Dans la même région, tout près, un exemple admirable illustre la

puissance de colmatage des oueds tunisiens. Le port d’Utique, très

exactement connu des historiens et des archéologues, est représenté

aujourd’hui par des ruines qui sont à 15 kilomètres de la mer. Il est

vrai que l’agent de colmatage est ici le plus grand fleuve de la

Tunisie, la Medjerda. L’Atlas archéologique de la Tunisie, feuille VII,

donne le tracé de l’ancien littoral. Il y a deux millénaires, le golfe

d’Utique, aujourd’hui comblé, était une indentation profonde de la côte,

une sorte de rias (fig. 40).

Le port de Tunis est à 10 kilomètres du rivage, au fond d’une lagune

sans profondeur, barrée du côté du large par une langue de sable. A

travers la lagune il a été nécessaire, mais facile, de tracer un chenal

qui donne accès aux plus gros paquebots jusqu’à la ville. Tout cet

appareil a bien l’allure d’un rias lui aussi, d’un rias très envasé.

Tels sont les détails de la côte tunisienne ; on ne trouve rien de

pareil en Algérie, sauf cependant à l’est de Bône. Au voisinage du petit

port de la Calle, entre Bône et la Tunisie, la côte a un caractère

nettement tunisien.

Cette région, qui est excentrique, assez mal accessible, est parmi les

moins connues de l’Algérie. Il n’en existe pas encore de carte

géologique détaillée. Pourtant nous avons la très bonne carte

topographique au 50000e et j’ai eu l’occasion de voir le terrain.

A côté de la Calle, à l’est et à l’ouest, deux lagunes s’étendent

profondément à l’intérieur des terres, de 7 à 10 kilomètres. Ce sont le

lac Tonga et le lac Melah ; chacun d’eux est relié à la mer par un

goulet ; chacun d’eux a la forme d’un ovale allongé vers l’intérieur des

terres. La côte en cet endroit n’est pas le moins du monde basse,

marécageuse et lagunaire ; elle est tout le contraire, haute, rocheuse,

abrupte. Les deux lacs sont des conques sculptées dans le roc, sculptées

évidemment par l’érosion subaérienne ; des vallées fluviales envahies

par la mer. Les lacs Melah et Tonga sont trop envasés pour être utilisés

comme ports ; Melah, je crois, est affermé pour la pêche ; les mulets,

remontant par le goulet, viennent s’y faire capturer en grandes bandes.

Tonga ne serait plus guère qu’une plaine marécageuse. Mais enfin ce qui

manque à tous les deux pour être Bizerte, ce n’est que la profondeur.

Bien plus que Bizerte ils sont dominés immédiatement par les montagnes ;

un réseau de torrents courts mais très rapides y aboutit directement ;

ils sont bien moins outillés que Bizerte pour se défendre contre

l’envasement. Mais enfin, essentiellement, ce sont des Bizerte.

L’analogie de forme avec leur illustre voisine apparaît d’un coup d’œil

sur la carte. L’étude du terrain confirme cette première impression et

paraît bien établir l’analogie profonde des structures (fig. 42).

[Illustration : FIG. 42. — LAC MELAH.

Le lac Melah est un pendant du lac de Bizerte ; c’est une vallée envahie

par la mer, mais qui a été moins bien protégée contre l’envasement. Il

est entre la Calle et Bône. La côte de rias envasés va donc jusque vers

Bône.

Le fleuve qui a sculpté le lac Melah pourrait avoir été l’oued Kébir. Le

lac est rellié à l’oued Kébir actuel par une vallée large, courte et

rectiligne, barrée par une curieuse coulée de sable dont l’origine n’a

jamais été étudiée (en noir sur la coupe de la figure).]

Le type tunisien de côte se prolonge donc en Algérie jusqu’au delà de la

Calle, c’est-à-dire approximativement jusqu’à Bône, jusqu’au point où le

talus sous-marin commence à s’élargir en socle continental.

Au delà vers l’ouest, sur toute l’étendue de la côte algérienne, on ne

croit pas qu’il y ait un seul détail du modelé côtier qui puisse

rappeler Bizerte, et suggérer l’idée d’une vallée envahie par la mer. Et

on ne croit pas que cette lacune soit fortuite.

On n’ignore pas que les belles études du général de Lamothe sur les

côtes d’Algérie se sont étendues jusqu’à Bône. Leurs résultats viennent

d’être confirmés en ce qui concerne la région de Bône et de la Calle par

MM. Depéret et Joleaud[180]. Il semble établi qu’on retrouve jusqu’à la

frontière tunisienne (et peut-être au delà sur toute la côte tunisienne)

les mêmes lignes de rivages anciens et les mêmes terrasses d’abrasion

que le général de Lamothe a étudiées plus à l’ouest ; on les retrouve

aux mêmes niveaux[181]. A ce point de vue il n’y a aucune différence

signalée à l’est et à l’ouest de Bône.

La contradiction naturellement doit être apparente. Si comme on le

croit, les deux ordres de faits sont aussi réels l’un que l’autre, il

faudra bien qu’ils se concilient d’une façon quelconque. Il n’est pas

difficile d’ailleurs d’en imaginer une.

L’érosion qui a sculpté les rias envasés de la côte tunisienne est

apparemment plus ancienne que les dépôts de plages, pliocène, par

exemple ; il y a de bonnes raisons en effet de la croire vieille. Sur

cette côte à l’est de Bône le colmatage a eu le temps d’effacer presque

complètement les caractères des côtes à rias ; on ne les retrouve qu’à

l’analyse du modelé. Dans la région même de la Calle la carte[182]

suggère l’idée que l’érosion qui a sculpté le lac Melah est assez

vieille pour n’avoir aucun rapport avec l’hydrographie actuelle. La

rivière du pays de beaucoup la plus importante est l’oued Kébir. A voir

la carte on peut admettre que cet oued, dans le passé, a creusé et suivi

successivement deux vallées très divergentes, avant l’actuelle qui

serait la troisième. Aujourd’hui, il coule d’est en ouest, parallèlement

à la côte, dans la direction de Bône. Jadis il semble bien avoir coulé

nord-sud et avoir abouti droit au Mélah, dont il serait donc

responsable. Mais à un moment donné, il semble avoir suivi une direction

intermédiaire nord-ouest. La carte montre dans cette direction un sillon

jalonné par un long cordon de dunes (fig. 42).

On ne fait qu’indiquer l’idée à titre hypothétique ; il y aurait peut-

être là un petit sujet d’une étude qui reste à faire. Le fait auquel on

tient et qu’on espère avoir établi est simplement celui-ci.

La côte tunisienne a tous les caractères, imparfaitement effacés par le

temps, d’une côte de rias. Le fait n’est pas seulement incontestable,

croit-on. Mais encore il est implicitement très connu. Aucun autre port

nord-africain n’a la célébrité de Bizerte, qui est une vallée envahie

par la mer. La côte tunisienne, à ce point de vue, fait donc avec

l’algérienne un contraste absolu : ce sont deux compartiments qui ont

plus ou moins joué indépendamment l’un de l’autre.

La limite entre les deux est au delà de la Calle vers Bône ; et que la

limite soit justement en ce point on pouvait le prévoir à l’inspection

de la carte bathymétrique.

On le vérifie d’ailleurs en considérant l’intérieur du pays et la

structure de l’Atlas.

[Note 172 : No 40, p. 119.]

[Note 173 : No 80.]

[Note 174 : No 116, t. I, p. 289.]

[Note 175 : No 80.]

[Note 176 : No 86, p. 220 et no 85, p. 53.]

[Note 177 : No 20.]

[Note 178 : No 10.]

[Note 179 : No 21, p. 59 et 60.]

[Note 180 : No 73.]

[Note 181 : Voir cependant Déperet et Joleaud, t. I, p. 5 « La faiblesse

des altitudes des plages, etc. » No 73, p. 5.]

[Note 182 : No 6, feuille Blandan (18).]

CHAPITRE VII

LA PLAINE DE BONE

_L’Edough et la croisée orthogonale._ — Le Tell des Kabylies prend fin à

Bône exactement et brusquement, avec le massif ancien de l’Edough. On y

retrouve tous les caractères des Kabylies au grand complet, les vieux

schistes, les roches éruptives, les grès éocènes, tout cela couvert de

forêts, pitonnant jusqu’à un millier de mètres, confus, massif, et

descendant à la mer en falaises abruptes. Et c’est fini, on ne retrouve

absolument plus rien d’analogue au delà dans l’est.

Sous le méridien de Bône c’est d’ailleurs tout l’Atlas tellien qui

finit, et qui est relayé par l’Atlas saharien. Cette substitution se

fait à peu près vers Guelma-Duvivier ; là finit la chaîne numidique,

dernière coulisse de ce que nous avons appelé sierra des Kabylies. Au

delà vers l’est il y a une torsion brusque des plissements montagneux

(fig. 43).

La sierra des Kabylies, sur toute sa longueur, est orientée est-ouest

vrai, depuis le Djurdjura, avec une remarquable constance. Au delà de la

basse Seybouse, en aval de Duvivier, sur la rive droite, tous les

chaînons courent dans une direction toute différente vers le nord-est.

C’est la direction des chaînes de l’Aurès.

L’existence d’une cassure transversale à l’Atlas est donc évidente.

L’Edough se termine à l’est, entre Bône et le cap de Garde par une ligne

remarquablement droite, exactement orientée nord-sud. La basse vallée de

la Seybouse en aval de Duvivier en est la prolongation précise.

Au sud de l’Edough la ligne terminale, qui sectionne brutalement

l’Edough et qui l’isole, fait un angle droit avec la ligne Duvivier-cap

de Garde. C’est la croisée orthogonale des accidents nord-sud et est-

ouest, déjà si souvent signalée.

C’est dans ces conditions qu’à la Kabylie définitivement terminée

succède, sur la côte algérienne, la plaine de Bône ; et le contraste ne

pourrait pas être plus complet.

_La plaine._ — La plaine est très grande, elle a une centaine de

kilomètres d’est en ouest ; dans la direction du sud, le long de la

Seybouse, l’altitude croît si lentement que Guelma, la dernière ville du

Tell est à 200 mètres seulement au-dessus du niveau de la mer.

Comparée aux autres plaines sublittorales d’Algérie, celles de l’ouest,

à la Mitidja, aux plaines oranaises, la plaine de Bône a certainement

son originalité. On essaiera d’en rendre compte, sous cette réserve que

le sujet est dangereusement vierge ; il n’y a jamais eu d’étude

sérieuse.

[Illustration : FIG. 43. — LA PLAINE DE BÔNE.

C’est une plaine sublittorale, qui a de l’analogie avec celles de

l’Algérie occidentale, et qui en a aussi avec les plaines du littoral

Tunisien ; mais qui n’a aucun rapport avec le reste de l’Algérie

orientale, les Kabylies. Un compartiment nouveau commence aux environs

de Bône.]

Ce que la plaine de Bône a de particulier c’est son hydrographie. Les

archéologues admettent que la Seybouse a déplacé son embouchure de 6 ou

7 kilomètres vers l’ouest depuis l’antiquité. L’ancien cours est encore

bien reconnaissable, il se détache du fleuve actuel au village de

Randon[183].

La plaine entière est semée de marais et d’étangs parmi lesquels le plus

étendu est le lac Fetzara. Une hydrographie incertaine et beaucoup d’eau

stagnante cela n’aurait rien à soi tout seul de bien particulier. Toutes

les autres plaines sublittorales présentent les mêmes caractères. Mais

voici qui est nouveau. Les rivières, les marigots, les canaux naturels,

les étangs de la plaine de Bône sont navigables en hiver, dans la saison

des crues. On peut y circuler d’un bout à l’autre de la plaine en canot

automobile. Et on le fait d’autant plus volontiers qu’à ce moment-là les

communications de terre ferme sont sujettes à des interruptions. Par ces

chenaux, à ces mêmes époques de crues, les poissons de mer remontent

très loin jusqu’au cœur de la plaine ; même les plus gros poissons, le

loup par exemple (_laprax lupus_) ; on prend des loups dans l’oued

Kebir. Le lac Oubeira, qui communique avec la mer par l’oued Kebir et

qui est à une cinquantaine de kilomètres de l’embouchure, est

empoissonné de mulets. Ils s’y sont acclimatés à l’eau douce, et sont

devenus légèrement différents du poisson de mer. Ils y sont une faune

assez vivace pour avoir fait l’objet d’un commerce d’exportation, à

destination de l’Allemagne, dit-on, avant la guerre.

Ce sont là des conditions uniques en Algérie ; on ne connaît rien de

semblable, ni même qui en approche, dans toutes les plaines

sublittorales de l’ouest. Une conséquence est l’insalubrité de Bône,

célèbre dès l’antiquité. Saint Augustin est mort de la Malaria[184]. Une

autre conséquence serait-elle ce fait incontestable que la race bovine

autochtone la plus célèbre d’Algérie est celle de Guelma ? Et quoi qu’il

en soit des conséquences, quelle peut bien être la cause ?

Sur les montagnes avoisinantes la moyenne annuelle des pluies est assez

élevée (de 600 à 800 millimètres) ; moindre pourtant qu’en Kabylie (1

mètre) ; et en somme à peu près comparable à celle des montagnes qui

entourent la Mitidja. Il faut chercher ailleurs.

Les indigènes de Bône emploient pour désigner leurs marigots le mot

_Khelidj_. C’est un mot arabe très connu : il paraît correspondre

exactement assez à notre mot canal ; on dit le khelidj de Suez. Dans la

plaine de Bône un khelidj a en effet l’aspect de ce que nous

appellerions un canal, un fossé, à cela près qu’il faut écarter toute

idée de travail humain.

Dans la plaine d’alluvions c’est un fossé en effet profond en général de

plusieurs mètres et à peine plus large, à bords à pic et à fond plat, en

forme d’auge. Un khelidj est toujours bordé d’arbres en double rangée,

on le reconnaît de loin à la ligne sinueuse de verdure qui dessine son

tracé, le lacis des racines maintient le bord du fossé mieux que ne

ferait un mur. En été, quand les khelidj ne sont pas tout à fait à sec,

on y voit tout au fond des flaques d’eau vaseuses, où grouillent les

grenouilles, les tortues et les barbots. En hiver, après les pluies, ils

sont remplis jusqu’au bord ; par-dessus leur bord l’eau s’étale en

inondation d’épaisseur pelliculaire ; mais dans le khelidj même un

bateau d’un mètre ou deux de tirant d’eau passe comme il veut. Dans les

khelidj on ne voit que de la vase, pas le plus petit caillou roulé, pas

même un grain de sable, rien qui permette de croire que l’eau court avec

une force capable de déplacer le poids le plus léger. L’eau des khelidj

est quasi stagnante, elle s’écoule avec la plus grande lenteur. Voici un

chiffre. Le long de l’oued el-Kebir, qui est tout entier un khelidj, la

courbe de 10 mètres sur la carte au 50000e croise l’oued à 43 kilomètres

de son embouchure ; ce qui donne une pente de 0,00023. Et notez que

l’oued el-Kebir, qui est après tout une rivière vivante, a sûrement la

pente la plus accentuée de tous les khelidj. Le dessin des khelidj à

travers la plaine de Bône est très compliqué ; c’est une croisée, un

lacis, un chevelu de marigots dans tous les sens. Beaucoup sont des

culs-de-sac. Il en est qui sont fermés à leurs deux bouts. L’idée

qu’évoque ce dessin serait peut-être celui d’un lacis de fossés de

drainage artificiellement creusés à travers une plaine marécageuse.

Mais, bien entendu, la main de l’homme, à n’importe quel moment du

passé, est tout à fait étrangère à ce qui aurait été un travail immense,

inexécutable.

Notez que l’ancien cours de la Seybouse en aval de Randon porte le nom

de Khelidj, et il est pareil à tous les autres. Ceci tend déjà à nous

donner la solution du problème. Il semble évident que les Khelidj ont

été creusés par l’érosion de rivières ; la forme fossé aux bords à pic

est notoirement le premier stade de l’érosion fluviale, l’érosion en

coup de scie. Il paraît certain d’autre part que les rivières actuelles

sont parfaitement incapables de creuser des khelidj. Sous le régime

hydrographique actuel les khelidj n’auraient pas pu prendre naissance,

ils n’existeraient donc pas s’ils ne lui avaient préexisté, ils datent

d’un régime antérieur, ils sont l’œuvre de rivières disparues ; ces

vieilles rivières se distinguant des actuelles par une puissance érosive

plus considérable, cela signifie que leur niveau de base était plus bas

que l’actuel ; la mer a monté depuis le temps où les khelidj furent

creusés. De là vient la faiblesse de la pente et la lenteur d’écoulement

des crues.

Voilà un phénomène qui n’est pas du tout pour nous surprendre. Un

mouvement positif de la mer, c’est précisément ce qu’indique le dessin

des côtes tunisiennes, le modelé de Bizerte, celui des lacs Mélah et

Tonga. C’est là ce qui nous a paru faire l’originalité de la côte nord-

africaine à l’est de Bône, par rapport à la côte occidentale où toutes

les indications sans exception se rapportent à un mouvement inverse de

la mer. Les khelidj dans la plaine de Bône semblent bien porter le même

témoignage que le goulet de Bizerte.

Assurément nos conclusions ont été formulées après une étude beaucoup

trop sommaire du terrain. L’hydrographie de la plaine de Bône serait un

très beau sujet, et on n’a pas la prétention d’avoir fait autre chose

que l’effleurer. Mais enfin supposons ces conclusions incomplètes,

hypothétiques, voire erronées, la plaine de Bône elle-même, en tout cas,

n’est pas une erreur, ni une hypothèse. C’est un fait qui n’a pas besoin

d’être démontré. Et c’est une grande nouveauté pour qui vient de

l’ouest. On n’a rien vu de comparable depuis la Mitidja. Le régime des

plaines sublittorales recommence après une interruption de 350

kilomètres. Il se continue en Tunisie. La Tunisie tout entière est un

pays de plaines sublittorales.

_Affinités tunisiennes._ — La limite entre l’Algérie et la Tunisie est

moins brutale qu’entre l’Algérie et le Maroc, et moins rectiligne. Ici

on ne voit pas l’équivalent de la grande faille de la Moulouya, amenant

une dénivellation soudaine d’un millier de mètres, et coupant l’Atlas de

part en part. Le Maroc et l’Algérie sont deux pays qui se tournent le

dos, mais l’Algérie et la Tunisie se continuent et se pénètrent l’une

l’autre.

La zone de l’Aurès et de ses plateaux pourtant domine assez brusquement

les plaines tunisiennes. Un premier fait frappant est que dans cette

zone la frontière politique actuelle est assez exactement une frontière

linguistique. Les Chaouïa d’Algérie sont des Berbérophones.

On croit devoir donner ci-joint la coupe longitudinale de la Medjerda,

le grand fleuve tunisien, né en Algérie (fig. 44). Si on compare aux

autres profils d’oueds, épars dans différents chapitres de notre

travail, celui de la Medjerda est de beaucoup le plus concave de tous.

Entre Ghardimaou et la mer l’oued ne descend que de 200 mètres en 300

kilomètres ; pourtant ce profil si concave est bien loin d’être

régulier. Il est comme cassé en deux à Ghardimaou même. En amont de

Ghardimaou le crochet de Sidi-Bader est exceptionnellement aigu ; la

pente y passe brusquement de 4 à 16 pour 1000, c’est une dégringolade

subite. On sait qu’entre l’Algérie et la Tunisie la frontière douanière

passe à Ghardimaou. Ce profil de la Medjerda est bien peu de chose, et

il peut être dangereux de vouloir l’interpréter. Si tant est pourtant

qu’il ait un sens il paraît bien indiquer qu’entre les Hauts-Plateaux de

Khamissa, d’où descend la Medjerda d’une part, et les plaines

tunisiennes de l’autre, il y a quelque chose comme un contact anormal ;

il semble courir là un système de cassures plus ou moins fraîches.

[Illustration : FIG. 44. — PROFIL EN LONG DE LA MEDJERDA.

En amont de Souq Ahras (hautes plaines Algériennes), et en aval de

Ghardimaou (plaines de Tunisie), la Medjerda a le profil régulièrement

concave d’une vieille rivière. Dans l’intervalle la pente rectiligne à

dents de scie accuse un torrent jeune.

Ce secteur correspond au talus frontière entre les hautes plaines

d’Algérie et la Tunisie ; avec sa minéralisation intense (Ouenza), et

avec son importance ethnographique (frontière des langues berbère et

arabe).]

Dans cet ordre d’idées il faut signaler tout le long de la frontière sur

les Hauts-Plateaux une minéralisation en fer extraordinairement

abondante ; là se trouvent le fameux gisement de l’Ouenza et beaucoup

d’autres (Bou-Khadra, Slata, Zrissa, Nabeur ; à Sidi-Bader aussi il y a

un filon de minerai).

Il est vrai que la direction de toutes les vallées ouvre des chemins de

pénétration mutuelle entre les Hauts-Plateaux de Constantine et les

plaines tunisiennes. Mais le contraste entre les deux reste assez

marqué. Il est beaucoup moindre dans la zone tellienne.

La plaine de Bône est dans l’Algérie orientale une sorte de prolongement

de la Tunisie. Entre les deux, les communications par terre sont

malaisées, une chaîne difficile et boisée s’interpose. Mais la plaine de

Bône comme les plaines tunisiennes est ouverte largement aux influences

maritimes, tandis que tout le reste de l’Algérie constantinoise a un

caractère continental, des Kabylies à l’Aurès.

Toute la région bônoise, y compris les montagnes qui encadrent la plaine

est arabophone comme la Tunisie. Et c’est le seul coin de l’Algérie

orientale où on parle arabe dans la famille ; tout autour de la région

bônoise, dans la Kabylie et dans la région aurasienne s’étend justement

la grande réserve de langue berbère.

Il y a deux millénaires que la plaine de Bône est la porte d’entrée en

Algérie des influences orientales. La persistance de la langue

carthaginoise y est attestée par saint Augustin jusqu’au Ve siècle après

J.-C.[185].

De nos jours l’originalité de Bône dans la province de Constantine

s’atteste par la rivalité des deux villes, on peut dire des deux

capitales. Dans son département Constantine n’a pas pu prendre la

prééminence qu’Alger et Oran ont prise chacune dans le sien. Elle n’a

jamais pu distancer franchement Bône, et la réciproque est vraie.

Ainsi est attestée à travers toute l’histoire le caractère étrange de

cette plaine bônoise qui jure avec le reste du Tell oriental.

[Note 183 : No 8, feuille no 9.]

[Note 184 : Possidius : _Vie de saint Augustin_ d’après no 8 texte

(59).]

[Note 185 : No 8, feuille 9, alinéa 59, p. 5.]

CHAPITRE VIII

BOUGIE

Le souci des directions transversales à l’Atlas nous a conduit à

reconnaître dans le Tell quatre divisions, quatre compartiments de

l’écorce terrestre qui paraissent avoir joué l’un par rapport à l’autre

avec une certaine indépendance. Il y en a deux très grands, le Tell des

Kabylies et celui des plaines sublittorales, encadrés entre deux petits,

la vallée de la Tafna et la plaine de Bône. Dans chacun des deux

premiers on peut encore indiquer avec certitude une division

transversale en deux sous-compartiments.

La région de Bougie coupe en deux les Kabylies (fig. 45).

_La coupure de Bougie._ — Le golfe de Bougie n’est qu’une baie en

faucille comme les autres. Mais c’est probablement la mieux échancrée de

toutes. Le port de Bougie, situé bien entendu à la place traditionnelle,

à l’abri de la corne occidentale, est probablement le port naturel le

moins mauvais de toute l’Algérie. Naturellement il est ouvert largement

aux vents et à la houle du nord-est, mais la haute muraille calcaire du

cap Carbon le déborde franchement au nord et le protège admirablement

contre les tempêtes de Noroît. Cette saillie très accusée du cap Carbon

est à retenir.

Que Bougie ait la signification d’une rupture transversale dans la ligne

des Kabylies, cela ressort avec une netteté particulière de la carte

géologique. Elle accuse une interruption large et totale des vieux

schistes et des grès éocènes, qui jouent un si grand rôle dans les

autres Kabylies. De l’association de roches qui est caractéristique du

paysage kabyle il ne reste ici que les calcaires liasiques puissants des

Babor, et une profusion de roches volcaniques. Ces dernières en relation

évidente avec l’échancrure profonde du golfe, le long de laquelle les

vieux schistes et les grès se sont abîmés au fond de la mer.

[Illustration : FIG. 45. — LA TRANSVERSALE DE BOUGIE.

Au nord les plaines de l’oued Sahel et de la Soummam (qui sépare le

Djurdjura des Babors) ; au Sud la plaine de la Medjana et la vallée de

l’oued Kçob ; elles accusent un mouvement de torsion où se retrouve la

croisée orthogonale des deux directions.

Là passe une grande route transversale qui réunit le Hodna et Bougie.

Cette route historique est longée de capitales et de forteresses. La

Kalaa des Beni-Hammad, la Kalaa des Beni-Abbès, Bougie.]

Structure de l'Algérie · 第 14 / 19 段