modifications chimiques qu'ils effectuent en raison d'une force
catalytique dont l'appréciation nous échappe. Ainsi la transformation
des jus sucrés et principalement du jus de raisin, dans la fabrication
du vin, en est un exemple. Sous l'influence d'un champignon, qui se
trouve très répandu dans la nature, et en particulier au voisinage des
grains de raisin, le jus sucré qui en provient sert de liquide nutritif
au mycoderme qui, trouvant là tous les éléments utiles à sa nutrition et
à sa reproduction, se multiplie à l'infini.
Ce ferment a la propriété de dédoubler le sucre de raisin en alcool et
acide carbonique. Le phénomène continue à se produire tant qu'il reste
du sucre non décomposé. En même temps que se produisent ces réactions,
le ferment se multiplie considérablement et finalement le liquide
restant contient peu ou pas de sucre et une certaine quantité d'alcool.
Ce que nous venons de dire pour le jus de raisin, nous pourrions le
répéter pour d'autres liquides organiques: c'est ainsi que la
fabrication de la bière est liée à la présence et à la multiplication
d'un champignon intervenant comme ferment. Si les champignons sont
parfois utiles à l'humanité, indispensables même, il arrive souvent
qu'ils sont la cause de fléaux véritables.
Tout le monde sait que nos plantes cultivées, et surtout celles qui nous
sont indispensables, sont souvent attaquées et détruites par ces
végétaux, au point de constituer parfois un véritable désastre. L'homme
est obligé de lutter contre ces infiniment petits, et souvent il le fait
sans grand résultat: heureusement que ces calamités, après avoir pris
une extension considérable, disparaissent presque complètement pour
reparaître plus tard en d'autres lieux.
A quoi est due cette disparition providentielle, on l'a en vain cherché,
et l'on en est réduit à des hypothèses. Peut-être que ces germes
infimes, qui sont répandus partout, se développent en grand nombre,
lorsque les conditions ambiantes leur sont favorables, de même qu'ils
sont incapables de proliférer si les conditions climatériques leur sont
contraires.
Si nous considérons les champignons au point de vue de leur utilité
pratique, nous constaterons que leur rôle est assez effacé, au moins les
grandes espèces. Il en est autrement pour celles d'organisation très
simple, et si nous avons cité tout à l'heure leur intervention dans la
fabrication du vin et de la bière, nous pouvons ajouter que l'industrie
s'est emparée de quelques-uns d'entre eux pour en faire l'objet d'un
commerce important.
On fabrique actuellement des quantités considérables de levures qui
trouvent leur emploi dans la boulangerie, la pâtisserie, etc., et cette
fabrication permet en même temps de recueillir de l'alcool et de l'acide
carbonique qu'on liquéfie et qui lui aussi trouve son emploi. Les
matières premières que l'on met en jeu sont principalement le maïs et le
blé, c'est-à-dire l'amidon.
Dans ces réactions il est facile de se rendre compte de l'action
désorganisante des champignons, qui, si simples qu'ils soient,
désagrègent avec une surprenante rapidité les matières amylacées qui
constituent la majeure partie des matériaux mis en présence.
L'homme tire un parti direct ou non de ces transformations, soit pour sa
nourriture comme dans la fabrication du pain, soit tout autrement.
En médecine, les champignons n'ont qu'un emploi assez restreint: on
fabrique, avec certains polypores, de l'amadou qui sert couramment à
arrêter les petites hémorragies; le seigle ergoté ou ses dérivés
jouissent toujours de la faveur des médecins. Quant au polypore du
mélèze dont on employait la poudre pour combattre les sueurs des
phtisiques, il paraît avoir perdu de son prestige.
Si les champignons ne nous sont pas d'un grand secours pour guérir nos
maladies, ils sont souvent la cause d'affections graves, tant chez
l'homme que chez les animaux: il nous suffira de citer les différentes
teignes, l'actinomycose, le muguet dans l'espèce humaine; la muscardine,
les cordyceps, etc., chez les insectes; nous mentionnerons aussi les
levures pathogènes, les mucors, les aspergillus, etc.
Les végétaux, quels qu'ils soient, sont eux aussi, comme les animaux,
exposés aux atteintes de ces cryptogames. Quand ils sont vivants, ils
peuvent être attaqués par des espèces parasites qui abrègent plus ou
moins la durée de leur existence; mais c'est surtout lorsqu'ils ont
cessé de vivre, qu'ils deviennent fatalement la proie d'une multitude
d'espèces qui les désorganisent plus ou moins rapidement.
Dans cette lutte incessante entre la matière organique et ces infiniment
petits qui cherchent à la réduire en ses éléments, il s'établit malgré
tout un certain équilibre, qui est dû d'une part à l'énergie
productrice de la nature et ensuite à l'action désorganisante des
champignons: on pourrait dire que celle-ci fait de la synthèse, alors
que les autres procèdent par analyse.
Supposons par exemple que certains organismes viennent à disparaître ou
simplement à diminuer sensiblement, les parasites qui vivaient à leur
détriment disparaîtront également en partie ou en totalité, et alors
d'autres espèces trouvant le champ libre, en profiteront pour
s'accroître dans une proportion plus grande, mais alors surviendront
d'autres parasites qui pulluleront en présence de matériaux à leur
convenance, et qu'ils s'empresseront de détruire de façon à les ramener
à des proportions plus en rapport avec l'harmonie de la nature.
Dans cette oeuvre de destruction et de transformations, les bactéries,
appelées improprement microbes, aident puissamment les champignons, et
dans certains cas, elles semblent même les précéder ou accomplir seules
cette disparition nécessaire. Nous avons vu que les champignons se
trouvent partout et en nombre souvent très grand, sinon sous la forme
végétative, tout au moins sous celle de spores, lesquelles n'attendent
qu'une occasion favorable pour entrer en végétation.
Que l'on prenne la plus petite parcelle de poussière et l'on y trouvera
des germes de ces micro-organismes: l'air lui-même en transporte à tout
instant des myriades. Rien donc d'étonnant à ce que, à un moment donné,
et sur une surface quelconque de notre globe, il ne se développe en
nombre considérable tout ou partie de ces germes que les courants ont pu
apporter; et comme le dit le docteur F. Plicque, dès qu'un malade
devient très cachectique, l'oïdium de la bouche apparaît presque
forcément, ses spores étant répandues partout.
Un caractère essentiel et spécial à tout champignon qui se développe,
c'est le besoin impérieux de détruire; c'est, dans toute l'acception du
mot, le _quærens quem devoret_: jamais d'arrêt, il mange
continuellement, bien plus, il dévore: plus il consomme, plus il se
développe, et plus il se développe, plus il consomme. C'est un
travailleur infatigable qui jamais ne chôme.
Nous avons dit que les champignons sous de multiples aspects étaient
répandus partout, mais ce n'est que sous la forme végétative qu'ils sont
actifs. La spore, elle, ne peut rien si ce n'est le plus souvent se
conserver intacte pendant très longtemps, et se tenir prête à germer, de
même qu'un bourgeon peut, dans les plantes supérieures, rester à l'état
latent pendant des années, si les circonstances ne lui permettent pas de
se développer.
Dès que la spore germe, commence son rôle destructeur, elle émet un
organe particulier, d'abord simple prolongement qui ne tarde pas, sous
l'influence des éléments nutritifs qu'il s'assimile, à s'allonger
considérablement, à se ramifier de mille façons et souvent aussi à se
cloisonner.
D'abord d'une structure très simple, le mycélium issu de la spore peut
prendre des aspects et des contextures fort différentes. Tantôt ce sont
des filaments blancs ou de couleur pâle, libres et ramifiés à l'infini;
tantôt les filaments primordiaux se réunissent sous la forme de lanières
ou de cordons de teinte noirâtre, ou encore de nodules plus ou moins
gros, auxquels on a donné le nom de sclérotes.
Le mycélium se développe souvent dans le sol où il trouve en abondance
les éléments organiques et minéraux nécessaires à son existence; mais,
pour certaines espèces, il envahit également les plantes ou les animaux,
qu'ils soient vivants ou non. En un mot, il s'attaque à tous corps
organisés ou simplement organiques.
Dans tout organisme contaminé, il se développe d'autant plus abondamment
que les tissus attaqués lui fournissent en plus grande quantité les
éléments qui lui sont nécessaires, et rapidement ils sont dissociés,
désagrégés et réduits en leurs particules les plus simples, qui en tout
ou partie se prêteront à de nouveaux groupements.
Nous avons tous les jours dans la nature des exemples de ces phénomènes
en considérant les végétaux ou les débris d'origine animale qui
subissent ce que nous appelons vulgairement la pourriture.
Pour prouver que leur destruction est bien due aux champignons, et
aussi, comme nous l'avons dit plus haut, aux bactéries, il suffit de les
soustraire à l'action directe de ces derniers, et alors ils se
conservent indéfiniment. Pasteur a depuis longtemps démontré que les
liquides les plus altérables, les corps les plus sujets à se putréfier,
se conservent très bien, si on les prive des germes qu'ils contenaient
par une température suffisamment élevée.
Par contre, si dans ces mêmes liquides on introduit à nouveau des germes
provenant de l'air ou d'ailleurs, ils ne tardent pas à s'altérer.
Il existe de ces micro-organismes d'une simplicité telle, qu'ils sont
réduits à une seule cellule: là, pas de mycélium proprement dit, mais
seulement une spore, qui, si elle se trouve dans des conditions
favorables, se multiplie avec une étonnante rapidité, comme nous l'avons
vu pour les levures, mais toujours en décomposant les matériaux
organiques avec lesquels elle se trouve en contact.
La nature étant sans cesse en voie de production animale ou végétale, la
surface de la terre ne tarderait pas à être encombrée au point que tous
les êtres créés finiraient par ne plus pouvoir y trouver place. Il y a
bien un correctif à cette production sans cesse renaissante de corps
organisés; puisque tout ce qui naît doit, après un certain laps de
temps, cesser de vivre: mais il ne suffit pas qu'un organisme vienne à
mourir pour qu'il cesse d'être encombrant; car lui mort, il ne s'en suit
pas qu'il se résolve en ses éléments constitutifs, et s'il ne fallait
compter que sur les agents atmosphériques pour hâter leur décomposition,
et par suite leur disparition, il faudrait un temps fort long.
N'a-t-on pas trouvé au fond des lacs, des tissus, des baies, des fruits,
etc., qui y séjournaient depuis des milliers d'années et qui étaient en
parfait état de conservation: et ce chêne qui a été retiré presque
entier du Rhône après un séjour fort long.
On sait fort bien maintenant que si les végétaux ou les débris animaux
se détruisent avec une très grande rapidité, cela est dû pour une part
importante à la présence des champignons, aidés évidemment par des
conditions de chaleur et d'humidité, sans lesquelles dans bien des cas
ils cesseraient d'être actifs.
Quelquefois ce rôle paraît dévolu à un petit nombre d'individus, voire
même à un seul, bien visible à un moment donné: mais il est rare que
seul il puisse mener à bien son oeuvre; il travaille pour son compte,
mais aussi il prépare le terrain pour d'autres qui parachèveront le
travail déjà fort avancé.
Il nous souvient d'avoir visité une partie de la forêt de Compiègne
toute peuplée de hêtres d'un âge respectable, et qui par suite se
trouvaient moins résistants à l'envahissement des parasites. Le moindre
accident mettait à nu l'une quelconque de leurs parties, par laquelle se
glissait l'intrus, qui, une fois dans la place, ne tardait pas à
s'infiltrer dans les tissus de ces géants, et à les dévorer, c'est le
cas de dire tout vivants.
La présence du coupable se révélait à l'extérieur par les parties
fructifères qui venaient s'y épanouir sous la forme de polypores. Il
n'était pas rare de voir sur un seul arbre six à huit chapeaux de grande
dimension. Un arbre ainsi infesté est un arbre condamné; son bois perd
toute cohésion, le moindre coup de vent suffit à le renverser, et peu à
peu il se désagrège sur place, pénétré qu'il est dans toutes ses parties
par le mycélium du parasite.
Il est des bois, le chêne par exemple, qui offrent à l'envahissement des
champignons une résistance plus grande, mais s'il faut plus de temps
pour les détruire, le résultat n'en est pas moins le même.
S'agit-il d'un tissu animal, les choses ne se passent pas autrement, et
si les parasites qui s'y implantent sont de nature différente, s'ils
sont aidés par d'autres organismes au nombre desquels se trouvent les
bactéries, ils arrivent au même but, à cela près cependant que leur
action est plus rapide, car ces tissus étant ordinairement moins
cohérents que ceux des végétaux, la pénétration y est beaucoup plus
facile.
Les idées que nous venons d'exposer sont sans doute venues à l'esprit de
nombreux naturalistes, mais nous ne croyons pas qu'ils y aient attaché
toute l'importance qu'elles méritent.
Les frères Tulasne dont on connaît les admirables travaux sur les
champignons, et qui s'en sont occupés aussi bien au point de vue
philosophique que taxonomique, s'expriment ainsi:
«Dès qu'un végétal quelconque, herbe, fruit, arbre, voire même une
minime partie de l'un d'eux cesse de vivre, il reçoit tout aussitôt
comme hôtes des champignons dont les légions se succèdent les unes aux
autres, croissent et multiplient d'autant plus abondamment, que cet
organisme lui-même est détruit plus rapidement et consommé par la
putréfaction, jusqu'à ce qu'il soit complètement épuisé et converti en
humus d'où naîtra ensuite une végétation de plantes plus élevées en
organisation.
«En cela les champignons sont aidés surtout par l'air, la pluie, la
chaleur et d'autres éléments tant physiques que chimiques, sous
l'influence desquels les corps organiques morts se désagrègent peu à peu
et se détruisent.
«Pour ce qui regarde les champignons parasites dans les corps vivants
des animaux ou des végétaux, ils remplissent la même fonction que pour
les organismes morts, et ils le font avec une hâte plus grande.»
Puis, un peu plus loin:
«Quel que soit l'état de nos connaissances sur les fonctions des
champignons dans l'économie de la nature, tout démontre que leur grand
nombre est sensiblement égal en tous lieux, ainsi que leur utilité.»
Pas plus dans les passages que nous venons de citer, que dans les autres
parties de leur _Carpologia_, les frères Tulasne ne nous semblent
indiquer le rôle important et modérateur qu'ils jouent dans les
productions de la nature, et cependant n'est-il pas clairement indiqué à
nos yeux dans les cultures que l'homme entreprend?
Il est de notoriété que les maladies se déclarent de préférence dans les
agglomérations, qu'elles soient animales ou végétales. Il semble qu'une
force invincible pousse ces organismes infimes à réduire des
collectivités trop nombreuses, en vertu de ce que l'on pourrait appeler
la _loi de l'équilibre_.
Étant donné la diversité des corps organisés qui existent sur notre
globe, et la nécessité qu'il y a de les voir se résoudre en leurs
éléments, afin qu'ils puissent être remplacés par d'autres, on comprend
que les champignons doivent être excessivement variés, non seulement de
formes mais aussi d'exigences biologiques. En effet, s'il n'existait que
quelques types ayant à peu près les mêmes besoins, bien des organismes
pourraient échapper à leur action dissolvante, et leur disparition ne
serait nullement assurée, ce qui est contraire aux lois de la nature.
Cette manière de voir se trouve confirmée par l'étude biologique des
champignons: il n'est pas besoin d'être très versé en mycologie pour
savoir combien ils offrent de diversité et combien sont variées leurs
exigences. Telle espèce par exemple ne pourra accomplir sa période
végétative que sur un sujet déterminé: Quelquefois même une partie
seulement de son développement devra s'effectuer sur tel support, alors
qu'il lui sera nécessaire de trouver un autre habitat pour achever le
cycle normal de son évolution. On pourrait presque dire que chaque
organisme végétal ou animal a son parasite.
Pour que ces végétaux puissent remplir leur rôle dans l'économie de la
nature, il leur faut répondre à deux conditions: la première comporte la
germination de la spore, qui donnera naissance au mycélium qui en est la
partie importante: la deuxième condition à réaliser est que ce mycélium
trouve dans son voisinage, les éléments nutritifs dont il a besoin pour
se développer suffisamment et donner à son tour la spore.
Il arrive souvent que l'une de ces deux conditions, ou même toutes les
deux, ne se trouvent pas remplies, et alors le champignon finirait par
disparaître si la nature prévoyante n'avait accordé à ces végétaux de
nombreux modes de propagation accessoires. En outre, en vertu d'une loi
qui trouve aussi son application dans d'autres branches de l'histoire
naturelle, elle a multiplié les spores en raison de leur chance de
destruction ou de non-germination.
Il n'est pas difficile en effet de constater que les champignons
produisent des spores en quantités innombrables, mais combien peu
arrivent à reproduire l'espèce! De plus, comme nous le disions plus
haut, des organes accessoires tels que les conidies, les spermaties,
etc., sont susceptibles eux aussi, dans certaines conditions, de
propager le végétal.
Quant au mycélium proprement dit, il offre un des modes les plus simples
de propagation, puisqu'il suffit d'une très faible partie de sa
substance pour assurer la pérennité de l'espèce: de plus, il jouit le
plus souvent de la propriété de se conserver longtemps, et d'attendre
patiemment le moment propice pour s'accroître.
En tant que matériaux organiques, les champignons comme tous les autres
végétaux qui existent sur notre globe, sont susceptibles de se nuire les
uns aux autres, et ils ont eux aussi leurs parasites, qui les attaquent,
les dissocient et les résolvent en leurs éléments.
Nous pensons pouvoir, par ce qui précède, conclure que les champignons
et aussi les bactéries, qui, il n'y a pas bien longtemps encore,
faisaient partie de la même classe, sont utiles, indispensables même à
l'économie de la nature. Ce sont eux qui étant doués par essence de
propriétés destructives, sont chargés de faire disparaître les
agglomérations organiques devenues inutiles ou trop nombreuses. Ils
s'attaquent aussi bien aux êtres vivants qu'à ceux qui sont morts,
assurant en cela une juste proportionnalité entre toutes les productions
qui existent sur notre globe.
CHAPITRE V
Distribution géographique des champignons.
On peut dire d'une façon générale que les champignons se trouvent sur
toute la surface du globe; cela n'a rien d'étonnant, si l'on veut bien
se rappeler que les champignons vivent aux dépens de la matière
organique, mais il faut que cette matière organique, qui est nécessaire
à leur développement, se trouve dans certaines conditions de chaleur et
d'humidité; or, ces trois conditions peuvent se trouver réalisées
partout, au moins à un moment donné.
Bien que l'on soit loin d'être fixé sur les richesses mycologiques du
globe, on est porté à croire que les champignons, au moins les
champignons supérieurs, sont plus abondants dans les pays dont le climat
est tempéré et humide.
_Fries_, savant mycologue suédois du siècle dernier, admet deux zones
pour la végétation fongique: l'une tempérée, où l'on trouve en grand
nombre des espèces charnues, l'autre tropicale, qui serait la patrie des
espèces ligneuses ou carbonacées. Comme indication générale, et pour une
même région, les parties boisées et accidentées sont plus riches en
champignons que les parties plates et découvertes; cela semble dériver
de ce fait que les parties couvertes conservent mieux leur humidité. Il
y aurait lieu également de tenir compte, pour les parties boisées, des
essences d'arbres qui peuplent les forêts et de la quantité plus grande
de matières organiques en décomposition qui s'y accumule
continuellement.
Il résulte de ce qui précède que les mêmes conditions de _substratum_[2]
pouvant exister dans des pays fort éloignés les uns des autres, on
s'explique aisément que l'on puisse retrouver les mêmes espèces dans des
régions fort distantes. Il est bon d'ajouter cependant que certains pays
ont des espèces qui leur sont propres, et que l'on chercherait vainement
ailleurs. Ainsi, l'Italie est la patrie du _Polypore tubérastre_ et de
certaines espèces de tubéracées.
[2] On donne en mycologie le nom de substratum à la couche de
matières organiques plus ou moins décomposées sur laquelle se développe
le champignon.
Pour une même région, même très étendue, la flore mycologique ne varie
pas sensiblement sur les différents points du territoire; en France, par
exemple, on peut retrouver dans le Midi des espèces habituelles au
Nord, lorsque, bien entendu, les conditions climatériques et de
_substratum_ se trouveront les mêmes; et, inversement, certaines espèces
plus spéciales au Midi pourront remonter vers le Nord. C'est ainsi que
l'_Oronge vraie_ peut se trouver, en France, au nord de Paris, dans des
endroits bien exposés au soleil.
Bien que l'on puisse trouver des champignons toute l'année, c'est
surtout au printemps et à l'automne qu'ils se montrent en plus grande
quantité. Il est des années où certaines espèces sont d'une abondance
extraordinaire, qu'on ne peut récolter, ou à peine, les années
suivantes. Ce que nous disons s'applique aussi bien aux champignons
inférieurs qu'aux grandes espèces; il n'est pas rare, en effet, de voir
nos plantes cultivées, la vigne, par exemple, les pommes de terre ou les
céréales, envahies par des champignons qui compromettent plus ou moins
la récolte, et qui laissent craindre pour l'année suivante une extension
plus grande de la maladie; or, on constate généralement que non
seulement il n'y a pas accroissement de la maladie, malgré le nombre
incalculable de spores répandues partout, mais bien disparition presque
complète du fléau. On est en droit de se demander si les conditions
atmosphériques n'ont pas suffi à enrayer la contagion.
Nous pensons que l'altitude n'a pas une grande influence sur la
localisation des espèces; il en est probablement des champignons comme
des autres végétaux, l'altitude permet souvent aux plantes de trouver un
milieu plus favorable à la végétation de certaines espèces et rien de
plus. Ne voit-on pas des plantes réputées montagnardes vivre et
prospérer presque au niveau de la mer lorsqu'elles y trouvent les
conditions d'ambiance qui leur sont nécessaires; il y a tout lieu de
croire qu'il en est de même pour les champignons.
CHAPITRE VI
Comment traiter les empoisonnements par les champignons?
Les estimations les plus scientifiques établies évaluent à plus de dix
mille par an le nombre des personnes empoisonnées par les champignons.
Évidemment, tous ces cas ne sont pas suivis de mort, pas plus que dans
la bataille la plus meurtrière on ne voit succomber tous les blessés. Il
n'en est pas moins vrai que beaucoup de victimes de ces intoxications
fongiques sont gravement ou mortellement atteintes, et que les
empoisonnements par les champignons peuvent être considérés comme un
danger public, redoutable à l'égal d'une véritable épidémie que
ramènerait chaque automne.
La ponctualité désespérante avec laquelle reparaissent tous les ans,
dans les quotidiens, le récit d'intoxications de ce genre, est vraiment
de nature à mettre en doute l'utilité des efforts de vulgarisation
tentés pour répandre la connaissance des quelques espèces fongiques
véritablement mortelles. La rubrique «empoisonnements par les
champignons» n'est donc pas près de disparaître des faits-divers.
Devant la persistance de cet état de choses, il nous semble utile de
donner des indications détaillées sur les symptômes de l'empoisonnement
et le traitement rationnel qui, appliqué à temps, permettra de diminuer
le nombre des victimes.