsemaient

leur surface; tous avaient vers la base une étoile éblouissante comme le

soleil à la moitié du jour. Plus loin, aussi excentriques, des strates

se posaient verticalement, assez semblables à de l’écorce de bouleau et

madrés d’ellipses versicolores. Il y avait encore, de ci, de là, des

Formes quasi-cylindriques, variées d’ailleurs, les unes minces et

hautes, les autres basses et trapues, toutes de couleur bronzée,

pointillées de vert, toutes possédant, comme les strates, le

caractéristique point de lumière.

La tribu regardait, ébahie. Une superstitieuse crainte figeait les plus

braves, grossissante encore quand les Formes se prirent à onduler dans

les ombres grises de la clairière. Et soudain les étoiles tremblant,

vacillant, les cônes s’allongèrent, les cylindres et les strates

bruissèrent comme de l’eau jetée sur une flamme, tous progressant vers

les nomades avec une vitesse accélérée.

Toute la tribu, dans l’ensorcellement de ce prodige, ne bougeait point,

continuait à regarder. Les Formes abordèrent. Le choc fut épouvantable.

Guerriers, femmes, enfants, par grappes, croulaient sur le sol de la

forêt, mystérieusement frappés comme du glaive de la foudre. Alors, aux

survivants, la ténébreuse terreur rendit la force, les ailes de la fuite

agile. Et les Formes, massées d’abord, ordonnées par rangs,

s’éparpillèrent autour de la tribu, impitoyablement attachées aux

fuyards. L’affreuse attaque, pourtant, n’était pas infaillible, tuait

les uns, étourdissait les autres, jamais ne blessait. Quelques gouttes

rouges jaillissaient des narines, des yeux, des oreilles des agonisants,

mais les autres, intacts, bientôt se relevaient, reprenaient la course

fantastique dans le blémissement crépusculaire.

Quelle que fût la nature des Formes, elles agissaient à la façon des

êtres, nullement à la façon des éléments, ayant comme des êtres

l’inconstance et la diversité des allures, choisissant évidemment leurs

victimes, ne confondant pas les nomades avec les plantes ni même les

animaux.

Bientôt les plus véloces fuyards perçurent qu’on ne les poursuivait

plus. Épuisés, déchirés, ils osèrent se retourner enfin vers le prodige.

Au loin, entre les troncs noyés d’ombre, continuait la poursuite

resplendissante. Et les Formes, de préférence, pourchassaient,

massacraient les guerriers, souvent dédaignaient les faibles, la femme,

l’enfant.

Ainsi, à distance, dans la nuit toute venue, la scène était plus

surnaturelle, plus écrasante aux cerveaux barbares. Les guerriers

allaient recommencer la fuite. Une observation capitale les arrêta:

c’est que, guerriers, femmes ou enfants, les _Formes abandonnaient la

poursuite au-delà d’une limité fixe_. Et, quelque lasse, impotente que

fût la victime, même évanouie, dès que cette frontière idéale était

franchie, tout péril aussitôt cessait.

Cette très rassurante remarque, bientôt confirmée par cinquante faits,

tranquillisa les nerfs frénétiques des fuyards. Ils osèrent attendre

leurs compagnons, leurs femmes, leurs pauvres petits échappés à la

tuerie. Même, un d’eux, leur héros, abruti d’abord, effaré par le

surhumain de l’aventure, retrouva le souffle de sa grande âme, alluma un

foyer, emboucha la corne de buffle pour guider les fugitifs.

Alors, un à un, vinrent les misérables. Beaucoup, éclopés, se traînaient

sur les mains. Des femmes-mères, avec l’indomptable force maternelle,

avaient gardé, rassemblé, porté le fruit de leurs entrailles à travers

la mêlée hagarde. Et beaucoup d’ânes, de chevaux, de bétail, revinrent,

moins affolés que les hommes.

Nuit lugubre, passée dans le silence, sans sommeil, où les guerriers

sentirent continuellement trembler leurs vertèbres. Mais l’aube vint,

s’insinua pâle à travers les gros feuillages, puis la fanfare aurorale,

de couleurs, d’oiseaux retentissants, exhorta à vivre, à rejeter les

terreurs de la Ténèbre.

Le Héros, le chef naturel, rassemblant la foule par groupes, commença le

dénombrement de la tribu. La moitié des guerriers, deux cents, manquait,

avait probablement succombé. Beaucoup moindre était la perte des femmes

et presque nulle celle des enfants.

Quand ce dénombrement fut terminé, qu’on eut rassemblé les bêtes de

somme (peu manquaient, par la supériorité de l’instinct sur la raison

pendant les débâcles,) le Héros disposa la tribu suivant l’arrangement

accoutumé, puis, ordonnant de l’attendre, seul, pâle, il se dirigea vers

la clairière. Nul, même de loin, n’osa le suivre.

Il se dirigea là où les arbres s’espaçaient largement, dépassa

légèrement la limite observée la veille et regarda.

Au loin, dans la transparence fraîche du matin, coulait la jolie source;

sur les bords, réunie, la troupe fantastique des Formes resplendissait.

Leur couleur avait varié. Les cônes étaient plus compacts, leur teinte

turquoise avant verdi, les Cylindres se nuaient de violet et les Strates

ressemblaient à du cuivre vierge. Mais chez toutes, l’étoile pointait

ses rayons qui, même à la lumière diurne, éblouissaient.

La métamorphose s’étendant aux contour des fastamagoriques Entités, des

cônes tendaient à s’élargir en cylindres, des cylindres se déployaient,

tandis que des strates se curvaient partiellement.

Mais, comme la veille, tout à coup les Formes ondulèrent, leurs Étoiles

se prirent à palpiter; le Héros, lentement, repassa la frontière de

Salut.

II

EXPÉDITION HIÉRATIQUE

La tribu de Pjehou s’arrêta à la porte du grand Tabernacle nomade où les

chefs seuls entrèrent. Dans le fond rempli d’astres, sous l’image mâle

du Soleil, se tenaient les trois grands-prêtres. Plus bas qu’eux, sur

les degrés dorés, les douze sacrificateurs inférieurs.

Le Héros s’avança, dit au long la terrifique aventure de la forêt de

Kzour, que les prêtres écoutaient, très graves, étonnés, sentant un

amoindrissement de leur puissance devant cette aventure extra-humaine.

Le suprême grand-prêtre exigea que la tribu offrît douze taureaux, sept

onagres, trois étalons au Soleil. Il reconnut aux Formes les attributs

divins, et, après les sacrifices, résolut une expédition hiératique.

Tous les prêtres, tous les chefs de la nation zahelal, devaient y

assister.

Et des messagers parcoururent les monts et les plaines à cent lieues

autour de la place où s’éleva plus tard l’Ecbatane des mages. Partout la

ténébreuse histoire faisait se dresser le poil des hommes, partout les

chefs obéirent précipitamment à l’appel sacerdotal.

Un matin d’automne, le Mâle perça les nues, inonda le Tabernacle,

atteignit l’autel où fumait un cœur saignant de taureau. Les

grands-prêtres, les immolateurs, cinquante chefs de tribu, poussèrent le

cri triomphal. Cent mille nomades, au dehors, foulant la rosée fraîche,

répétèrent la clameur, tournant leurs têtes tannées vers la prodigieuse

forêt de Kzour mollement frissonnante. Le présage était favorable.

Alors, les prêtres en tête, tout un peuple marcha à travers les bois.

Dans l’après-midi, vers trois heures, le héros de Pjehou arrêta la

multitude. La grande clairière roussie par l’automne, un flot de

feuilles mortes cachant ses mousses, s’étendait avec majesté; sur les

bords de la source, les prêtres aperçurent ce qu’ils venaient adorer et

apaiser, les Formes. Elles étaient douces à l’œil, sous l’ombre des

arbres, avec leurs nuances tremblantes, le feu pur de leurs étoiles,

leur tranquille évolution au bord de la source.

—Il faut, dit le grand-prêtre suprême, offrir ici le sacrifice: qu’ils

sachent que nous nous soumettons à leur puissance!

Tous les vieillards s’inclinèrent. Une voix s’éleva, cependant. C’était

Yushik, de la tribu de Nim, jeune compteur d’astres, pâle veilleur

prophétique, de renommée débutante, qui demanda audacieusement

d’approcher plus près des Formes.

Mais les vieillards, blanchis dans l’art des sages paroles,

triomphèrent: l’autel fut construit, la victime amenée—un éblouissant

étalon, superbe serviteur de l’homme. Alors, dans le silence, la

prosternation d’un peuple, le couteau d’airain trouva le noble cœur de

l’animal. Une grande plainte s’éleva. Et le grand-prêtre:

—Êtes-vous apaisés, ô dieux?

Là-bas, parmi les troncs silencieux, les Formes circulaient toujours, se

faisant reluire, préférant les places où le soleil coulait en ondes plus

denses.

—Oui, oui, cria l’enthousiaste, ils sont apaisés!

Et saisissant le cœur chaud de l’étalon, sans que le grand-prêtre,

curieux, prononçât une parole, Yushik se lança par la clairière. Des

fanatiques, avec des hurlements, le suivirent. Lentement, les Formes

ondulaient, se massant, rasant le soi, puis, soudain, précipitées sur

les téméraires, un lamentable massacre épouvanta les cinquante tribus.

Six ou sept fugitifs, à grand effort, poursuivis avec acharnement,

purent atteindre la limite. Le reste avait vécu et Yushik avec eux.

—Ce sont des dieux inexorables! dit solennellement le suprême

grand-prêtre.

Puis un conseil s’assembla, le vénérable conseil des prêtres, des

ancêtres, des chefs.

Ils décidèrent de tracer, au-delà de la limite du Salut, une enceinte de

pieux, et de forcer, pour la détermination de cette enceinte, des

esclaves à s’exposer à l’attaque des Formes sur tout le pourtour

successivement.

Et cela fut fait. Sous menace de mort, des esclaves entrèrent dans

l’enceinte. Très peu, pourtant, y périrent, par l’excellence des

précautions. La frontière se trouva fermement établie, rendue à tous

visible par son pourtour de pieux.

Ainsi finit heureusement l’expédition hiératique, et les Zahelals se

crurent abrités contre le subtil ennemi.

III

LES TÉNÈBRES

Mais le système préventif préconisé par le conseil, bientôt fut démontré

impuissant. Au printemps suivant, les tribus Hertoth et Nazzum passant

près de l’enceinte des pieux, sans défiance, un peu en désordre, furent

cruellement assaillies par les Formes et décimées.

Les chefs qui échappèrent au massacre racontèrent au grand conseil

Zahelal que les Formes étaient maintenant beaucoup plus nombreuses qu’à

l’automne passé. Toutefois, comme auparavant, elles limitaient leur

poursuite, mais les frontières s’étaient élargies.

Ces nouvelles consternèrent le peuple: il y eut un grand deuil et de

grands sacrifices. Puis, le conseil résolut de détruire la forêt de

Kzour par le feu.

Malgré tous les efforts on ne put incendier que la lisière.

Alors, les prêtres, au désespoir, consacrèrent la forêt, défendirent à

quiconque d’y entrer. Et deux étés s’écoulèrent.

Une nuit d’octobre, le campement endormi de la tribu Zulf, à deux

portées d’arc de la forêt fatale, fut envahi par les Formes. Trois cents

guerriers perdirent encore la vie.

De ce jour une histoire sinistre, dissolvante, mystérieuse, alla de

tribu en tribu, murmurée à l’oreille, le soir, aux larges nuits astrales

de la Mésopotamie. _L’homme allait périr._ L’_autre_, toujours élargi,

dans les forêts, sur les plaines, indestructible, jour par jour

dévorerait la race déchue. Et la confidence, craintive et noire, hantait

les pauvres cerveaux, à tous durement ôtait la force de lutte, le

superbe optimisme des jeunes races. L’homme errant, rêvant à cela,

n’osait plus aimer les somptueux pâturages natals, cherchait en haut, de

sa prunelle accablée, l’arrêt des constellations. Ce fut l’an mil des

peuples enfants, le glas de la fin du monde, ou, peut-être, la

résignation de l’homme rouge des savanes indiennes.

Et dans cette angoisse, les primitifs méditateurs venaient à un culte

amer, un culte de mort que prêchaient de pâles prophètes, le culte des

Ténèbres plus puissantes que les Astres, des Ténèbres qui devaient

engloutir, dévorer la sainte Lumière, le feu resplendissant. Partout,

aux abords des solitudes, on rencontrait immobiles, amaigries, des

silhouettes d’inspirés, des hommes de silence, qui, par périodes, se

répandant parmi les tribus, contaient leurs épouvantables rêves, le

Crépuscule de la grande Nuit approchante, du Soleil agonisant.

IV

BAKHOUN

Or, à cette époque, vivait un homme extraordinaire, nommé Bakhoûn, issu

de la tribu de Ptuh et frère du premier grand-prêtre des Zahelals. De

bonne heure, il avait quitté la vie nomade, fait choix d’une belle

solitude, entre quatre collines, dans un mince et vivant vallon où

roulait la clarté chanteuse d’une source. Des quartiers de rocs lui

avaient fait la tente fixe, la demeure cyclopéenne. La patience, l’aide

ménagée des bœufs et des chevaux, lui avaient créé l’opulence, des

récoltes réglées. Ses quatre femmes, ses trente enfants, y vivaient de

la vie d’Éden.

Bakhoûn professait des idées singulières, qui l’eussent fait lapider

sans le respect des Zahelals pour son frère aîné, le grand-prêtre

suprême.

Premièrement, il croyait que la vie sédentaire, la vie à place fixe,

était préférable à la vie nomade, ménageant les forces de l’homme au

profit de l’esprit;

Secondement, il pensait que le Soleil, la Lune et les Étoiles n’étaient

pas des dieux, mais des masses lumineuses;

Troisièmement, il disait que l’homme ne doit réellement croire qu’aux

choses prouvées par la Mesure.

Les Zahelals lui attribuaient des pouvoirs magiques, et les plus

téméraires, parfois, se risquaient à le consulter. Ils ne s’en

repentaient jamais. On avouait qu’il avait souvent aidé des tribus

malheureuses en leur distribuant des vivres.

Or, à l’heure noire, quand apparut la mélancolique alternative

d’abandonner des contrées fécondes ou d’être détruites par des divinités

inexorables, les tribus songèrent à Bakhoûn, et les prêtres eux-mêmes,

après des luttes d’orgueil, lui députèrent trois des plus considérables

de leur ordre.

Bakhoûn prêta la plus anxieuse attention aux récits, les faisant

répéter, posant des questions nombreuses et précises. Il demanda deux

jours de méditations. Ce temps écoulé, il annonça simplement qu’il

allait se consacrer à l’étude des Formes.

Les tribus furent un peu désappointées, car on avait espéré que Bakhoûn

pourrait délivrer le pays par sorcellerie. Néanmoins, les chefs se

montrèrent heureux de sa décision et en espérèrent de grandes choses.

Alors, Bakhoûn s’établit aux abords de la forêt de Kzour, se retirant à

l’heure du repos, et, tout le jour, il observait, monté sur le plus

rapide étalon de Chaldée. Bientôt, convaincu de la supériorité du

splendide animal sur les plus agiles des Formes, il put commencer son

étude hardie et minutieuse des ennemis de l’Homme, cette étude à

laquelle nous devons le grand livre anti-cunéiforme de soixante grandes

belles tables, le plus beau livre lapidaire que les âges nomades aient

légué aux races modernes.

C’est dans ce livre, admirable de patiente observation, de sobriété, que

se trouve constaté un système de vie absolument dissemblable de nos

règnes animal et végétal, système que Bakhoûn avoue humblement n’avoir

pu analyser que dans son apparence la plus grossière, la plus

extérieure. Il est impossible à l’Homme de ne pas frissonner en lisant

cette monographie des êtres que Bakhoûn nomme les Xipéhuz, ces détails

désintéressés, jamais poussés au merveilleux systématique, que l’antique

scribe révèle sur leurs actes, leur mode de progression, de combat, de

génération, et qui démontrent que la race humaine a été au bord, du

Néant, que la Terre a failli être le patrimoine d’un _Règne_ dont nous

avons perdu jusqu’à la conception.

Il faut lire la merveilleuse traduction de M. Dessault, ses découvertes

inattendues sur la linguistique pré-assyrienne, découvertes plus

admirées malheureusement à l’étranger,—en Angleterre, en

Allemagne,—que dans sa propre patrie. L’illustre savant a daigné mettre

à notre disposition les passages saillants du précieux ouvrage, et ces

passages, que nous offrons ci-après au public, peut-être inspireront

l’envie de parcourir les superbes traductions du Maître[1].

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[1] _Les Precurseurs de Ninive_, par B. Dessault, édition in-8°, chez

Calmann-Lévy. Dans l’intérêt du lecteur, j’ai converti l’extrait du

livre de Bakhoûn, ci-après, en langage scientifique moderne.

V

PUISE AU LIVRE DE BAKHOUN

Les Xipéhuz sont évidemment des Vivants. Toutes leurs allures décèlent

la volonté, le caprice, l’association, l’indépendance partielle qui fait

distinguer l’Être animal de la plante ou de la chose inerte. Quoique

leur mode de progression ne puisse être défini par comparaison,—c’est

un simple glissement sur terre—il est aisé de voir qu’ils le dirigent à

leur gré. On les voit s’arrêter brusquement, se tourner, s’élancer à la

poursuite les uns des autres, se promener par deux, par trois,

manifester des préférences qui leur feront quitter un compagnon pour

aller au loin en rejoindre un autre. Ils n’ont point la faculté

d’escalader les arbres, mais ils réussissent à tuer les oiseaux _en les

attirant_ par des moyens indécouvrables. On les voit souvent cerner des

bêtes sylvestres ou les attendre derrière un buisson; ils ne manquent

jamais de les tuer et de les consumer ensuite. On peut poser comme règle

qu’ils tuent _tous les animaux indistinctement_, s’ils peuvent les

atteindre, et cela sans motif apparent, car ils ne les consomment point,

mais les réduisent simplement en cendres.

Leur manière de consumer n’exige pas de bûcher: le point incandescent

qu’ils ont à leur base suffit à cette opération. Ils se réunissent à dix

ou à vingt, en cercle, autour des gros animaux tués, et font converger

leurs rayons sur la carcasse. Pour les petits animaux,—les oiseaux, par

exemple,—les rayons d’un seul Xipéhuz suffisent à l’incinération. Il

faut remarquer que la chaleur qu’ils peuvent produire n’est point

instantanément violente. J’ai souvent reçu sur la main le rayonnement

d’un Xipéhuz et la peau ne commençait à s’échauffer qu’après quelque

temps.

Je ne sais s’il faut dire que les Xipéhuz sont de différentes formes,

car tous peuvent se transformer successivement en cônes, cylindres et

strates, et cela en un seul jour. Leur couleur varie continuellement, ce

que je crois devoir attribuer, en général, aux métamorphoses de la

lumière depuis le matin jusqu’au soir et depuis le soir jusqu’au matin.

Cependant quelques variations de nuances paraissent dues au caprice des

individus et spécialement à leurs _passions_, si je puis dire, et

constituent ainsi de véritables expressions de physionomie, dont j’ai

été parfaitement impuissant, malgré une étude ardente, à déterminer les

plus simples autrement que par hypothèses. Ainsi, jamais je n’ai pu, par

exemple, distinguer une _nuance_ colère d’une _nuance_ douce, ce qui

aurait été assurément la première découverte en ce genre.

J’ai dit leurs _passions_. Précédemment j’ai déjà remarqué leurs

préférences, ce que je nommerais leurs _amitiés_. Ils ont leurs _haines_

aussi. Tel Xipéhuz s’éloigne constamment de tel autre et réciproquement.

Leurs colères paraissent violentes. J’en ai vu s’entrechoquer avec des

mouvements identiques à ceux qu’on observe lorsqu’ils attaquent les gros

animaux ou les hommes, et ce sont même ces combats qui m’ont appris

qu’ils n’étaient point immortels, comme je me sentais d’abord disposé à

le croire, car deux ou trois fois j’ai vu des Xipéhuz succomber dans ces

rencontres, c’est-à-dire _tomber, se condenser, se pétrifier_. J’ai

précieusement conservé quelques-uns de ces bizarres cadavres[1], et

peut-être pourront-ils plus tard servir à découvrir la nature des

Xipéhuz. Ce sont des cristaux jaunâtres, disposés irrégulièrement, et

striés de filets bleus.

De ce que les Xipéhuz n’étaient point immortels, j’ai dû déduire qu’il

devait être possible de les combattre et de les vaincre, et j’ai depuis

lors commencé la série d’expériences combattantes dont il sera parlé

plus loin.

Comme les Xipéhuz rayonnent toujours suffisamment pour être aperçus à

travers les fourrés et même derrière les gros troncs,—une grande

auréole émane d’eux en tous sens et avertit de leur approche,—j’ai pu

me risquer souvent dans la forêt même, me fiant à la vélocité de mon

étalon à la moindre alerte. Là, j’ai tenté de découvrir s’ils se

construisaient des abris, mais j’avoue avoir échoué en cette recherche.

Ils ne meuvent ni les pierres, ni les plantes, et paraissent étrangers à

toute espèce d’industrie _tangible_ et _visible_, seule industrie

appréciable à l’observation humaine. Ils n’ont conséquemment point

d’armes, selon le sens par nous attribué à ce mot. Il est certain qu’ils

ne peuvent tuer à distance: tout animal qui a pu fuir sans subir le

contact _immédiat_ d’un Xipéhuz a infailliblement échappé, et de cela

j’ai été maintes fois témoin.

Ainsi que l’avait déjà remarqué la malheureuse tribu de Pjehou, ils ne

peuvent franchir certaines barrières idéales à la poursuite de leurs

victimes. Mais ces limites se sont toujours accrues d’année en année, de

mois en mois. J’ai dû en rechercher la cause.

Or, cette cause ne semble être autre qu’un phénomène de _croissance

collective_ et, comme la plupart des choses xipéhuzes, elle est

hermétique à l’intelligence de l’homme. Brièvement, voici la loi: les

limites de l’action xipéhuze s’élargissent proportionnellement au nombre

des individus, c’est-à-dire que dès qu’il y a procréation de nouveaux

êtres, il y a aussi extension des frontières; mais tant que le nombre

reste invariable, tout individu est totalement incapable de franchir

l’habitat attribué—par la force des choses(?)—à l’ensemble de la race.

Cette règle fait entrevoir une corrélation plus intime entre la masse et

l’individu que la corrélation similaire remarquée parmi les hommes et

les animaux. On a vu plus tard la réciproque de cette loi, car dès que

les Xipéhuz ont commencé à diminuer, leurs frontières se sont

proportionnellement rétrécies.

Du phénomène de la procréation même, j’ai peu à dire; mais ce peu est

caractéristique. D’abord, cette procréation se produit quatre fois l’an,

un peu avant les équinoxes et les solstices, et seulement par les nuits

très pures. Les Xipéhuz se réunissent par groupes de trois, et ces

groupes, graduellement, finissent par n’en former qu’un seul étroitement

amalgamé et disposé en ellipse très longue. Ils restent ainsi toute la

nuit, et le matin jusqu’à l’ascension maximum du Soleil. Lorsqu’ils se

séparent, on voit s’élever dans l’air des formes vagues, vaporeuses et

_énormes_. Ces formes se condensent lentement, se rapetissent, se

transforment au bout de dix jours en cônes ambrés, considérablement plus

grands encore que les Xipéhuz adultes. Il faut deux mois et quelques

jours pour qu’elles atteignent leur maximum de développement,

c’est-à-dire de rétrécissement. Au bout de ce temps, elles deviennent

semblables aux autres êtres de leur règne, de couleurs et de formes

variables selon l’heure, le temps et le caprice individuel. Quelques

jours après leur développement ou rétrécissement intégral, les

frontières d’action s’élargissent. C’était, naturellement, un peu avant

ce moment redoutable que je pressais les flancs de mon bon Kouath, afin

d’aller établir mon campement plus loin.

Si les Xipéhuz ont des sens, c’est ce qu’il n’est pas possible

d’affirmer. Ils possèdent certainement des appareils qui leur en

tiennent lieu.

La facilité avec laquelle ils perçoivent à de grandes distances la

présence des animaux, mais surtout celle de l’homme, annonce évidemment

que leurs organes d’investigation valent au moins nos yeux. Je ne leur

ai jamais vu confondre un végétal et un animal, même en des

circonstances où j’aurais très bien pu commettre cette erreur, trompé

par la lumière sub-branchiale, la couleur de l’objet, sa position. La

circonstance de s’employer à vingt pour consumer un gros animal, alors

qu’un seul s’occupe de la calcination d’un oiseau, prouve une entente

correcte des proportions, et cette entente paraît plus parfaite si l’on

observe qu’ils se mettent dix, douze, quinze, toujours en raison de la

grosseur relative de la carcasse. Un meilleur argument encore en faveur

soit de l’existence d’organes analogues à nos sens, soit de leur

intelligence, est la façon dont ils agirent en attaquant nos tribus, car

ils s’attachèrent peu ou point aux femmes et aux enfants, tandis qu’ils

pourchassaient impitoyablement les guerriers.

Maintenant,—question la plus importante,—ont-ils un langage? Je puis

répondre à ceci sans la moindre hésitation: «Oui, ils ont un langage.»

Et ce langage se compose de signes parmi lesquels j’en ai pu même

déchiffrer quelques-uns.

Supposons, par exemple, qu’un Xipéhuz veuille parler à un autre. Pour

cela, il lui suffit de diriger les rayons de son étoile vers le

compagnon, ce qui est toujours perçu instantanément. L’appelé, s’il

marche, s’arrête, attend. Le parleur, alors, trace rapidement, sur la

surface même de son interlocuteur,—et il n’importe de quel côté—une

série de courts caractères lumineux, par un jeu de rayonnement toujours

émanant de la base, et ces caractères restent un instant fixés, puis

s’effacent.

L’interlocuteur, après une courte pause, répond.

Préliminairement à toute action de combat ou d’embuscade, j’ai toujours

vu les Xipéhuz employer les caractères suivants:

[Illustration]

Lorsqu’il était question de moi,—et il en était souvent question, car

ils ont tout fait pour nous exterminer, mon brave Kouath et moi,—les

signes

[Illustration]

ont été invariablement échangés,—parmi d’autres, comme le mot ou la

phrase

[Illustration]

donné ci-dessus. Le signe d’appel ordinaire était

[Illustration]

et il faisait accourir l’individu qui le recevait. Lorsque tous les

Xipéhuz étaient invités à une réunion générale, je n’ai jamais failli à

observer un signal de cette forme

[Illustration]

représentant la triple apparence de ces êtres.

Les Xipéhuz ont d’ailleurs des signes plus compliqués, se rapportant non

plus à des actions similaires aux nôtres, mais à un ordre de choses

complètement extra-humain, et dont je n’ai rien pu déchiffrer. On ne

peut entretenir le moindre doute relativement à leur faculté d’échanger

des _idées_ d’un ordre abstrait, probablement équivalentes aux idées

humaines, car ils peuvent rester longtemps immobiles à ne faire rien

autre chose que converser, ce qui annonce de véritables accumulations de

pensées.

Mon long séjour près d’eux avait fini, malgré les métamorphoses (dont

les lois varient pour chacun, faiblement sans doute, mais avec des

caractéristiques suffisantes pour un épieur opiniâtre), par me faire

connaître plusieurs Xipéhuz d’une façon assez intime, par me révéler des

particularités sur les différences individuelles.... dirais-je sur les

caractères? J’en ai connu de taciturnes, qui, quasi-jamais, ne traçaient

une parole; d’expansifs qui écrivaient de véritables discours;

d’attentifs, de jaseurs qui parlaient ensemble, s’interrompaient les uns

les autres. Il y en avait qui aimaient à se retirer, à vivre solitaires;

d’autres recherchaient évidemment la société; des féroces chassaient

perpétuellement les fauves, les oiseaux, et des miséricordieux souvent

épargnaient les animaux, au contraire, les laissaient vivre en paix.

Tout cela n’ouvre-t-il pas à l’imagination une gigantesque carrière? ne

porte-t-il pas à imaginer des diversités d’aptitudes, d’intelligence, de

forces analogues à celles de la race humaine?

Ils pratiquent l’éducation. Que de fois j’ai observé un vieux Xipéhuz,

assis au milieu de très jeunes, leur rayonnant des signes que ceux-ci

lui répétaient ensuite l’un après l’autre, et qu’il leur faisait

recommencer quand la répétition en était imparfaite!

Ces leçons étaient bien merveilleuses à mes yeux, et de tout ce qui

concerne les Xipéhuz, il n’est rien qui m’ait si souvent tenu attentif,

rien qui ait plus préoccupé mes soirs d’insomnie. Il me semblait que

c’était là, dans cette aube de la race, que le voile du mystère pouvait

s’entr’ouvrir, là que quelque idée simple, primitive, jaillirait

peut-être, éclairerait pour moi un recoin de ces profondes ténèbres.

Non, rien ne m’a rebuté; j’ai, des années durant, assisté à cette

éducation, j’ai essayé des interprétations innombrables. Que de fois

j’ai cru y saisir comme une fugitive lueur de la nature essentielle des

Xipéhuz, une lueur extra-sensible, une pure abstraction, et que, hélas!

mes pauvres facultés noyées de chair ne sont jamais parvenues à

poursuivre!

J’ai dit plus haut que j’avais cru longtemps les Xipéhuz immortels.

Cette croyance ayant été détruite à la vue des morts violentes arrivées

à la suite des rencontres entre Xipéhuz, je fus naturellement amené à

chercher leur point vulnérable et m’appliquai chaque jour, depuis lors,

à trouver des moyens destructifs, car les Xipéhuz croissaient en nombre

tellement, qu’après avoir débordé la forêt de Kzour au sud, au nord, à

l’ouest, ils commençaient à empiéter les plaines du côté du levant.

Hélas! en peu de cycles ils auraient dépossédé l’homme de sa demeure

terrestre.

Donc, je m’armai d’abord d’une fronde, et, dès qu’un Xipéhuz sortait de

la forêt, à portée, je le visais et lui lançais ma pierre. Je n’obtins

ainsi aucun résultat, quoique j’eusse atteint l’ensemble des individus

visés à toutes les parties de leur surface, même au point lumineux. Ils

paraissaient d’une insensibilité parfaite à mes atteintes et nul d’entre

eux ne s’est jamais détourné pour éviter un de mes projectiles. Après un

mois d’essai il fallut bien m’avouer que la fronde ne pouvait rien

contre eux, et j’abandonnai cette arme.

Je pris l’arc. Aux premières flèches que je lançai, je découvris chez

les Xipéhuz un sentiment de crainte très vive, car ils se détournèrent,

se tinrent hors de portée, m’évitèrent tant qu’ils purent. Pendant huit

jours, je tentai vainement d’en atteindre un. Le huitième jour, un parti

Xipéhuz, emporté je pense par son ardeur chasseresse, passa assez près

de moi en poursuivant une belle gazelle. Je lançai précipitamment

quelques flèches, _sans aucun effet apparent_, et le parti se dispersa,

moi les pourchassant et dépensant mes munitions. Je n’eus pas sitôt tiré

la dernière flèche que tous revinrent à grande vitesse de différents

côtés, me cernèrent aux trois quarts, et j’aurais perdu là l’existence

sans la prodigieuse vélocité du vaillant Kouath.

Cette aventure me laissa plein d’incertitudes et d’espérances; je passai

toute la semaine inerte, perdu dans le vague et la profondeur de mes

méditations, dans un problème excessivement passionnant, subtil, propre

à faire fuir le sommeil, et qui, tout à la fois, m’emplissait de

souffrance et de plaisir. Pourquoi les Xipéhuz craignaient-ils mes

flèches? Pourquoi, d’autre part, dans le grand nombre de projectiles

dont j’avais atteint ceux de la chasse, aucun n’avait-il produit

d’effet? Ce que je savais de l’intelligence de mes ennemis ne permettait

pas l’hypothèse d’une terreur sans cause. Tout, au contraire, me forçait

à supposer que la _flèche_, lancée dans des conditions particulières,

devait être contre eux une arme redoutable. Mars quelles étaient ces

conditions? Quel était le point vulnérable des Xipéhuz? Et brusquement

la pensée me vint que c’était l’_étoile_ qu’il fallait atteindre. Une

minute j’en eus la certitude, une certitude passionnée, aveugle. Puis le

doute froid vint. De la fronde, plusieurs fois, n’avais-je pas visé,

touché ce but? Pourquoi la flèche serait-elle plus heureuse que la

pierre?...

Or, c’était nuit, l’incommensurable abîme, ses lampes merveilleuses

épandues par-dessus la terre. Et moi, la tête dans les mains, je rêvais,

le cœur plus ténébreux que la nuit.

Un lion se mit à rugir, des chacals passèrent dans la plaine, et de

nouveau la petite lumière d’espérance m’éclaira. Je venais de penser que

le caillou de la fronde était relativement gros et l’étoile des Xipéhuz

si minuscule! Peut-être, pour agir, fallait-il aller profond, percer

d’une pointe aiguë, et alors leur terreur devant la flèche s’expliquait!

Cependant Wéga tournait lentement sur le pôle, l’aube était proche, et

la lassitude, pour quelques heures, endormit dans mon crâne le monde de

l’esprit.

Les jours suivants, armé de l’arc, je fus constamment à la poursuite des

Xipéhuz, aussi loin dans leur enceinte que la sagesse le permettait.

Mais tous évitèrent mon attaque, se tenant au loin, hors de portée. Il

ne fallait pas songer à se mettre en embuscade, leur mode de perception

leur permettant de constater ma présence à travers les obstacles.

Vers la fin du cinquième jour, il se produisit un événement qui, à lui

seul, prouverait que les Xipéhuz sont des êtres faillibles à la fois et

perfectibles comme l’homme. Ce soir-là, au crépuscule, un Xipéhuz

s’approcha délibérément de moi, avec cette, vitesse constamment

accélérée qu’ils affectionnent pour l’attaque. Surpris, le cœur

palpitant, je bandai mon arc. Lui, s’avançait toujours, pareil à une

colonne de turquoise dans le soir naissant, arrivait presque à portée.

Puis, comme je m’apprêtais à lancer ma flèche, je le vis, avec

stupéfaction, se retourner, cacher son étoile, sans cesser de progresser

vers moi. Je n’eus que le temps de mettre Kouath au galop, de me dérober

à l’atteinte de ce redoutable adversaire.

Or, cette simple manœuvre, à laquelle aucun Xipéhuz n’avait paru songer

auparavant, outre qu’elle démontrait, une fois de plus, l’invention

personnelle, l’individualité chez l’ennemi, suggérait deux idées: la

première, c’est que j’avais chance d’avoir raisonné juste relativement à

la vulnérabilité de l’étoile xipéhuze; la seconde, moins encourageante,

c’est que la même tactique, si elle était adoptée par tous, allait

rendre ma tâche extraordinairement ardue, peut-être impossible.

Cependant, après avoir tant fait que d’arriver à connaître la vérité, je

sentis grandir mon courage devant l’obstacle et j’osai espérer de mon

esprit la subtilité nécessaire pour le renverser[2].

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[1] Le Kensington Muséum, à Londres, et M. Dessault lui-même possèdent

quelques débris minéraux, en tout semblables à ceux décrits pur Bakhoûn,

que l’analyse chimique a été _impuissante_ à _décomposer_ et à

_combiner_ avec d’autres substances, et qui ne peuvent, en conséquence,

entrer dans aucune nomenclature des corps connus.

[2] Aux chapitres suivants, où le mode est généralement narratif, je

serre de près la traduction littérale de M. Dessault, sans pourtant

m’astreindre à la fatigante division en versets ni aux répétitions

inutiles.

VI

SECONDE PÉRIODE DU LIVRE DE

BAKHOUN

Je retournai dans ma solitude. Anakhre, troisième fils de ma femme

Tepaï, était un puissant constructeur d’armes. Je lui ordonnai de

tailler un arc de portée extraordinaire. Il prit une branche de l’arbre

Waham, dure comme le fer, et l’arc qu’il en tira était quatre fois plus

puissant que celui du pasteur Zankann, le plus fort archer des mille

tribus. Nul homme vivant n’aurait pu le tendre. Mais j’avais imaginé un

artifice et Anakhre, avant travaillé selon ma pensée, il se trouva que

l’arc immense pouvait être tendu et détendu par une femme débile.

Or, j’avais toujours été expert à lancer le dard et la flèche, et en

quelques jours j’appris à connaître si parfaitement l’arme construite

par mon fils Anakhre que je ne manquais aucun but, fût-il menu comme la

mouche ou vif comme le faucon.

Tout cela fait, je retournai vers Kzour, monté sur Kouath aux yeux de

flamme, et je recommençai à roder autour du domaine des ennemis de

l’homme. Pour leur inspirer confiance, je tirai beaucoup de flèches avec

mon arc habituel, à chaque fois qu’un de leurs partis approchait de la

frontière, et mes flèches tombaient beaucoup en deçà d’eux. Ils

apprirent ainsi à connaître la portée exacte de l’arme, et par là à se

croire absolument hors de péril à des distances fixes. Pourtant, une

défiance leur restait, qui les rendait mobiles, capricieux, tant qu’ils

n’étaient pas sous le couvert de la forêt, et leur faisait dérober leurs

étoiles à ma vue.

A force de patience, je lassai leur inquiétude, et, au sixième matin,

une troupe vint se poster en face de moi, sous un grand arbre à

châtaignes, à trois portées d’arc communes. Ils n’y furent pas sitôt que

j’envoyai une nuée de flèches inutiles. Alors, leur vigilance s’endormit

de plus en plus et leurs allures devinrent aussi libres qu’aux premiers

temps de mon séjour.

C’était l’heure décisive. Ma poitrine grondait si fort que, d’abord, je

me sentis sans puissance. J’attendis, car d’une seule flèche dépendait

le formidable avenir. Si celle-là faillait d’aller au but marqué, plus

jamais peut-être les Xipéhuz ne se prêteraient à mon expérimentation, et

alors comment savoir s’ils sont accessibles aux coups de l’homme?

Cependant, minute à minute, l’être de volonté triompha, fit taire la

poitrine, fit souples et forts les membres et tranquille la prunelle.

Alors, lent, je levai l’arc d’Anakhre. Là-bas, au loin, un grand cône

d’émeraude se tenait immobile dans l’ombre de l’arbre; son étoile

éclatante se tournait vers moi. L’arc énorme se tendit; dans l’espace,

sifflante, partit la flèche véloce ... et le Xipéhuz, atteint, _tomba,

se condensa, se pétrifia_.

Le cri sonore du triomphe jaillit de ma poitrine. Étendant les bras,

dans l’extase, je remerciai l’Unique.

Ainsi donc ils étaient vulnérables à l’arme humaine, ces épouvantables

Xipéhuz! Ainsi donc on pouvait espérer les détruire!

Maintenant, sans crainte, je la laissai gronder, ma poitrine, je la

laissai battre, la musique d’allégresse, moi qui avais tant désespéré du

futur de ma race, moi qui, sous la course des constellations, sous le

bleu cristal de l’abîme, avais sombrement calculé qu’en deux siècles le

vaste monde aurait senti craquer toutes ses limites devant l’invasion

xipéhuze. Et pourtant, quand elle revint, la superbe, l’aimée, la

pensive, la Nuit, il tomba une ombre sur ma béatitude, le chagrin que

l’homme et le Xipéhuz ne pussent pas coexister, que la vie de l’un dût

être la farouche condition de l’anéantissement de l’autre.

_LIVRE DEUXIÈME_

VII

TROISIÈME PÉRIODE DU LIVRE DE

BAKHOUN

I

Les prêtres, les vieillards et les chefs ont, dans l’émerveillement,

écouté mon récit; jusqu’au fond des solitudes les coureurs sont allés

répéter la bonne nouvelle. Le grand Conseil a ordonné aux guerriers de

se réunir à la sixième lune de l’an vingt-deux mille six cent et

quarante-neuf, dans la plaine de Mehour-Asar, et les prophètes ont

prêché la guerre sacrée. Plus de cent mille guerriers Zahelals sont

accourus; un grand nombre de combattants des races étrangères, Dzoums,

Sahrs, Khaldes, attirés par la renommée, sont venus s’offrir à la grande

nation.

Kzour a été cerné d’un décuple rang d’archers, mais les flèches ont

toutes échoué devant la tactique xipéhuze, et des guerriers imprudents,

en grand nombre, ont péri.

Alors, pendant plusieurs semaines, une grande terreur a prévalu parmi

les hommes ...

Le troisième jour de la huitième Lune, armé d’un couteau à pointe fine,

j’ai annoncé aux peuples innombrables que j’allais seul combattre les

Xipéhuz dans l’espérance de détruire la défiance qui commençait à naître

contre la vérité de mon récit.

Mes fils Loûm, Demja, Anakhre, se sont violemment opposés à mon projet

et ont voulu prendre ma place. Et Louma dit: «Tu ne peux pas y aller,

car, toi mort, tous croiraient les Xipéhuz invulnérables, et la race

humaine périrait.»

Demja, Anakhre et beaucoup de chefs ayant prononcé les mêmes paroles,

j’ai trouvé ces raisons justes et je me suis retiré.

Alors, Loûm, s’étant emparé de mon couteau à manche de corne, a passé la

frontière mortelle et les Xipéhuz sont accourus. L’un d’eux, beaucoup

plus rapide que les autres, allait l’atteindre, mais Loûm, plus subtil

que le léopard, s’écarta, tourna le Xipéhuz, puis d’un bond géant, le

rejoignit, darda la pointe aiguë.

Les peuples immobiles virent _crouler, se condenser, se pétrifier_

l’adversaire. Cent mille voix montèrent dans le matin bleu, et déjà Loûm

revenait, franchissait la frontière. Son nom glorieux circulait à

travers les armées.

II

PREMIÈRE BATAILLE

L’an du monde 22649, le septième jour de la huitième lune.

A l’aube, les cors ont sonné; les lourds marteaux ont frappé les cloches

d’airain pour la grande bataille. Cent buffles noirs, deux cents étalons

ont été immolés par les prêtres, et mes cinquante fils ont avec moi prié

l’Unique.

La planète du soleil s’est engloutie dans l’aurore rouge, les chefs ont

galopé au front des armées, la clameur de l’attaque s’est élargie avec

la course impétueuse de cent mille combattants.

La tribu de Nazzum a, la première, abordé l’ennemi et le combat a été

formidable. Impuissants d’abord, fauchés par les coups mystérieux,

bientôt les guerriers ont connu l’art de frapper les Xipéhuz et de les

anéantir. Alors, toutes les nations, Zahelals, Dzoums, Sahrs, Khaldes,

Xisoastres, Pjarvanns, grondantes connue les océans, ont envahi la

plaine et la forêt, partout cerné les silencieux adversaires.

Pendant longtemps toute la bataille a été un chaos; les messagers

continuellement venaient apprendre aux prêtres que les hommes

périssaient par centaines, mais que leur mort était vengée.

A l’heure brûlante, mon fils Sourdar aux pieds agiles, dépêché par Loûm,

est venu me dire que, pour chaque Xipéhuz anéanti, il périssait douze

des nôtres. J’ai eu l’âme noire et le cœur sans force, puis mes lèvres

ont murmuré:

—Qu’il en soit comme le veut le seul Père!

Et m’étant rappelé le dénombrement des guerriers, qui donnait le chiffre

de cent et quarante mille; sachant que les Xipéhuz s’élevaient à quatre

mille environ, je pensai que plus du tiers de la vaste armée périrait,

mais que la terre serait à l’homme. Or, il aurait pu se faire que

l’armée n’y suffît pas:

—C’est donc une victoire! murmurai-je tristement.

Mais comme je songeais à ces choses, voilà que la clameur de la bataille

fit trembler plus fort la forêt, puis de tous les côtés les guerriers

reparurent et tous, avec des cris de détresse, s’enfuyaient vers la

frontière de Salut.

Alors je vis les Xipéhuz déboucher à l’Orée, non plus séparés les uns

des autres, comme au matin, mais unis par vingtaines, circulairement,

leurs feux tournés à l’intérieur des groupes. Dans cette position,

invulnérables, ils avançaient sur nos guerriers impuissants, et les

massacraient épouvantablement.

C’était la débâcle, et terrible. Les plus hardis combattants ne

songeaient qu’à la fuite. Pourtant, malgré le deuil qui s’élargissait

sur mon âme, j’observai patiemment les péripéties fatales, dans l’espoir

de trouver quelque remède au fond même de l’infortune, car souvent le

venin et l’antidote habitent côte à côte.

De cette confiance dans la réflexion, le destin me récompensa par deux

découvertes. Je remarquai, premièrement, aux places où nos tribus

étaient en grandes multitudes et les Xipéhuz en petit nombre, que la

tuerie, d’abord incalculable, se _ralentissait_ à mesure, que les coups

de l’ennemi portaient de _moins en moins_, beaucoup de frappés se

relevant après un bref étourdissement, et les plus robustes finissant

même par résister complètement au choc, par continuer la fuite après des

atteintes répétées. Le même phénomène se renouvelant en divers points du

champ de bataille, j’osai hardiment conclure que les Xipéhuz se

fatiguaient, que leur puissance de destruction ne dépassait pas une

certaine limite.

La seconde remarque, qui complétait merveilleusement la première, me fut

fournie par un groupe de Khaldes. Ces pauvres gens, entourés de tous

côtés par l’ennemi, perdant confiance dans leurs courts couteaux,

arrachèrent des arbustes et s’en firent des massues à l’aide desquelles

ils essayèrent de se frayer un passage. A ma grande surprise, leur

tentative réussit. Je vis des Xipéhuz par douzaines perdre l’équilibre

sous les coups, et environ la moitié des Khaldes s’échapper par la

trouée ainsi faite, mais, chose singulière, ceux qui, au lieu

d’arbustes, se servirent d’instruments d’airain (ainsi qu’il advint à

quelques chefs), ceux-là se tuèrent eux-mêmes en frappant l’ennemi. Il

faut encore remarquer que les coups de massue ne firent pas de mal

sensible aux Xipéhuz, car ceux qui étaient tombés se relevèrent

promptement et reprirent la poursuite. Je n’en considérai pas moins ma

double découverte comme d’une extrême importance pour les luttes

futures.

Cependant, la débâcle continuait. La terre retentissait de la fuite des

vaincus; avant le soir, il ne restait plus dans les limites xipéhuzes

que nos morts et quelques centaines de combattants montés aux arbres. De

ces derniers, le sort fut terrible, car les Xipéhuz les brûlèrent

vivants en convergeant mille feux dans les branchages qui les

abritaient. Leurs cris effroyables retentirent pendant des heures sous

le grand firmament.

III

BAKHOUN ÉLU

Le lendemain, les peuples firent le dénombrement des survivants. Il se

trouva que la bataille coûtait neuf mille hommes environ; une évaluation

sage porta la perte des Xipéhuz à six cents. De sorte que la mort de

chaque ennemi avait coûté quinze existences humaines.

Le désespoir se mit dans les cœurs; beaucoup criaient contre les chefs

et parlaient d’abandonner l’épouvantable entreprise. Alors, parmi les

murmures, je m’avançai au milieu du camp et je me mis à reprocher

hautement à tous la pusillanimité de leurs âmes. Je leur demandai s’il

était préférable de laisser périr tous les hommes ou d’en sacrifier une

partie; je leur démontrai qu’en dix ans toute la contrée zahelale serait

envahie par les Formes, et en vingt ans le pays des Khaldes, des Sahrs,

des Pjarvanns et des Xisoastres; puis, ayant ainsi éveillé leur

conscience, je leur fis reconnaître que déjà un sixième du redoutable

territoire était revenu aux hommes, que par trois côtés l’ennemi était

refoulé dans la forêt. Enfin je leur communiquai mes observations, je

leur fis comprendre que les Xipéhuz n’étaient pas infatigables, que des

massues de bois pouvaient les renverser et les forcer de découvrir leur

point vulnérable.

Un grand silence régnait sur la plaine, l’espoir revenait au cœur des

guerriers innombrables qui m’écoutaient. Alors, pour augmenter la

confiance, je décrivis des appareils de bois que j’avais imaginés,

propres à la fois à l’attaque et à la défense. L’enthousiasme renaquit,

les peuples applaudirent ma parole et les chefs mirent leur commandement

à mes pieds.

IV

MÉTAMORPHOSES DE L’ARMEMENT

Les Xipéhuz · 第 1 / 3 段