1º _Qu'est-ce qu'un champignon vénéneux?_

Le public confond sous cette appellation toutes les espèces nuisibles à

un degré quelconque, ou même supposées nuisibles, _a priori_ par leur

aspect, leur odeur, leur lieu de récolte, etc. Or, en ne considérant

même que les champignons dont la nocivité est prouvée, il y a des

différences très marquées dans le pouvoir toxique des espèces. Nous

pouvons, à ce point de vue, classer les champignons en trois catégories:

A.--=Tous= les empoisonnements suivis de mort sont produits par _trois ou

quatre espèces, toujours les mêmes_. Au premier rang, l'=Amanita

phalloides= qui produit à elle seule peut-être 95% des cas mortels

signalés en France; puis l'=Amanita citrina= et sa variété =mappa=,

l'=Amanita verna=, les =Volvaria speciosa= et =gloiocephala=. Ce n'est pas

que ces quatre dernières soient des poisons moins actifs que l'=Amanita

phalloides=; mais elles sont moins souvent en cause, soit parce que leur

odeur désagréable empêche de les consommer (comme c'est le cas pour

l'_Amanita citrina_ et l'_A. verna_), soit parce qu'elles sont moins

répandues (_A. verna_, _Volvaires_). Toutes les espèces dont nous venons

de parler peuvent être qualifiées de =Champignons= mortels.

B.--D'autres espèces, également très communes, sont capables de

provoquer, chez ceux qui les ont consommées, des accidents à la vérité

_très graves, mais non mortels_. Il y a des troubles gastro-intestinaux,

avec vomissements répétés et diarrhée, accompagnés de troubles de

l'intelligence (délire gai ou furieux); mais les symptômes s'amendent

promptement, et la guérison survient en trois ou quatre jours. C'est le

cas pour la _Fausse-Oronge_ (=Amanita muscaria=) et la _Fausse-Golmotte_

(=Amanita pantherina=). Nous qualifierons ces deux espèces de =Champignons

dangereux=.

C.--Enfin certains autres champignons ne provoquent, chez les personnes

qui les ont ingérés, que des troubles analogues à ceux d'une violente

indigestion (angoisse, sueurs froides, nausées, vomissements et

diarrhée). Tels sont l'=Entoloma lividum=, diverses =Russules=, etc., et

même, pour certaines personnes sensibles, des espèces que beaucoup de

gens à l'estomac plus robuste consomment impunément. La guérison de ces

accidents--qui se traitent comme une banale indigestion--est complète au

bout de vingt-quatre heures. Il ne saurait vraiment être ici question

d'empoisonnement. Aussi appellerons-nous les espèces qui produisent ces

accidents =Champignons suspects=.

2º _Quelle est la nature du poison?_

Nous n'aurons donc à nous occuper que des empoisonnements produits par

les _champignons mortels_ (A) et les _champignons dangereux_ (B). La

séparation bien tranchée qui existe entre les deux catégories tient à ce

que, _de part et d'autre, la nature du poison contenu dans les

champignons n'est pas la même_.

A.--Dans les champignons mortels (_Amanita phalloides_, _citrina_,

_verna_, _Volvaires_), il existe une substance à laquelle le toxicologue

allemand Kobert, qui la découvrit dans l'_Amanita phalloides_ (1890),

donna le nom de =phalline=. Ce principe actif est soluble dans l'eau, et

n'est pas détruit par l'ébullition; il n'a rien de commun avec les

albuminoïdes, car il ne précipite pas les réactifs de ces substances.

Il semble que l'on puisse le comparer à certaines toxines microbiennes.

La phalline possède la redoutable propriété de dissoudre les globules du

sang, c'est-à-dire de détruire les petits corpuscules arrondis qui

renferment la matière rouge (_hémoglobine_) de ce liquide. Au moment où

le sang circule dans le poumon, l'oxygène de l'air se fixe sur les

globules vivants, et est ainsi transporté dans tout l'organisme; si les

globules sont détruits, cette fixation et ce transport ne peuvent plus

avoir lieu, et la mort s'ensuit. Si l'on considère qu'il ne faut pas

plus de _7 à 8 milligrammes de phalline par litre_ de sang pour en

détruire tous les globules, on comprendra que les quelques centigrammes

de poison contenus dans _un seul exemplaire_ d'=Amanita phalloides=

suffisent à abolir en quelques heures toutes les propriétés vitales du

sang d'un être humain.

B.--Dans les champignons dangereux (_Amanita muscaria_) existe au

contraire un alcaloïde cristallisable, nommé =muscarine= par Schmiedebert

et Koppe qui l'isolèrent en 1870 de l'_Am. muscaria_. Ce corps agit sur

le coeur et le tube digestif, mais n'a aucune action sur les globules

du sang; il s'élimine assez rapidement par les urines et par l'intestin,

et paraît n'être jamais ingéré en quantité assez massive, dans les

champignons, pour produire des lésions irrémédiables.

3º _Quelle est la nature des symptômes?_

A ces deux sortes de poisons, phalline et muscarine, correspondent deux

catégories différentes de symptômes, qui forment _deux ensembles de

phénomènes bien distincts_. On peut donc immédiatement, à la seule

inspection du malade, et en interrogeant l'entourage, reconnaître à

quelle catégorie de champignons est dû l'empoisonnement.

A.--Avec les champignons à =phalline= ou champignons mortels (_A.

phalloides_, _citrina_, _verna_, _Volvaires_), les premiers symptômes

apparaissent tardivement, c'est-à-dire dix ou douze heures après le

repas fatal; il y a des éblouissements, de l'anxiété, auxquels succèdent

des crampes et des brûlures d'estomac, avec sensation d'étranglement et

de soif ardente. Bientôt surviennent des sueurs froides, des

vomissements violents, puis une diarrhée extrêmement fétide parfois

mêlée de sang. La région de l'estomac est tellement sensible qu'on ne

peut la toucher sans faire pousser des cris au patient. Le foie est

volumineux et dur, le bas-ventre est protégé par les cuisses repliées;

les urines sont supprimées ou parfois rares et d'un brun acajou; le

teint est celui d'un malade atteint de jaunisse.

Au bout de quelques heures le patient paraît soulagé, et s'assoupit

pendant une heure ou deux. Mais une crise plus violente le réveille,

pour être de nouveau suivie d'accalmie; il y a ainsi plusieurs

alternatives de rémission et de douleurs. L'état général va s'aggravant;

bientôt on observe des troubles des mouvements, de la paralysie, des

syncopes, un affaiblissement graduel du pouls. Finalement le malade

s'éteint par arrêt du coeur.

B.--Avec les champignons à =muscarine= ou champignons dangereux (_Am.

muscaria_, _pantherina_), rien de pareil. Les symptômes débutent de très

bonne heure (une heure à quatre heures _au plus_ après le repas de

champignons) et rappellent ceux de l'intoxication alcoolique; il y a

d'abord du délire gai ou furieux, des douleurs stomacales vives, avec

vomissements et diarrhée. Dès lors, le poison est éliminé; le malade

s'endort d'un pesant sommeil, au sortir duquel il n'a plus conservé des

événements précédents qu'un souvenir confus.

Le tableau ci-dessous permettra de saisir d'un coup d'oeil la

différence entre les symptômes des deux empoisonnements:

A.--=Empoisonnement phalloïdien=.

(_Champignons mortels._)

Symptômes tout particuliers.

Début après _dix-douze heures_,--silencieux.

Éblouissements, vertiges, _intelligence conservée_.

Vomissements et diarrhée _tardifs_.

Foie gros et _très douloureux au toucher_.

Urines _rares_ et _fortement colorées_.

_Alternatives_ de mieux et d'aggravation pendant plusieurs jours.

_Affaiblissement graduel et mort._

B.--=Empoisonnement muscarinien=.

(_Champignons dangereux._)

Symptômes rappelant ceux de l'intoxication alcoolique.

Début après _une à quatre heures_,--bruyant.

_Délire_ gai ou furieux.

Vomissements _précoces_ et répétés. Diarrhée.

Foie normal, non douloureux.

Urines _supprimées_.

_Pas de rechutes_, amélioration rapide et progressive.

_Guérison_ en deux ou trois jours.

4º _Quels sont les remèdes à employer?_

Dans un cas donné, la comparaison des symptômes observés avec ceux que

nous venons de décrire permettra immédiatement aux personnes les moins

exercées de reconnaître à quel genre d'empoisonnement elles ont

affaire, de prévoir l'issue du mal, et, par suite, d'agir en

conséquence.

On conçoit qu'en présence des premiers signes d'une intoxication, et

surtout d'une intoxication phalloïdienne, il n'y ait pas de temps à

perdre, et que la vie du malade puisse dépendre d'un traitement

_rationnel et promptement mis en oeuvre_. Voici donc ce qu'il faudra

faire:

1º Les =vomitifs= préconisés par nombre d'auteurs sont =inutiles= et même

=nuisibles=. Ils sont _inutiles_, parce que dans le cas d'un

empoisonnement muscarinien les vomissements naturels qui se produisent

dès le début ont assuré le nettoyage de l'estomac; d'autre part, s'il

s'agit d'un empoisonnement phalloïdien, le temps écoulé (huit à dix

heures) depuis le repas fatal indique que ce repas a depuis longtemps

pénétré dans l'intestin.

Les vomitifs sont _nuisibles_, parce qu'ils ne servent qu'à irriter

davantage l'estomac, à augmenter les douleurs et à fatiguer le malade.

Mieux vaudrait encore faire le lavage de l'estomac à l'aide du tube de

Faucher.

2º Les =purgatifs= sont au contraire =toujours indispensables à employer=,

car l'intestin renferme constamment tout ou partie du poison. On donnera

la préférence aux purgatifs salins, qui produisent une exsudation de

liquide dans l'intestin grêle, venant ainsi suppléer à l'élimination du

poison qui se fait mal par les urines rares ou nulles.

Comme purgatif, on donnera pour un adulte:

_Sulfate de soude_, ou _sulfate de Magnésie_, 40 à 50 grammes dans un

grand verre d'eau; une heure après, administrer un grand bol de bouillon

aux herbes. (Si l'on veut, on peut remplacer le sulfate de soude ou de

magnésie par un grand verre d'une _eau minérale purgative_).

Si les douleurs intestinales sont très vives, il sera préférable, au

lieu de recourir aux purgatifs ci-dessus, d'administrer de l'_huile de

ricin_ (dose 30 grammes pour un adulte). On donnera en même temps des

lavements huileux, additionnés d'_une vingtaine de gouttes_ de laudanum

de Sydenham. Enfin, on couvrira le ventre d'un large cataplasme arrosé

de laudanum.

Il sera nécessaire de faire uriner le malade le plus possible, pour

faciliter l'entraînement du poison au dehors. On y parviendra en faisant

boire au malade du _lait_ en abondance, des _tisanes_ (chiendent,

bourrache) additionnés par litre de 2 grammes de nitrate de potasse

(salpêtre), ou de même quantité de sulfate de potasse, d'acétate de

potasse ou de bicarbonate de soude. Tous ces soins peuvent être donnés

même en l'absence du médecin.

S'il s'agit d'un empoisonnement phalloïdien, avec symptômes graves, il

est tout indiqué de laver le sang du malade, en lui injectant dans les

veines une solution physiologique stérilisée de chlorure de sodium (8

grammes par litre). Bien entendu, _cette opération est exclusivement du

ressort du médecin traitant_, et il doit être laissé juge de son

opportunité.

Il en est de même du traitement des symptômes. Le malade a-t-il du

délire (délire muscarinien?)

On lui administre des _calmants_ (bromure de potassium, de sodium ou

d'ammonium, un gramme d'heure en heure, jusqu'à effet sédatif). Y a-t-il

au contraire abattement (empoisonnement phalloïdien)?

Il est nécessaire de donner des _stimulants_ (sirop d'éther par

cuillerées à café, ou éther vingt gouttes dans de l'eau sucrée, ces

doses étant répétées toutes les dix minutes; ou encore, acétate

d'ammoniaque, 5 grammes dans une potion de 100 grammes, à prendre par

cuillerées à soupe toutes les heures).

_Contre les vomissements_ trop prolongés, on fera sucer au malade de

petits morceaux de glace, ou bien on lui fera boire de l'eau de Seltz,

ou une potion antivomitive (eau chloroformée 50 grammes, eau 50 grammes,

chlorhydrate de cocaïne 5 à 10 centigrammes; une cuillerée à café toutes

les demi-heures jusqu'à cessation des vomissements).

_Si le pouls s'affaiblit_, il sera utile de le soutenir par des piqûres

de caféine _ou de_ sulfate de spartéine.

S'il ne s'agit que d'un empoisonnement muscarinien, le traitement se

réduit à sa plus simple expression (purgatifs, calmants). Mais si l'on a

affaire à la phalline, tous les soins énumérés ci-dessus n'auront chance

d'être couronnés de succès que s'ils sont appliqués _avec persévérance

et discernement_, chez un malade traité _dès le début des accidents_ et

n'ayant pas ingéré une dose par trop considérable du terrible poison.

=Résumé du traitement.=--Purgatifs, lavements diurétiques; lavage du sang

en cas d'empoisonnement phalloïdien.

Traiter les symptômes (coliques, délire, abattement); surveiller

attentivement le fonctionnement du coeur.

Fernand GUÉGUEN,

_Docteur ès sciences,

Professeur agrégé à l'École supérieure

de Pharmacie de Paris._

CHAPITRE VII

Des champignons au point de vue alimentaire. Vente des champignons.

La principale utilité des champignons consiste dans leur emploi comme

aliment. De tout temps l'homme a récolté les champignons pour les

manger. Ainsi l'histoire nous apprend que les Athéniens étaient très

friands de champignons; les Romains qui étaient de gros mangeurs

appréciaient également ces cryptogames. Si nous en croyons les écrivains

latins, ils en étaient arrivés à payer au poids de l'or et à préparer

eux-mêmes les champignons qu'ils devaient consommer. L'Oronge vraie

surtout avait une réputation exceptionnelle; c'était le mets des dieux,

_Deorum cibus_. A notre époque, s'il n'y a plus ce désir de payer des

prix fous pour les champignons, cela tient surtout à ce que la

consommation s'en est généralisée; au lieu de s'attacher à quelques

espèces qui pouvaient en cas de rareté acquérir un prix élevé, on

consomme plus d'espèces que par le passé. De plus, on cultive en grande

quantité le Champignon de couche, ce qui permet à tout le monde de se

procurer, à des prix modérés, un aliment sain et agréable.

En raison de cette disposition de l'homme à consommer les champignons,

on a été amené à se demander si ceux-ci avaient une valeur alimentaire:

à ce sujet, les opinions sont très partagées. Pour certains, les

champignons ont une grande valeur nutritive; pour d'autres, au

contraire, c'est un assaisonnement, un condiment, et rien de plus, sans

valeur nutritive. Ceux qui prétendent que les champignons sont très

nourrissants, invoquent à l'appui de leur opinion que, dans certaines

régions, les champignons forment la base de la nourriture des ouvriers

de la campagne. Les Russes, les Polonais, les Allemands feraient à

l'automne de grandes provisions de champignons qui leur tiendraient lieu

de viande pendant l'hiver.

On cite un montagnard de la Thuringe, qui serait mort à cent ans, après

s'être nourri pendant près de trente ans exclusivement de champignons.

_Letellier_, mycologue et chimiste éminent, s'est nourri pendant quelque

temps seulement avec des champignons; il en mangeait 300 grammes par

jour.

_Persoon_, dans son _Traité sur les champignons_, cite l'exemple d'un

professeur de Botanique de Leipzig, qui dans un voyage botanique aux

environs de Nuremberg, vécut pendant plusieurs semaines, à l'exemple des

paysans de la région, de pain noir assaisonné d'anis ou de carvi, et de

champignons crus. Loin d'en éprouver une influence nuisible à ma santé,

dit-il, je sentis au contraire mes forces accrues pour mes courses.

Plus récemment, un chimiste russe, le professeur _Socoloff_, dans une

analyse de champignons comestibles, faite en 1873, dit que l'emploi des

champignons est très répandu dans son pays, au point qu'ils constituent

l'un des principaux et des plus constants éléments de la nourriture

désignée sous le nom de _maigre_, d'autant plus que les carêmes à leur

tour y occupent une partie assez considérable de l'année. Ses analyses

ont porté sur des champignons à l'état sec, salé et mariné; la saumure

et le marinage diminuent la faculté nutritive des champignons lesquels,

sous ce rapport, occupent--toujours d'après Socoloff--une place

intermédiaire entre les substances alimentaires végétales et animales.

D'aucuns prétendent que les champignons crus sont préférables aux

champignons cuits; ils auraient une saveur plus agréable et seraient de

digestion plus facile; d'autres prétendent qu'il faut leur faire subir

une cuisson prolongée. Nous pensons qu'il ne faut pas être trop

affirmatif: que certains champignons crus soient agréables, nous n'en

disconvenons pas, mais nous pensons qu'à moins de s'y habituer, il vaut

encore mieux les faire cuire.

Tous les champignons ne demandent pas le même degré de cuisson; il y a,

pour chacun, un juste milieu à saisir qu'on ne peut indiquer avec

précision. Notre expérience nous a permis de remarquer que les

champignons trop cuits perdent de leur parfum et deviennent plutôt

coriaces.

Quoi qu'il en soit, la consommation des champignons dans certains pays

est considérable, et si dans les campagnes on les consomme en vue de

leur qualité nutritive, il n'en est pas de même dans les grandes villes

où l'on recherche surtout leurs qualités gustatives.

On a reproché aux champignons d'être indigestes; cela peut être vrai

dans certains cas, mais ne peut-on pas faire le même reproche à certains

aliments, tels que les choux, les haricots, etc.!

Lorsqu'on mange en quantité raisonnable des champignons récoltés en bon

état, et bien préparés, il est rare qu'on en éprouve des désagréments, à

moins cependant que le sujet soit réfractaire à cet aliment. Ne

voyons-nous pas journellement des personnes qui ne peuvent supporter

certaines nourritures: à celles-là nous conseillerons de s'abstenir.

La consommation des champignons comporte un danger, celui de

s'empoisonner. En effet, si beaucoup de champignons sont inoffensifs, il

y en a un certain nombre que l'on ne peut manger impunément.

On a cherché les moyens de distinguer un bon d'un mauvais champignon:

malheureusement les caractères sur lesquels on s'appuie pour faire cette

prétendue distinction n'ont aucune valeur.

Il n'est pas vrai que les champignons attaqués par les limaces ou mangés

par d'autres animaux soient sans danger; il n'est pas vrai qu'une espèce

verte ou violette soit à rejeter, parce que cette coloration est moins

fréquente. Un autre préjugé surtout, enraciné dans les campagnes, est

que pour reconnaître si un champignon est comestible, il suffit de

mettre une pièce d'argent dans le vase où on le fait cuire: si la pièce

noircit, le champignon est vénéneux, si au contraire elle ne change pas

de couleur, il est inoffensif. Cette croyance, qui a causé de nombreux

accidents, ne repose sur rien de sérieux, car le noircissement de la

pièce d'argent est dû à du soufre qui peut, à certain moment, se trouver

dans les champignons qu'ils soient bons ou mauvais (Voir chapitre VI).

Nous pourrions citer d'autres caractères soi-disant propres à faire

cette distinction, mais ils n'ont pas davantage de valeur. En résumé, on

ne saurait trop le répéter, il n'existe aucun caractère général

permettant à première vue de distinguer un bon champignon d'un mauvais:

le seul et l'unique moyen est d'apprendre à les connaître.

On a bien, il est vrai, indiqué des procédés pour rendre inoffensifs

les champignons les plus vénéneux, comme par exemple de les faire

bouillir dans de l'eau, et de rejeter cette eau avant de les apprêter,

ou encore de les faire macérer pendant un certain temps dans de l'eau

salée: mais, ainsi traités, les champignons perdent toutes les qualités

qui les font rechercher et n'offrent plus qu'un aliment insipide.

_Frédéric Gérard_, auteur d'une Flore médicale, a fait à ce sujet des

expériences qui offrent un grand intérêt et qu'il n'est pas inutile de

rapporter.

«En 1850, dit-il, je récoltai plusieurs Amanites bulbeuses (voir

planche 2), je les fis macérer dans plusieurs liquides, les uns dans de

l'eau pure, d'autres dans de l'eau vinaigrée, d'autres dans de l'eau

salée. Je prolongeai la macération pendant douze heures, je les lavai à

grande eau et je les apprêtai. J'en mangeai environ 40 ou 50 grammes de

chaque et je ne fus pas incommodé. N'ayant éprouvé aucun malaise, je

doublai la dose, toujours avec le même résultat. Je dois dire qu'après

cette préparation, ces champignons dont l'odeur est d'abord fade et

repoussante, prennent l'odeur et le goût des champignons comestibles. Je

diminuai alors progressivement la durée de macération et dès que le

champignon avait perdu son odeur nauséeuse, je le regardai comme

inoffensif.

«L'automne arriva et deux empoisonnements successifs vinrent jeter

l'effroi dans Paris. Je résolus dès lors de répéter mes expériences sur

toutes les espèces vénéneuses indistinctement. Dans l'espace d'un mois

il entra chez moi plus de 150 livres de champignons vénéneux de toute

espèce. Pendant huit jours je m'astreignis à manger deux fois par jour,

malgré la répugnance que me causait cette uniformité de nourriture, de

250 à 300 grammes de champignons cuits. N'en ayant ressenti aucune

incommodité, je ne m'en tins pas là, et j'admis tous les membres de ma

famille, qui est de douze personnes, à partager mes expériences. Je ne

procédais qu'avec lenteur, et après avoir essayé sur un, j'en prenais un

deuxième. Je continuai jusqu'à ce que je fusse convaincu que, malgré la

différence des âges et des tempéraments, personne n'était incommodé.

L'épreuve était décisive; il ne s'agissait plus de quelques grammes de

champignons, ou d'essais sur des animaux: une famille de douze personnes

en avait mangé jusqu'à ce que la satiété eût amené la répugnance.»

Les expériences de Gérard présentent évidemment un grand intérêt,

puisqu'elles ont été faites avec toute la précision scientifique

désirable, et qu'elles expliquent comment, dans certaines régions, les

habitants peuvent consommer indifféremment les espèces les plus

dangereuses. Mais nous croyons qu'une telle pratique n'est pas à

recommander, puisqu'elle pourrait, par suite de négligence, provoquer

des accidents redoutables, et que de plus elle dénature complètement un

aliment dont l'une des propriétés consiste surtout dans la saveur.

Nous sommes heureux de donner à nos lecteurs la primeur d'un article sur

la =Valeur alimentaire des Champignons=, écrit par M. le =Dr Guéguen=,

_professeur agrégé à l'École supérieure de Pharmacie de Paris_.

La plupart des opinions favorables ou contraires à l'emploi alimentaire

des Champignons sont basées sur les résultats d'analyses anciennes, dont

certaines remontent à Braconnot (1811) ou à Vauquelin (1813); ces

analyses indiquent bien la nature des substances que l'on savait isoler

et caractériser à cette époque, mais n'en précisent pas les proportions.

Les travaux importants publiés dans ces dernières années sur la chimie

des Champignons vont nous permettre de raisonner sur des données plus

exactes.

Nous examinerons la composition des Champignons considérée uniquement au

point de vue alimentaire, c'est-à-dire sans nous occuper des principes

dépourvus de qualités nutritives, ou qui s'y trouvent en trop minime

proportion pour influer sur leurs propriétés alibiles. Comparant nos

moyennes à celles que donnent les analyses de viande et de pain, nous

pourrons conclure en toute connaissance de cause. Nous rappellerons tout

d'abord que, comme tous les êtres vivants, les Champignons renferment de

l'eau, des sels, des matières ternaires (composées de _trois_ éléments,

carbone, hydrogène et oxygène) et des albuminoïdes (contenant, en plus,

de l'azote, du soufre, etc.).

Nouvel atlas de poche des champignons Comestibles et Vénéneux les plus répandus. Série I (Troisième édition) Suivi de notions générales sur les champignons, leur classification, composition chimique, valeur alimentaire, préparation · 第 6 / 10 段