topographique. La vallée de la Soummam est une coupure totale, jusqu’à
la base, entre le Djurdjura et les Babor. Elle est orientée en moyenne
nord-est-sud-ouest depuis la mer jusqu’à Akbou et Sidi-Mansour. Là elle
se raccorde, par un angle brusque, à sa continuation, la vallée de
l’oued Sahel qui court est-ouest vrai. Nous retrouvons là certainement,
avec un léger gauchissement, la croisée, si souvent mentionnée déjà des
deux directions longitudinale et transversale. Cette croisée est un
trait fort ancien du relief. La Soummam et surtout le Sahel étaient déjà
des vallées à l’époque oligocène, dont les dépôts de ruissellement en
tapissent le fond. La Soummam était un golfe miocène[186]. Évidemment
les accidents de cette croisée ont rejoué au miocène ; sans un
rajeunissement alpin de son relief pyrénéen on ne s’expliquerait pas la
saillie extrêmement accusée du Djurdjura qui domine tout le Tell (Voir
aussi dans la figure 16 le raccord en crémaillère de
l’oued Bou-Sellam avec l’oued Soummam, attestant un mouvement du sol
récent).
_L’importance humaine._ — La Soummam sépare deux Kabylies, très kabyles
toutes les deux, mais pourtant différentes ; au XVIe et XVIIe siècle on
disait les sultanats de Koukou et de Beni-Abbès ; on dit aujourd’hui la
grande Kabylie et la Kabylie des Babor. Dans la première Koukou (le
Couque des Européens) a perdu son rang de capitale. Mais dans la seconde
Beni-Abbès (le Labès des auteurs européens) n’a pas encore oublié son
ancienne prééminence. La grande Kabylie séparée du monde extérieur par
la muraille du Djurdjura est la moins évoluée, la plus intéressante pour
le touriste et l’ethnologue ; c’est elle qu’on a décrite de préférence.
(Le gros livre d’Hanoteau par exemple lui est consacré.) La Kabylie de
Beni-Abbès reste profondément elle-même, âprement attachée à ses façons
d’être, inabordable à la colonisation européenne ; c’est là au village
de Lafayette, par exemple, qu’on signale les phénomènes de récupération
du sol par l’indigène les plus curieux peut-être de toute l’Algérie.
Pourtant cette Kabylie de Beni-Abbès a des relations plus faciles que
l’autre avec le reste de l’Algérie ; elle est le pays par excellence du
colporteur kabyle qu’on rencontre partout ; elle est moins démocratique
et moins irrémédiablement fragmentée ; la famille des Moqrani y a
prolongé jusqu’à nos jours la dynastie et l’organisation du sultanat de
« Labès » ; on y compte davantage avec les événements du monde
extérieur, c’est à Beni Abbès qu’a éclaté l’insurrection kabyle de 1871.
Cette originalité réelle des deux Kabylies voisines ne doit pas
cependant nous fermer les yeux sur le lien qui les unit, lien de langue,
de race, de culture et de société communes ; lien nettement historique.
Ces Kabylies furent au moyen âge le principal appui, le dernier réduit,
du grand royaume Sanhadja, le représentant national de la société
berbère sédentaire ; l’histoire de ce royaume a un rapport étroit avec
Bougie et la coupure de la Soummam.
_La Kalaa et Bougie._ — Le fond de la Soummam, le point où elle se
raccorde avec l’oued Sahel, n’est plus très éloigné du Hodna, une
soixantaine de kilomètres à vol d’oiseau. Et des cols très accessibles
entaillent dans cette direction ce qui reste à franchir des chaînons de
l’Atlas. C’est d’abord le défilé fameux des Biban à travers la chaîne du
même nom. Au delà c’est la large plaine de la Medjana couverte de
moissons, puis la très large brèche par laquelle l’oued Ksob va
rejoindre le Hodna (fig. 45).
Partout ailleurs entre la Mitidja et la plaine de Bône les Kabylies
montueuses et boisées ferment l’accès de la mer aux Hauts Plateaux et
aux hautes plaines de l’intérieur. Sur ce point seulement, par la
Medjana et la Soummam s’ouvre un grand chemin facile, avec le port de
Bougie au bout. C’est une route très importante, de grands souvenirs
historiques y sont attachés.
A son extrémité méridionale, à son débouché sur le Hodna, dans le
Maadid, le royaume Sanhadja eut l’une de ses deux capitales, la Kalaa
des Beni-Hammad ; (l’autre capitale était Achir du Tittéri). La
Kalaa[187], dont la tour de guet est encore debout, une place militaire
très forte comme son nom l’indique, se dressait là, au contact de la
plaine et de la montagne, gardant la porte de l’oued Ksob, face à la
brèche d’assaut de Biskra, par où montait l’ennemi, le grand nomade
saharien.
L’histoire nous dit par le menu comment la Kalaa, à la longue, ne put
pas tenir. Le royaume Sanhadja des Beni-Hammad se replia sur lui-même.
Sa capitale fut transportée à Bougie, à l’autre extrémité de la
grand’route. Et pourtant au voisinage de son extrémité hodnéenne, à
Beni-Abbès et à la Medjana, un centre urbain et de commandement a
persisté jusqu’à nos jours avec les Moqrani héritiers des sultans de
_Labès_.
La Kalaa, Beni-Abbès, Bougie, ce chapelet de capitales, jalonnent une
transversale de l’Atlas tellien ; c’est un pendant d’Achir, Médéa,
Miliana, Cæsarea, Alger, ou bien encore de Tlemcen, Siga.
[Note 186 : Voir no 115 les très curieuses figures 92, p. 419 et 93 p.
421.]
[Note 187 : No 25.]
CHAPITRE IX
TIARET
Il reste à mentionner une dernière transversale, jalonnée elle aussi par
des capitales actuelles ou défuntes. Elle court à peu près sous le
méridien de Tiaret, et elle coupe l’Algérie des plaines littorales en
deux compartiments bien distincts (fig. 28).
_La Mina._ — L’axe est la vallée de la Mina ; sur son importance comme
ligne de démarcation on a déjà dit l’essentiel, longuement. Le front de
la meseta sud oranaise court de la Moulouya à la Mina. La vallée moyenne
de la Mina, en aval et en amont de Prévost-Paradol est dissymétrique.
Sur sa rive gauche les causses calcaires s’étendent au loin. A quelque
distance sur sa rive droite les plissements de l’Atlas proprement dit
apparaissent. L’orientation générale de la Mina à travers l’Atlas est
sud-est-nord-ouest. Or dans cet Atlas algérien occidental le grand fossé
des plaines sublittorales, comme les chaînons qui l’encadrent, ont une
orientation générale nord-est sud-ouest. La croisée à peu près
orthogonale des deux directions est donc bien nette le long de la Mina.
Autour de Prévost-Paradol le bord des causses dessine un redan, et les
plis de l’Atlas un rebroussement. A ce rebroussement correspond, au
point précis où il se produit, un gros affleurement éruptif (gorges de
Temda) (fig. 28).
Si nous nous reportons au bord de la mer, dans la prolongation de la
vallée de la Mina, cela nous mène à l’embouchure du Chéliff. Elle aussi
la basse vallée du Chéliff est dissymétrique. Sur sa rive droite pitonne
l’extrémité du Dahra, région de collines accusées, déjà presque de
montagnes, où le crétacé affleure largement. Sur sa rive gauche s’étend
le plateau à peine ondulé de Mostaganem, qui est tout entier de sables
et grès tendres pliocènes, souvent décomposés ou transposés en dunes.
Il court donc bien là, de Tiaret à la mer, le long de la Mina, un grand
accident transversal qui coupe l’Atlas en deux compartiments. Et ces
deux compartiments sont très différenciés.
Assurément le grand fossé des plaines sublittorales court de la Mitidja
au Rio Salado, il fait l’unité indéniable de l’Algérie occidentale, mais
il faut distinguer à l’est et à l’ouest de la Mina.
La vallée du Chéliff est une plaine magnifique, large, basse et
continue, le long de laquelle les influences occidentales s’insinuent
jusqu’aux portes d’Alger à travers les montagnes. Mais ces montagnes,
qui encadrent le Chéliff, sont très sérieuses. L’Ouarsenis et le Zaccar
sont dans le Tell occidental une sorte de rappel de l’oriental. Ce sont
de vieux plis pyrénéens, contemporains des Biban ou du Djurdjura,
étroitement apparentés avec l’Atlas de Blida. L’Ouarsenis est déjà
dessiné dans la carte paléogéographique du bras de mer suessonien.
L’Ouarsenis et le Zaccar sont restés l’un et l’autre de grandes îles
émergées pendant toute la durée des mers miocènes. Leur altitude qui
approche parfois de 2000 mètres, les vallées torrentielles qui les
entaillent profondément, leurs forêts (la célèbre forêt de cèdres de
Teniet-el-Haad par exemple), leur peuplement par des tribus
berbérophones qui se donnent à elles-mêmes le nom de Kabyles, si
différentes qu’elles soient d’ailleurs des kabyles orientaux ; tout cela
fait de ces longues chaînes une double cloison étanche entre les Hauts
Plateaux et la mer. Des uns à l’autre, en fait, on ne passe nulle part
entre le Tittéri et Tiaret. La route de Teniet-el-Haad n’est pas un
grand chemin de communication. Les blés du Sersou, qui poussent dans le
département d’Alger, ont pour métropole économique Tiaret, sous-
préfecture du département d’Oran, et ils ne peuvent s’écouler que par le
chemin de fer de la Mina.
Au delà de la Mina tout change brusquement. Ce sont les plaines
oranaises, encadrées de chaînons pliocènes, un pays d’hydrographie
ébauchée, le coin le plus jeune de l’Atlas, d’âge postalpin.
D’ailleurs le bord de la Meseta sud oranaise serre la Méditerranée de
très près. L’Atlas proprement dit, la chaîne plissée, est réduite à une
épaisseur de 50 à 60 kilomètres ; c’est à peu près la moitié de sa
largeur normale dans le reste de l’Algérie. Les plaines très étalées
occupent d’ailleurs quelque chose comme la moitié de cette superficie
déjà si réduite. Et les sommets les plus élevés n’atteignent pas tout à
fait 1000 mètres. C’est une déchéance extrêmement marquée. On pourrait
presque parler d’une interruption de la chaîne ; à coup sûr elle
n’existe plus comme obstacle de Tiaret à Tlemcen. Il y a là une brèche
de 200 kilomètres d’étendue par laquelle les Hauts Plateaux ont libre
accès à la mer. Rien de pareil ne se retrouve dans tout le reste du
Maghreb. Ici la steppe vient toucher la Méditerranée. L’affaiblissement
du relief, et le défilement derrière les hauts massifs marocains ont
pour conséquence une diminution dans la moyenne annuelle des pluies. A
travers les collines nues les hommes de la steppe Zénètes et Arabes ont
étendu leur domination jusqu’à la côte et c’est par là, en franchissant
la trouée de Taza, qu’ils sont arrivés au Maroc. Ce coin du Tell si
particulier est l’Oranie proprement dite.
_Royaume de Tiaret._ — Entre ces compartiments de l’Atlas très vivement
contrastés, la vallée de la Mina est un lieu de villes et de capitales
historiques, suivant une loi qui semble se vérifier dans tout le Tell.
Le grand moment ici se trouve avoir été l’époque byzantine et le haut
moyen âge berbère. Sur la première l’archéologie seule nous renseigne.
Il y a dans la haute Mina à mi-chemin environ sur la route entre Palah
et Frenda, des mausolées en forme de pyramides, que les indigènes
appellent les Djedar. Ils rentrent dans la même catégorie que le tombeau
de la Chrétienne et le Medracen. « Ces mausolées, dit Gsell, semblent
contemporains de l’époque byzantine ; ce sont sans doute les tombeaux
d’une dynastie indigène[188]. »
C’est un peu vague ; encore que le fait même ait la solidité d’un
monument. Nous trouvons dans tous les historiens arabes des
renseignements infiniment plus précis sur un autre royaume de la haute
Mina, celui de Tiaret. Le nom de Tiaret apparaît dès le début de la
conquête arabe. C’est une des deux régions d’Algérie où Sidi-Okba ait eu
à faire un gros effort militaire (l’autre étant le seuil de Biskra). Le
nom de Tiaret est associé à celui des Kharedjites. A partir de 761 après
J.-C. Tiaret est la capitale d’un grand royaume berbère indépendant de
confession Kharedjite (on dit aussi Ibadhite), qui dura jusqu’à 910.
C’était un grand royaume ; puisqu’il s’étendait certainement jusqu’en
Tripolitaine (djebel Nefoussa). Ç’a été l’empire du Sahara et des
steppes.
De nos jours quand Abd-el-Kader a ressuscité pour quelques années un
empire de nomades dans l’Oranie, il a été conduit de suite à installer
une de ses deux capitales à Tiaret (l’autre étant à Mascara, centre de
sa tribu natale).
Sur la transversale de la Mina ce sont les hauts de la rivière qui ont à
travers l’histoire le monopole des capitales impériales. Mostaganem est
une très vieille ville, mentionnée par El-Bekri, mais elle n’a jamais eu
de grandes destinées. Entre Tiaret et la mer on retrouve bien la route
des invasions et du commerce jalonnée par des souvenirs historiques et
des ruines. Sur la rivière même, dans la région de Prévost-Paradol, à
Souamat[189], dans une situation très forte, les archéologues signalent
une grande ville dont ils ignorent le nom, mais qui est romaine de très
basse époque (une inscription est du Ve siècle). Peut-elle avoir un
rapport avec les Djedar. Il semble que ce soit, de toute la feuille 33,
les ruines antiques de beaucoup les plus importantes (fig. 28).
Les historiens et les géographes arabes nous ont laissé des noms de
ville, dont l’emplacement exact n’est pas identifié. El-Batha, Chelif
des Beni-Ouatil, qui furent approximativement les ancêtres du Relizane
actuel : El-Ghozza qu’el-Bekri appelle le Sahel (le littoral) de Tiaret,
et qui semble avoir des rapports géographiques avec la jolie petite
ville actuelle de Mazouna. A lire Ibn-Khaldoun il semble que le point
important, dominant la route entre Tiaret et la mer, ait été le plateau
de Mindas (aujourd’hui Mendez[190]) sur les crêtes qui dominent la Mina
à l’est. A coup sûr le grand chemin historique passe par là, et on
s’est, à maintes reprises, disputé Mindas les armes à la main.
[Note 188 : No 8, feuille 53, alinéas 66, 67, no 62, t. II, p. 418,
planches CIV, CV, CVI.]
[Note 189 : No 8, feuille 33, alinéa 3. Ruines Romaines de Fig. 28.]
[Note 190 : No 53.]
LIVRE VI
LES RÉGIONS NATURELLES ALGÉRIENNES
* * * * *
_But poursuivi._ — Dans le présent petit livre, on a tenu un grand
compte d’analogies entre la structure du Sahara et celle de l’Algérie.
Dans l’Atlas tout entier on a retrouvé des directions transversales à la
chaîne qui ont une parenté avec la direction des grands accidents dans
le Sahara algérien.
Il faut rappeler que l’auteur s’est beaucoup occupé de ce Sahara : les
conclusions formulées peuvent donc avoir un lien avec la personnalité de
l’auteur, et tenir un peu du parti pris involontaire.
Il est facile cependant de regarder la question d’un point de vue
impersonnel, tout à fait général. C’est celui auquel s’est placé, à
maintes reprises, avec prédilection, feu G.-B.-M. Flamand[191], un autre
saharien, il est vrai mais auquel se sont ralliés beaucoup de géologues,
qui n’étaient pas sahariens du tout : M. Savornin par exemple[192].
Même lorsqu’il est recouvert d’un placage crétacé le Sahara algérien est
essentiellement une pénéplaine primaire, hercynienne. Ce sont les
directions des plis hercyniens qui conditionnent l’orographie. Dans
l’Atlas le placage secondaire et tertiaire est bien plus puissant et
bien plus continu : la pénéplaine primaire est à peu près complètement
soustraite à l’observation. Il faut noter cependant que cette continuité
du placage est fonction du climat désertique ou steppien prolongé à
travers les âges géologiques. Dans ce pays de chotts où les bassins
fermés se sont succédé depuis le trias il n’y a pas eu d’érosion
puissante et ancienne avec la mer comme niveau de base. C’est pour cela
que le placage s’est conservé, bien plutôt qu’à cause de sa puissance
propre, qui n’est peut-être pas somme toute, extrêmement grande. Tout se
passe comme si la pénéplaine hercynienne, inobservable il est vrai, mais
partout présente en profondeur, dans la totalité de l’Atlas, Tell
compris, ne cessait pas d’avoir une importance, décroissante
naturellement vers le nord, mais partout indirectement sensible, et même
considérable. A ce compte elle ferait l’originalité de l’Atlas, comparé
aux autres chaînes alpines. La résistance du substratum expliquerait
l’impuissance des géologues à retrouver jusqu’ici dans l’Atlas ces amas
de nappes empilées, qu’ils y ont justement cherchées avec ardeur parce
qu’elles sont caractéristiques des Alpes. L’existence de directions
hercyniennes dans le substratum rigide expliquerait les croisées
orthogonales, les plis courts et individuellement aberrants de la
direction générale dans l’Atlas saharien, la confusion des plis
telliens, et enfin la juxtaposition de compartiments, séparés par des
transversales, et qui ont joué indépendamment, chacun pour son compte.
Il est bien entendu, cependant, qu’on n’a pas été guidé dans le présent
travail par cette idée générale, et on n’a pas non plus la prétention
d’y aboutir. Elle concerne les géologues, elle est de leur domaine,
c’est à eux de l’établir ou de l’infirmer. On s’est efforcé constamment
de faire état exclusivement des faits géologiques établis par le
consensus des techniciens.
On ne songe pas un instant à apporter une solution originale au grand
problème orogénique de la surrection de l’Atlas. Le but qu’on s’est
proposé est beaucoup plus modeste, il est de géographie descriptive. On
a voulu débrouiller, classer, dégager des régions naturelles.
_Régions naturelles._ — Le concept de la région naturelle est mixte, de
géographie physique à la fois et de géographie humaine. Entre la
structure du sol et la distribution des groupes humains on admet qu’il y
a un lien. Et l’idée n’est certainement pas inexacte, pourvu qu’on ne
l’applique pas avec une rigueur mathématique.
En essayant de résumer et de grouper les données géologiques acquises
nous avons abouti à reconnaître et à délimiter un certain nombre de
compartiments, en rapport avec la structure physique de l’Algérie. Ces
compartiments sont-ils des régions naturelles ? Chacun d’eux a-t-il une
tendance à être peuplé par un groupe humain distinct ?
A cette question, dans le courant du présent travail et à maintes
reprises déjà, on s’est trouvé amené à donner des réponses de détail. Il
est possible, en guise de conclusion, d’esquisser une réponse
d’ensemble.
Il ne faut pas perdre de vue que l’histoire de l’Algérie est inconnue.
Les éléments en existeraient, mais ils n’ont pas été mis en œuvre.
Lorsqu’on parle d’une province française, et par exemple de la
Normandie, tout le monde sait implicitement en gros ce que furent les
Normands. Mais si on voulait donner à une région algérienne le nom de
Zénétie, qui donc dans le grand public a jamais entendu parler des
Zénètes ? et parmi les orientalistes eux-mêmes combien y a-t-il
d’érudits qui en ont une idée un peu précise ? A propos de régions
naturelles en Algérie il ne faut donc pas espérer tirer de l’histoire la
même assistance que chez nous.
On compte s’appuyer sur la distribution en Algérie des deux langues,
berbère d’un côté et arabe de l’autre. C’est une base qui, au premier
abord, pourra paraître assez fragile. Le choix en est susceptible de
choquer doublement nos habitudes d’esprit.
D’abord nous autres occidentaux, quand nous envisageons le Maghreb, ses
habitants nous paraissent former un bloc, le bloc des musulmans, des
orientaux. Puis, chez nous-mêmes, dans notre France, nous n’attribuons
pas une grande importance aux limites de dialectes, et par exemple dans
notre Bretagne à la limite qui sépare la Bretagne bretonnante de
l’autre.
L’Algérie pourtant n’est pas la France. On sait bien, après tout, en
gros, les haines millénaires qui séparent les Berbères et les Arabes.
« Ils sont aussi différents que les Français et les Allemands », disait
un indigène. Dans ce pays oriental, où notre sentiment national n’est
pas né, ces deux groupes sont ce qui se rapproche le plus de deux
nations.
On croit que leur représentation cartographique est importante : on
croit même qu’elle est un résumé graphique de toute l’histoire depuis
2000 ans. Mais enfin, à supposer qu’on se trompe, il reste une chose
certaine, c’est que la carte des langues en Algérie a un rapport avec la
structure, telle que nous l’avons décrite.
_La carte des langues._ — La répartition des deux langues en Algérie se
trouve être connue d’une façon satisfaisante. Il a été fait là-dessus,
en 1860 et en 1912, deux enquêtes officielles, confiées aux
administrateurs et aux officiers de bureaux arabes ; et chacune de ces
enquêtes a abouti à la publication d’une carte[193]. Il n’y a aucun lien
entre ces deux enquêtes, et il y a un accord satisfaisant entre leurs
résultats. Les deux cartes dressées à un demi-siècle d’intervalle se
superposent dans les grandes lignes. Un ou deux petits points
resteraient peut-être en suspens et exigeraient un supplément
d’enquête : mais il s’agit de détails qui n’ont pas d’intérêt à notre
point de vue actuel. En gros, sans contestation possible, la position
respective des deux dialectes en Algérie est parfaitement connue (fig.
46).
On l’a reproduite dans la figure ci-jointe, mais on ne s’est pas
contenté d’y utiliser des documents proprement algériens. On y a
schématisé la distribution des Berbérophones dans le Maghreb, Tunisie et
Maroc compris.
Il est tout à fait certain que la Tunisie tout entière est pratiquement
de langue arabe. Au Maroc il est non moins certain que les Berbérophones
couvrent une énorme superficie et on sait à peu près laquelle. Ils sont
groupés tout le long de la frontière algérienne, dans les hautes
montagnes de l’Atlas et du Riff. Ces données assurément n’ont pas la
précision de celles que nous avons sur l’Algérie, elles sont néanmoins
suffisantes. Bien entendu c’est de l’Algérie qu’il s’agit, et non pas de
la Tunisie ni du Maroc. Mais le cadre des pays voisins est indispensable
pour interpréter la carte des dialectes sur le sol algérien.
_Les lois du groupement._ — Depuis longtemps, depuis que nous sommes en
Algérie, cette distribution des dialectes a provoqué la curiosité ; on a
cherché à en dégager les lois.
Tout au début de notre occupation, au premier contact, on s’est arrêté à
cette idée générale très simple : les nomades sont Arabes et les
sédentaires sont Berbères. L’idée a croulé dès qu’on a vu un peu plus
clair. Les Touaregs, pour ne citer que cet exemple dans toute l’Afrique
du Nord sont la tribu la plus libre qui soit de toute influence arabe :
et ils sont en même temps les représentants typiques du grand nomadisme.
Plus tard on s’est arrêté à cette autre explication, très générale et
absolue : les plaines sont le domaine de l’Arabe conquérant. Les
Berbères vaincus ont été refoulés dans les montagnes et les lieux
inaccessibles. C’est une idée qui n’est pas encore tout à fait
discréditée. Pourtant si on y regarde de près on constate des faits
comme celui-ci. Sur les hautes plaines de Constantine vivent des
Chaouïa, qui sont des pasteurs nomades, logés sous la tente, et qui
parlent Berbère. Tout à côté d’autre part les montagnes qui entourent la
plaine de Bône sont peuplées par des indigènes qui cultivent la terre,
qui vivent dans des maisons, et qui ne parlent qu’arabe.
[Illustration : FIG. 46. — RÉPARTITION DE LA LANGUE BERBÈRE.
Le domaine de la langue arabe (en blanc sur la carte) sépare comme un
coin les deux domaines berbérophones.
Il correspond au domaine des hauts plateaux prolongé par celui des
plaines oranaises ; il est encastré entre de grands accidents physiques,
le seuil de Biskra, la ligne de la Moulouya. — Un autre domaine de
langue arabe, plus réduit et nettement distinct, a pour centre la plaine
de Bône. — Entre les deux, les Berbérophones Algériens sont groupés du
même côté de la grande ligne limite du horst Algérien (Biskra, Tiaret),
qui a été suivie par le limes de l’Empire romain. — Les groupes
Berbérophones principaux sont de vieilles régions naturelles, l’Aurès-
Numidie, les Kabylies. — Les brèches de langue arabe qui disjoignent les
groupes Berbérophones ont un rapport avec la situation des capitales
Sanhadja, Achir et Kalaa des Beni-Hammad.]
Notez que les deux idées qu’on vient d’exposer et de critiquer ne sont
pas complètement absurdes, tant s’en faut. Il est vrai qu’en gros les
nomades seraient plutôt arabophones. Il est vrai encore que les plaines,
les pays largement ouverts, seraient plutôt le domaine de la langue
arabe, et les montagnes d’accès difficile, faciles à défendre, le
domaine du dialecte berbère. Seulement ce sont des règles qui comportent
des exceptions éclatantes.
Un fait comme la distribution des langues à la surface de la planète est
fonction de l’évolution historique. Il a des causes multiples et
compliquées, il ne se laisse pas déduire mathématiquement d’un principe.
Pour essayer de le comprendre il faut l’analyser de près et le regarder
en détail.