Sévère hésita, gardant la pudeur de son intelligence et de son doute au
milieu du lugubre des événements, mais Luce ne put se taire.
—Oui, Victor!
Un silence tomba, noir, les trois êtres égaux par la sensation du
surhumain; et pourtant Sévère scrutait encore, se questionnait sur les
rapports du phénomène et des Météorites. Il contemplait la pluie
croissante des Étoiles, le ruissellement de suprême beauté aux
profondeurs de l’Impondérable. Une observation nouvelle l’effarait: que
le triste fragment de Lune au bas de l’horizon ne pouvait donner la
lumière qui persistait sur le paysage. Et contre l’Occident, il regarda
le satellite disparaître, sa convexité prête à crouler, tout contre
l’Occident. Quelques minutes encore, puis il disparut: la lueur
persistait sur le plateau Tornadres, comme émanée du Zénith, à peine de
quelques degrés au septentrion ainsi que l’indiquait son ombre. Était-ce
donc du Zénith que venait le prodige? Il y tourna son visage, lentement.
Là, une lueur d’améthyste, une lueur lenticulaire, s’étalait finement
comme une nue en flèche, avec un maximum d’éclat vers le Nord. Et Sévère
songea que ces choses eussent été douces à regarder sans l’horripilation
de sa chair, la menace sépulcrale, le pressentiment de mort qui tombait
du Ciel sur la Terre ...
III
APPARITION DE L’AIGUE
—Regardez! fit Luce.
A son tour, elle apercevait la lueur, plus émue que Lestang, la
désignait du doigt. Victor, accroché dehors, à la fenêtre, tremblait de
fièvre, comme ivre, et revenait à lui avec des soupirs, par intervalles,
des redoublements d’horreur.
La lueur, en haut, grandissait. À mesure, le chuchottis de voix
firmamentaires s’éteignait, un silence énorme pesait sur le plateau
Tornadres. Puis, délicate d’abord, une lumière d’en bas parut répondre à
l’autre, des franges légères flottant sur la cime des arbres, sur toutes
les plantes. C’était d’une navrance délicate et farouche. Aux trois
personnages si dissemblables, il vint une impression presque identique
de lampes funéraires, de bûcher, d’incendie immense où allait
s’engloutir Tornadres et tous ceux qui l’habitaient.
Luce râlait, à peine consciente; il lui vint une grande plainte:
—Oh! j’ai soif!
Il se tourna vers elle; la tendresse de son cœur, son amour pour la
Celte montagnarde, lui rendit la force.
Il lutta contre son désir de ne plus bouger, de finir là son existence,
à la fenêtre, avec l’allège entre ses poings. Ballottant, il alla
prendre un verre d’eau. Et il se questionnait encore, il s’étonnait que
l’atmosphère fut fraîche, presque froide, malgré tout ce subtil incendie
du ciel et de la terre.
Il rapporta l’eau avec une peine infinie; le verre et sa main étaient si
légers qu’il n’avait pas la sensation de tenir quelque chose, qu’il
serrait de toute sa force le pied de la coupe.
Il perdit la moitié du liquide en route.
Luce but une gorgée, la rejeta, dans une nausée:
—C’est comme de la poudre de fer ... comme de la rouille!
Il goûta l’eau, dut la rejeter à son tour: elle était métallique,
poussiéreuse; tous deux se regardèrent avec désespoir, longuement. Les
voiles du souvenir se levèrent, tant d’années charmants, l’heure où ils
s’étaient pour la première fois entrevus dans l’Espace, l’appel de leurs
libres de suite amantes, des périodes d’adoration fine et inlassable.
(Oh! que longues, hautes, immenses, tissées de divinité, telles heures
revivant sous le portique nébuleux du passé!) Et leurs regards
s’étreignirent, dans une pitié infinie l’un pour l’autre. Est-ce que
vraiment c’était l’agonie, est-ce qu’il leur faudrait ainsi quitter la
jeune vie aimable, trépasser dans l’étouffement, la soif, cette hideuse
impression d’anti-pesanteur, ce _non contact_ de la matière, ô mon Dieu!
Lui, Sévère, si plein de force vitale, il ne le voulait pas admettre
malgré tout; la curiosité subsistait en son crâne à travers le glas, le
refaisait attentif à l’extérieur. Le drame merveilleux et lamentable se
poursuivait, se développait, un opéra de feux subtils, de Saint-Elmes
colossaux allumés par les lointains des paysages: aux cîmes des grands
arbres, d’abord, des flammes fines, dardantes, et, montant la gamme
infinie du spectre, elles se multiplièrent, tremblèrent à chaque
ramille, à chaque pointe de feuille, puis aux végétations basses, aux
buissons, aux gramens, aux éteules.
Toute arête de végétal eut ainsi sa lumière, dressée droite vers le
ciel.
Par dessus ces lueurs de rêve, ce paysage brasier, des oiseaux erraient
par bandes. Ils se décidaient à fuir enfin. Etres super-électriques, ils
avaient résisté d’abord à ces phénomènes sans doute moins ennemis de
leurs organismes que de ceux des animaux terrestres. Et corbeaux aux
cris sombres, bandes infinies et éparses de moineaux, de chardonnerets,
de fauvettes, de pinsons, hardes intelligentes de pics, martinets,
hirondelles en ordre de voyage, rapaces solitaires ou par couples, tous
s’engouffraient vers le Sud, avec des rumeurs excitées, des cris,
presque des paroles.
De nouveau Sévère se préoccupa de ce que ces flammes innombrables, tout
à la fois ne se confondaient pas et ne donnaient pas de chaleur
sensible, et aussi, de les voir si droites, s’allongeant en lamelles
fines, bâtissant des tourelles, des monuments gothiques à milliards de
flèches éblouissantes. Un cri rauque l’interrompit, venu de Luce:
—Lie-moi ... lie-moi ... on m’emporte!
Il vit sa compagne en délire, livide, cramponnée, sa poitrine soulevée
dans un pitoyable effort de respirer. Son propre cœur défaillit, il lui
vint une désespérance absolue, infinie, tandis que d’un geste machinal
il étreignait encore Luce. Grelottante, elle regardait briller le
plateau, avec des paroles confuses:
—C’est l’autre monde, Sévère ... c’est le monde immatériel ... la Terre
va mourir ...
—Non, non, chuchottait-il et sachant pourtant la vanité des mots ...
c’est une Force ... un magnétisme ... une transformation de mouvement
...
Une parole basse s’éveilla, celle de Victor, hypnotisé là et
s’éveillant:
—La Roge Aigue!
Sévère se pencha, et à moins de vingt degrés sur le Nord il vit un grand
rectangle couleur de rouille, à bordure irrégulière, comme troué
d’abîmes de soufre.
A mesure, il s’éclaircissait, transparent comme une onde, véritable lac
étendu sur le nord, où couraient des rides semblables à des vagues, d’un
rouge plus pâle.
Et autour du lac rouge, et par tout le ciel, il montait une ténèbre
verte, une ténèbre d’émeraude claire d’abord, et qui allait bleuissant,
noircissant, devenant une profonde ombre de jade sur l’extrémité
méridionale.
Les étoiles étaient parties. Rien ne demeurait que ce ciel d’eau rouge,
d’eau verte, de gemme verte et de ténèbre de jade!
Qu’était-ce? D’où cela venait-il? Et pourquoi celle énorme influence sur
le Tornadres, quel pouvoir d’induction spéciale, quelles affinités
rôdaient au firmament? Questions qui étreignaient le cerveau de Sévère,
mais ne le gardaient point de la même stupeur qui soulevait Luce et
Victor devant la prédiction paysanne accomplie. Il ne doutait plus que
la mort arrivât rapide, que le cœur qui lui galopait si terriblement
dans la poitrine n’allât éclater et s’éteindre à tout jamais ...
Cependant, sa face mourante levée vers le ciel, avec une solennité
poignante, Luce se mit à dire:
«Lors que l’Argent verdoiera,
«La Roge Aigue proche sera,
«Dévorant Étoiles et Lune...
Et poussant un lourd soupir, résignée, elle s’écroula contre l’allège de
la fenêtre, roide et les paupières closes.
IV
VERS L’IARAZE
Immobile d’abord, sans force, Sévère attira vers lui sa femme.
Était-elle morte, avait-elle disparu à jamais? Un rire noir, le rire des
destins sans issue, vint à ses lèvres, et le mot «Jamais» circulait en
son cerveau d’une manière ironique, ce «Jamais» que, pour sa propre
existence il n’osait estimer au-delà de l’heure prochaine. Puis, son
étreinte à Luce s’exaspéra, maladive. Il enleva la pauvre femme contre
sa poitrine ... Alors, subit, bizarre, délicieux, un soulagement courut
par toute sa fibre: _la fermeté contre le sol, la pesanteur revenue!_
Quoi! le hasard avait dû le lui dire, il n’était pas arrive
théoriquement à l’idée de joindre un poids au sien pour retrouver la
sécurité matérielle!...
Ranimé, solidifié, malgré l’oppression de sa poitrine, voilà que survint
un flot de courage et d’espérance, qu’augmentait encore la suite de
l’événement, son aisance singulière à tenir Luce entre ses bras, comme
un petit enfant. Puis, un sursaut au cœur, le retour de la mémoire vers
la catastrophe oubliée dans le choc de l’émotion heureuse: Luce
était-elle morte? Il ausculta, il écouta, l’oreille à la poitrine de la
jeune femme: le bruit importun de ses propres artères l’empêchait
d’entendre. Elle n’était pas raide, cependant, mais si pâle, les
paupières ouvertes sur l’œil immobile.
—Luce! ma chère Luce!
Un soupir, un mouvement débile de la tête. Il discernait une haleine
toute légère, la vie! Sa volonté s’en fortifia, la résolution de tout
effort pour la sauver.
Il y rêva quelques minutes, puis haussa les épaules! A quoi bon le
calcul? Il fallait agir comme les brutes, comme le dernier des êtres
organisés, fuir droit devant soi, jusqu’au bord de l’Iaraze. Et sans
plus hésiter, allant au plus court, il monta sur la fenêtre, franchit
l’allège, criant, à Victor:
—Prends un objet lourd. Lâche le chien et va avertir les camarades.
Vois comme je porte mon fardeau. Que tout le monde se sauve. On aura le
temps! As-tu compris?
—Oui, monsieur.
Et Sévère se sauvait, au trot, le pas sûr, mais oppressé, l’haleine
sifflante, troublé par l’électricité du dehors plus vive, plus
énervante. Il sortit de la porte du jardin, se trouva dans la pleine
campagne. En sa majesté prodigieuse, le lac rouge semblait s’élargir
encore aux abîmes stellaires. Sa gloire, aux bordures palpitantes, aux
douceurs de verrières, délicate et resplendissante, terminée en
dentelles, en cendres oranges, en arborisations, envahissait presque le
zénith. On ne voyait toujours aucune étoile. De ci, de là, une fine
ligne serpentine, une ligne de feu, courait de l’extrême nord à
l’extrême sud. Sur terre, sur les surfaces planes du plateau Tornadres,
partout l’incendie persévérait, l’incendie taciturne, l’incendie sans
chaleur et sans consumation.
Les cierges colossaux des grands arbres, les lumignons, infinis en
nombre des graminées basses, les ascensions de longues écharpes, les
grands arcs polychromes intarissablement dévorés par les neutralisations
de forces, intarissablement recomposés, emplissaient l’Espace d’une vie
d’épouvante et de beauté. Sévère y marchait, y allait, fermant les yeux
par intervalles lorsqu’il fallait franchir des zones trop flamboyantes.
Des cheveux de Luce se dégageait un torrent d’étincelles qui éblouissait
Sévère et l’aveuglait. L’instinct le guidait au Sud-Ouest. Par minutes,
une ferme apparue lui servait de jalon, mais auquel il n’avait pas
grande confiance, tellement la transfiguration géhennique rendait
incertaines les apparences.
Arriva le moment ou il se crut égaré: devant lui, une mare, des roseaux
levés comme des glaives de vengeance, des saules aux feuilles de pâle
émeraude, des lucioles courant perpétuellement sur l’onde, une senteur
phosphoreuse, ozonée, suffocante. Il sentait la molle terre sous lui,
l’attraction confuse des eaux croupies. En vain tâchait-il
l’orientation, sachant pourtant que c’était la mare des Cilleuses, à
moins de quinze cents mètres de la frontière du plateau. Il la longea,
il marcha dix minutes, il se retrouva au point de départ. Va-t-il rester
là misérablement, son grand effort sera-t-il perdu.
—Allons, Sévère!
Il reprit l’élan, cherchant à reconnaître quelque marque-guide, quelque
aspect connu, faiblissant en cette recherche, convaincu qu’une heure
encore sur Tornadres, et ce serait la pâmoison, la mort en pleine
campagne.
Subitement, il fit une découverte, un petit promontoire, aigu, le seul
de la mare, et dont il put déduire la direction à prendre. Dès lors, il
sembla qu’il eût des ailes, lancé en ligne droite, finissant par trouver
un petit sentier bien connu, qu’il ne quitta plus. Jamais il n’eût pu
évaluer la durée de la route, peut-être une demi-heure, peut-être dix
minutes, cinq minutes. Mais le voilà arrêté, dans un écrasement de
stupeur, devant un gouffre noir parallèle avec le Tornadres incendié, un
abîme de nuit sous ses pieds, dont le sépare un dévalement
phosphorescent, le versant du plateau.
—La pente! La pente!
Il répète le mot; plein de force il commence de descendre, au galop, une
sente sinueuse. Déjà, un bien-être physique, l’induction décroissante,
les lumières toujours plus rares, douces comme des feux follets, l’air
moite et tiède, plus respirable! En revanche le poids de Luce est devenu
très dur. Il lui casse les bras, lui ralentit sa course. Il tombe, il
croulerait sur la déclivité sans l’interposition d’un arbrisseau. Puis,
de nouveau la course, l’halètement de sa poitrine, l’indomptable
instinct maîtrisant ses nerfs. Enfin, une joie immense, il entend couler
l’Iaraze, il perçoit par tous les pores l’approche du salut! Encore
quelques pas! Le péril, déjà, ne peut plus guère l’atteindre dans ce
milieu où, l’influence mystérieuse réduite au minimum, c’est déjà
l’ancienne, la bonne nature terrestre, vitale, propice à l’homme. Et il
ne s’arrête pas, en sueur, farouche, plein de puissance. Enfin, le val,
la rivière sanglotant dans les ténèbres. Avec un grand cri, une
allégresse violente et douloureuse, il se laisse tomber. Luce est sur
ses genoux, une minute il tourne la tète en arrière, vers là-haut,
irrésistiblement. Vague, une lueur erre sur le versant, plus vive vers
les bords du plateau; c’est tout ce qu’il perçoit du vaste incendie: à
peine l’éclat des mers nocturnes à l’époque des fécondations. Mais le
firmament surtout l’étonne, l’Aigue disparue du rouge seulement, une
espèce d’aurore boréale, où continue à crouler, merveilleuse et
abondante, l’averse des bolides.
—Quoi donc? se demande-t-il. Et pourquoi cette dissemblance énorme,
entre Tornadres et l’Iaraze?
Enfin, il se penche sur Luce, il la voit pâle encore, immobile, mais son
souffle perceptible, un souffle plutôt de sommeil que d’évanouissement.
Il l’appelle très haut:
—Luce! Luce!
Elle frémit, elle remue la tête doucement. C’est une joie infinie dans
l’ombre et, avec des sanglots de bonheur, il l’embrasse, il continue à
l’appeler, il murmure des phrases de tendresse. Enfin, les paupières
s’ouvrent, le regard de la jeune femme, plein de Rêve, plein de
Ténèbres, se porte sur Sévère:
—Ah! s’écrie-t-il ... nous sommes vainqueurs enfin ... le Tornadres n’a
pu te dévorer!
Debout, les bras en croix, une volonté lui vint, la promesse de remonter
seul là-haut, sur la pointe Sud-Ouest, de faire l’histoire du cataclysme
...
Cependant des voix s’élevèrent sur la pente, un aboiement. Comprenant
que c’étaient les serviteurs de la _Corne_, Luce et Sévère les
attendirent, tandis qu’ils s’étreignaient, dans une béatitude si grande
que des larmes ruisselaient sur leurs joues.
_NOTE_
M. Sévère Lestang a publié effectivement (chez Germer-Baillière)
l’histoire du cataclysme du Tornadres. Pendant sept jours l’Aigue a été
visible sur le plateau, pendant sept jours l’incendie sans _chaleur ni
consumation_ a persévéré, c’est ce qu’atteste, outre M. Lestang et les
habitants du plateau, une commission savante survenue le dernier jour du
phénomène. On a eu quelques morts à déplorer, mais relativement rares,
la plupart des indigènes ayant fut dès le début de la nuit du 10 août.
Quant aux conclusions de l’examen scientifique, il faut bien avouer
qu’elles sont toutes négatives: nulle théorie plausible. Le seul fait
intéressant et pouvant, plus tard, conduire à quelque découverte est
celui-ci: _Le plateau Tornadres, repose sur une masse rocheuse de
150.000.000.000 de mètres cubes environ qui est évidemment d’origine
stellaire, c’est un_ =colossal bolide= _tombé près du val de
l’Iaraze, dans les temps préhistoriques_.
FIN DU CATACLYSME
_TABLE_
_LES XIPÉHUZ_
LIVRE PREMIER
I. — LES FORMES
II. — EXPÉDITION HIÉRATIQUE
III. — LES TÉNÈBRES
IV. — BAKHOUN
V. — PUISÉ AU LIVRE DE BAKHOUN
VI. — SECONDE PÉRIODE DU LIVRE DE BAKHOUN
LIVRE DEUXIÈME
VII. — TROISIÈME PÉRIODE DU LIVRE DE BAKHOUN
VIII. — DERNIÈRE PÉRIODE DU LIVRE DE BAKHOUN
_LE CATACLYSME_
I. — SYMPTOMES
II. — L’AVERSE ASTRALE
III. — APPARITION DE L’AIGUE
IV. — VERS L’IARAZE
Remarques du transcripteur
Les mots mal orthographiés et les erreurs d’impression ont été corrigés.
En cas d’orthographe multiple, l’usage majoritaire a été utilisé.
La ponctuation a été conservée, sauf en cas d’erreurs d’impression
évidentes.
[Fin de _Les Xipéhuz_, par J.-H. Rosny]