puissance de colmatage des oueds tunisiens. Le port d’Utique, très
exactement connu des historiens et des archéologues, est représenté
aujourd’hui par des ruines qui sont à 15 kilomètres de la mer. Il est
vrai que l’agent de colmatage est ici le plus grand fleuve de la
Tunisie, la Medjerda. L’Atlas archéologique de la Tunisie, feuille VII,
donne le tracé de l’ancien littoral. Il y a deux millénaires, le golfe
d’Utique, aujourd’hui comblé, était une indentation profonde de la côte,
une sorte de rias (fig. 40).
Le port de Tunis est à 10 kilomètres du rivage, au fond d’une lagune
sans profondeur, barrée du côté du large par une langue de sable. A
travers la lagune il a été nécessaire, mais facile, de tracer un chenal
qui donne accès aux plus gros paquebots jusqu’à la ville. Tout cet
appareil a bien l’allure d’un rias lui aussi, d’un rias très envasé.
Tels sont les détails de la côte tunisienne ; on ne trouve rien de
pareil en Algérie, sauf cependant à l’est de Bône. Au voisinage du petit
port de la Calle, entre Bône et la Tunisie, la côte a un caractère
nettement tunisien.
Cette région, qui est excentrique, assez mal accessible, est parmi les
moins connues de l’Algérie. Il n’en existe pas encore de carte
géologique détaillée. Pourtant nous avons la très bonne carte
topographique au 50000e et j’ai eu l’occasion de voir le terrain.
A côté de la Calle, à l’est et à l’ouest, deux lagunes s’étendent
profondément à l’intérieur des terres, de 7 à 10 kilomètres. Ce sont le
lac Tonga et le lac Melah ; chacun d’eux est relié à la mer par un
goulet ; chacun d’eux a la forme d’un ovale allongé vers l’intérieur des
terres. La côte en cet endroit n’est pas le moins du monde basse,
marécageuse et lagunaire ; elle est tout le contraire, haute, rocheuse,
abrupte. Les deux lacs sont des conques sculptées dans le roc, sculptées
évidemment par l’érosion subaérienne ; des vallées fluviales envahies
par la mer. Les lacs Melah et Tonga sont trop envasés pour être utilisés
comme ports ; Melah, je crois, est affermé pour la pêche ; les mulets,
remontant par le goulet, viennent s’y faire capturer en grandes bandes.
Tonga ne serait plus guère qu’une plaine marécageuse. Mais enfin ce qui
manque à tous les deux pour être Bizerte, ce n’est que la profondeur.
Bien plus que Bizerte ils sont dominés immédiatement par les montagnes ;
un réseau de torrents courts mais très rapides y aboutit directement ;
ils sont bien moins outillés que Bizerte pour se défendre contre
l’envasement. Mais enfin, essentiellement, ce sont des Bizerte.
L’analogie de forme avec leur illustre voisine apparaît d’un coup d’œil
sur la carte. L’étude du terrain confirme cette première impression et
paraît bien établir l’analogie profonde des structures (fig. 42).
[Illustration : FIG. 42. — LAC MELAH.
Le lac Melah est un pendant du lac de Bizerte ; c’est une vallée envahie
par la mer, mais qui a été moins bien protégée contre l’envasement. Il
est entre la Calle et Bône. La côte de rias envasés va donc jusque vers
Bône.
Le fleuve qui a sculpté le lac Melah pourrait avoir été l’oued Kébir. Le
lac est rellié à l’oued Kébir actuel par une vallée large, courte et
rectiligne, barrée par une curieuse coulée de sable dont l’origine n’a
jamais été étudiée (en noir sur la coupe de la figure).]
Le type tunisien de côte se prolonge donc en Algérie jusqu’au delà de la
Calle, c’est-à-dire approximativement jusqu’à Bône, jusqu’au point où le
talus sous-marin commence à s’élargir en socle continental.
Au delà vers l’ouest, sur toute l’étendue de la côte algérienne, on ne
croit pas qu’il y ait un seul détail du modelé côtier qui puisse
rappeler Bizerte, et suggérer l’idée d’une vallée envahie par la mer. Et
on ne croit pas que cette lacune soit fortuite.
On n’ignore pas que les belles études du général de Lamothe sur les
côtes d’Algérie se sont étendues jusqu’à Bône. Leurs résultats viennent
d’être confirmés en ce qui concerne la région de Bône et de la Calle par
MM. Depéret et Joleaud[180]. Il semble établi qu’on retrouve jusqu’à la
frontière tunisienne (et peut-être au delà sur toute la côte tunisienne)
les mêmes lignes de rivages anciens et les mêmes terrasses d’abrasion
que le général de Lamothe a étudiées plus à l’ouest ; on les retrouve
aux mêmes niveaux[181]. A ce point de vue il n’y a aucune différence
signalée à l’est et à l’ouest de Bône.
La contradiction naturellement doit être apparente. Si comme on le
croit, les deux ordres de faits sont aussi réels l’un que l’autre, il
faudra bien qu’ils se concilient d’une façon quelconque. Il n’est pas
difficile d’ailleurs d’en imaginer une.
L’érosion qui a sculpté les rias envasés de la côte tunisienne est
apparemment plus ancienne que les dépôts de plages, pliocène, par
exemple ; il y a de bonnes raisons en effet de la croire vieille. Sur
cette côte à l’est de Bône le colmatage a eu le temps d’effacer presque
complètement les caractères des côtes à rias ; on ne les retrouve qu’à
l’analyse du modelé. Dans la région même de la Calle la carte[182]
suggère l’idée que l’érosion qui a sculpté le lac Melah est assez
vieille pour n’avoir aucun rapport avec l’hydrographie actuelle. La
rivière du pays de beaucoup la plus importante est l’oued Kébir. A voir
la carte on peut admettre que cet oued, dans le passé, a creusé et suivi
successivement deux vallées très divergentes, avant l’actuelle qui
serait la troisième. Aujourd’hui, il coule d’est en ouest, parallèlement
à la côte, dans la direction de Bône. Jadis il semble bien avoir coulé
nord-sud et avoir abouti droit au Mélah, dont il serait donc
responsable. Mais à un moment donné, il semble avoir suivi une direction
intermédiaire nord-ouest. La carte montre dans cette direction un sillon
jalonné par un long cordon de dunes (fig. 42).
On ne fait qu’indiquer l’idée à titre hypothétique ; il y aurait peut-
être là un petit sujet d’une étude qui reste à faire. Le fait auquel on
tient et qu’on espère avoir établi est simplement celui-ci.
La côte tunisienne a tous les caractères, imparfaitement effacés par le
temps, d’une côte de rias. Le fait n’est pas seulement incontestable,
croit-on. Mais encore il est implicitement très connu. Aucun autre port
nord-africain n’a la célébrité de Bizerte, qui est une vallée envahie
par la mer. La côte tunisienne, à ce point de vue, fait donc avec
l’algérienne un contraste absolu : ce sont deux compartiments qui ont
plus ou moins joué indépendamment l’un de l’autre.
La limite entre les deux est au delà de la Calle vers Bône ; et que la
limite soit justement en ce point on pouvait le prévoir à l’inspection
de la carte bathymétrique.
On le vérifie d’ailleurs en considérant l’intérieur du pays et la
structure de l’Atlas.
[Note 172 : No 40, p. 119.]
[Note 173 : No 80.]
[Note 174 : No 116, t. I, p. 289.]
[Note 175 : No 80.]
[Note 176 : No 86, p. 220 et no 85, p. 53.]
[Note 177 : No 20.]
[Note 178 : No 10.]
[Note 179 : No 21, p. 59 et 60.]
[Note 180 : No 73.]
[Note 181 : Voir cependant Déperet et Joleaud, t. I, p. 5 « La faiblesse
des altitudes des plages, etc. » No 73, p. 5.]
[Note 182 : No 6, feuille Blandan (18).]
CHAPITRE VII
LA PLAINE DE BONE
_L’Edough et la croisée orthogonale._ — Le Tell des Kabylies prend fin à
Bône exactement et brusquement, avec le massif ancien de l’Edough. On y
retrouve tous les caractères des Kabylies au grand complet, les vieux
schistes, les roches éruptives, les grès éocènes, tout cela couvert de
forêts, pitonnant jusqu’à un millier de mètres, confus, massif, et
descendant à la mer en falaises abruptes. Et c’est fini, on ne retrouve
absolument plus rien d’analogue au delà dans l’est.
Sous le méridien de Bône c’est d’ailleurs tout l’Atlas tellien qui
finit, et qui est relayé par l’Atlas saharien. Cette substitution se
fait à peu près vers Guelma-Duvivier ; là finit la chaîne numidique,
dernière coulisse de ce que nous avons appelé sierra des Kabylies. Au
delà vers l’est il y a une torsion brusque des plissements montagneux
(fig. 43).
La sierra des Kabylies, sur toute sa longueur, est orientée est-ouest
vrai, depuis le Djurdjura, avec une remarquable constance. Au delà de la
basse Seybouse, en aval de Duvivier, sur la rive droite, tous les
chaînons courent dans une direction toute différente vers le nord-est.
C’est la direction des chaînes de l’Aurès.
L’existence d’une cassure transversale à l’Atlas est donc évidente.
L’Edough se termine à l’est, entre Bône et le cap de Garde par une ligne
remarquablement droite, exactement orientée nord-sud. La basse vallée de
la Seybouse en aval de Duvivier en est la prolongation précise.
Au sud de l’Edough la ligne terminale, qui sectionne brutalement
l’Edough et qui l’isole, fait un angle droit avec la ligne Duvivier-cap
de Garde. C’est la croisée orthogonale des accidents nord-sud et est-
ouest, déjà si souvent signalée.
C’est dans ces conditions qu’à la Kabylie définitivement terminée
succède, sur la côte algérienne, la plaine de Bône ; et le contraste ne
pourrait pas être plus complet.
_La plaine._ — La plaine est très grande, elle a une centaine de
kilomètres d’est en ouest ; dans la direction du sud, le long de la
Seybouse, l’altitude croît si lentement que Guelma, la dernière ville du
Tell est à 200 mètres seulement au-dessus du niveau de la mer.
Comparée aux autres plaines sublittorales d’Algérie, celles de l’ouest,
à la Mitidja, aux plaines oranaises, la plaine de Bône a certainement
son originalité. On essaiera d’en rendre compte, sous cette réserve que
le sujet est dangereusement vierge ; il n’y a jamais eu d’étude
sérieuse.
[Illustration : FIG. 43. — LA PLAINE DE BÔNE.
C’est une plaine sublittorale, qui a de l’analogie avec celles de
l’Algérie occidentale, et qui en a aussi avec les plaines du littoral
Tunisien ; mais qui n’a aucun rapport avec le reste de l’Algérie
orientale, les Kabylies. Un compartiment nouveau commence aux environs
de Bône.]
Ce que la plaine de Bône a de particulier c’est son hydrographie. Les
archéologues admettent que la Seybouse a déplacé son embouchure de 6 ou
7 kilomètres vers l’ouest depuis l’antiquité. L’ancien cours est encore
bien reconnaissable, il se détache du fleuve actuel au village de
Randon[183].
La plaine entière est semée de marais et d’étangs parmi lesquels le plus
étendu est le lac Fetzara. Une hydrographie incertaine et beaucoup d’eau
stagnante cela n’aurait rien à soi tout seul de bien particulier. Toutes
les autres plaines sublittorales présentent les mêmes caractères. Mais
voici qui est nouveau. Les rivières, les marigots, les canaux naturels,
les étangs de la plaine de Bône sont navigables en hiver, dans la saison
des crues. On peut y circuler d’un bout à l’autre de la plaine en canot
automobile. Et on le fait d’autant plus volontiers qu’à ce moment-là les
communications de terre ferme sont sujettes à des interruptions. Par ces
chenaux, à ces mêmes époques de crues, les poissons de mer remontent
très loin jusqu’au cœur de la plaine ; même les plus gros poissons, le
loup par exemple (_laprax lupus_) ; on prend des loups dans l’oued
Kebir. Le lac Oubeira, qui communique avec la mer par l’oued Kebir et
qui est à une cinquantaine de kilomètres de l’embouchure, est
empoissonné de mulets. Ils s’y sont acclimatés à l’eau douce, et sont
devenus légèrement différents du poisson de mer. Ils y sont une faune
assez vivace pour avoir fait l’objet d’un commerce d’exportation, à
destination de l’Allemagne, dit-on, avant la guerre.
Ce sont là des conditions uniques en Algérie ; on ne connaît rien de
semblable, ni même qui en approche, dans toutes les plaines
sublittorales de l’ouest. Une conséquence est l’insalubrité de Bône,
célèbre dès l’antiquité. Saint Augustin est mort de la Malaria[184]. Une
autre conséquence serait-elle ce fait incontestable que la race bovine
autochtone la plus célèbre d’Algérie est celle de Guelma ? Et quoi qu’il
en soit des conséquences, quelle peut bien être la cause ?
Sur les montagnes avoisinantes la moyenne annuelle des pluies est assez
élevée (de 600 à 800 millimètres) ; moindre pourtant qu’en Kabylie (1
mètre) ; et en somme à peu près comparable à celle des montagnes qui
entourent la Mitidja. Il faut chercher ailleurs.
Les indigènes de Bône emploient pour désigner leurs marigots le mot
_Khelidj_. C’est un mot arabe très connu : il paraît correspondre
exactement assez à notre mot canal ; on dit le khelidj de Suez. Dans la
plaine de Bône un khelidj a en effet l’aspect de ce que nous
appellerions un canal, un fossé, à cela près qu’il faut écarter toute
idée de travail humain.
Dans la plaine d’alluvions c’est un fossé en effet profond en général de
plusieurs mètres et à peine plus large, à bords à pic et à fond plat, en
forme d’auge. Un khelidj est toujours bordé d’arbres en double rangée,
on le reconnaît de loin à la ligne sinueuse de verdure qui dessine son
tracé, le lacis des racines maintient le bord du fossé mieux que ne
ferait un mur. En été, quand les khelidj ne sont pas tout à fait à sec,
on y voit tout au fond des flaques d’eau vaseuses, où grouillent les
grenouilles, les tortues et les barbots. En hiver, après les pluies, ils
sont remplis jusqu’au bord ; par-dessus leur bord l’eau s’étale en
inondation d’épaisseur pelliculaire ; mais dans le khelidj même un
bateau d’un mètre ou deux de tirant d’eau passe comme il veut. Dans les
khelidj on ne voit que de la vase, pas le plus petit caillou roulé, pas
même un grain de sable, rien qui permette de croire que l’eau court avec
une force capable de déplacer le poids le plus léger. L’eau des khelidj
est quasi stagnante, elle s’écoule avec la plus grande lenteur. Voici un
chiffre. Le long de l’oued el-Kebir, qui est tout entier un khelidj, la
courbe de 10 mètres sur la carte au 50000e croise l’oued à 43 kilomètres
de son embouchure ; ce qui donne une pente de 0,00023. Et notez que
l’oued el-Kebir, qui est après tout une rivière vivante, a sûrement la
pente la plus accentuée de tous les khelidj. Le dessin des khelidj à
travers la plaine de Bône est très compliqué ; c’est une croisée, un
lacis, un chevelu de marigots dans tous les sens. Beaucoup sont des
culs-de-sac. Il en est qui sont fermés à leurs deux bouts. L’idée
qu’évoque ce dessin serait peut-être celui d’un lacis de fossés de
drainage artificiellement creusés à travers une plaine marécageuse.
Mais, bien entendu, la main de l’homme, à n’importe quel moment du
passé, est tout à fait étrangère à ce qui aurait été un travail immense,
inexécutable.
Notez que l’ancien cours de la Seybouse en aval de Randon porte le nom
de Khelidj, et il est pareil à tous les autres. Ceci tend déjà à nous
donner la solution du problème. Il semble évident que les Khelidj ont
été creusés par l’érosion de rivières ; la forme fossé aux bords à pic
est notoirement le premier stade de l’érosion fluviale, l’érosion en
coup de scie. Il paraît certain d’autre part que les rivières actuelles
sont parfaitement incapables de creuser des khelidj. Sous le régime
hydrographique actuel les khelidj n’auraient pas pu prendre naissance,
ils n’existeraient donc pas s’ils ne lui avaient préexisté, ils datent
d’un régime antérieur, ils sont l’œuvre de rivières disparues ; ces
vieilles rivières se distinguant des actuelles par une puissance érosive
plus considérable, cela signifie que leur niveau de base était plus bas
que l’actuel ; la mer a monté depuis le temps où les khelidj furent
creusés. De là vient la faiblesse de la pente et la lenteur d’écoulement
des crues.
Voilà un phénomène qui n’est pas du tout pour nous surprendre. Un
mouvement positif de la mer, c’est précisément ce qu’indique le dessin
des côtes tunisiennes, le modelé de Bizerte, celui des lacs Mélah et
Tonga. C’est là ce qui nous a paru faire l’originalité de la côte nord-
africaine à l’est de Bône, par rapport à la côte occidentale où toutes
les indications sans exception se rapportent à un mouvement inverse de
la mer. Les khelidj dans la plaine de Bône semblent bien porter le même
témoignage que le goulet de Bizerte.
Assurément nos conclusions ont été formulées après une étude beaucoup
trop sommaire du terrain. L’hydrographie de la plaine de Bône serait un
très beau sujet, et on n’a pas la prétention d’avoir fait autre chose
que l’effleurer. Mais enfin supposons ces conclusions incomplètes,
hypothétiques, voire erronées, la plaine de Bône elle-même, en tout cas,
n’est pas une erreur, ni une hypothèse. C’est un fait qui n’a pas besoin
d’être démontré. Et c’est une grande nouveauté pour qui vient de
l’ouest. On n’a rien vu de comparable depuis la Mitidja. Le régime des
plaines sublittorales recommence après une interruption de 350
kilomètres. Il se continue en Tunisie. La Tunisie tout entière est un
pays de plaines sublittorales.
_Affinités tunisiennes._ — La limite entre l’Algérie et la Tunisie est
moins brutale qu’entre l’Algérie et le Maroc, et moins rectiligne. Ici
on ne voit pas l’équivalent de la grande faille de la Moulouya, amenant
une dénivellation soudaine d’un millier de mètres, et coupant l’Atlas de
part en part. Le Maroc et l’Algérie sont deux pays qui se tournent le
dos, mais l’Algérie et la Tunisie se continuent et se pénètrent l’une
l’autre.
La zone de l’Aurès et de ses plateaux pourtant domine assez brusquement
les plaines tunisiennes. Un premier fait frappant est que dans cette
zone la frontière politique actuelle est assez exactement une frontière
linguistique. Les Chaouïa d’Algérie sont des Berbérophones.
On croit devoir donner ci-joint la coupe longitudinale de la Medjerda,
le grand fleuve tunisien, né en Algérie (fig. 44). Si on compare aux
autres profils d’oueds, épars dans différents chapitres de notre
travail, celui de la Medjerda est de beaucoup le plus concave de tous.
Entre Ghardimaou et la mer l’oued ne descend que de 200 mètres en 300
kilomètres ; pourtant ce profil si concave est bien loin d’être
régulier. Il est comme cassé en deux à Ghardimaou même. En amont de
Ghardimaou le crochet de Sidi-Bader est exceptionnellement aigu ; la
pente y passe brusquement de 4 à 16 pour 1000, c’est une dégringolade
subite. On sait qu’entre l’Algérie et la Tunisie la frontière douanière
passe à Ghardimaou. Ce profil de la Medjerda est bien peu de chose, et
il peut être dangereux de vouloir l’interpréter. Si tant est pourtant
qu’il ait un sens il paraît bien indiquer qu’entre les Hauts-Plateaux de
Khamissa, d’où descend la Medjerda d’une part, et les plaines
tunisiennes de l’autre, il y a quelque chose comme un contact anormal ;
il semble courir là un système de cassures plus ou moins fraîches.
[Illustration : FIG. 44. — PROFIL EN LONG DE LA MEDJERDA.
En amont de Souq Ahras (hautes plaines Algériennes), et en aval de
Ghardimaou (plaines de Tunisie), la Medjerda a le profil régulièrement
concave d’une vieille rivière. Dans l’intervalle la pente rectiligne à
dents de scie accuse un torrent jeune.
Ce secteur correspond au talus frontière entre les hautes plaines
d’Algérie et la Tunisie ; avec sa minéralisation intense (Ouenza), et
avec son importance ethnographique (frontière des langues berbère et
arabe).]
Dans cet ordre d’idées il faut signaler tout le long de la frontière sur
les Hauts-Plateaux une minéralisation en fer extraordinairement
abondante ; là se trouvent le fameux gisement de l’Ouenza et beaucoup
d’autres (Bou-Khadra, Slata, Zrissa, Nabeur ; à Sidi-Bader aussi il y a
un filon de minerai).
Il est vrai que la direction de toutes les vallées ouvre des chemins de
pénétration mutuelle entre les Hauts-Plateaux de Constantine et les
plaines tunisiennes. Mais le contraste entre les deux reste assez
marqué. Il est beaucoup moindre dans la zone tellienne.
La plaine de Bône est dans l’Algérie orientale une sorte de prolongement
de la Tunisie. Entre les deux, les communications par terre sont
malaisées, une chaîne difficile et boisée s’interpose. Mais la plaine de
Bône comme les plaines tunisiennes est ouverte largement aux influences
maritimes, tandis que tout le reste de l’Algérie constantinoise a un
caractère continental, des Kabylies à l’Aurès.
Toute la région bônoise, y compris les montagnes qui encadrent la plaine
est arabophone comme la Tunisie. Et c’est le seul coin de l’Algérie
orientale où on parle arabe dans la famille ; tout autour de la région
bônoise, dans la Kabylie et dans la région aurasienne s’étend justement
la grande réserve de langue berbère.
Il y a deux millénaires que la plaine de Bône est la porte d’entrée en
Algérie des influences orientales. La persistance de la langue
carthaginoise y est attestée par saint Augustin jusqu’au Ve siècle après
J.-C.[185].
De nos jours l’originalité de Bône dans la province de Constantine
s’atteste par la rivalité des deux villes, on peut dire des deux
capitales. Dans son département Constantine n’a pas pu prendre la
prééminence qu’Alger et Oran ont prise chacune dans le sien. Elle n’a
jamais pu distancer franchement Bône, et la réciproque est vraie.
Ainsi est attestée à travers toute l’histoire le caractère étrange de
cette plaine bônoise qui jure avec le reste du Tell oriental.
[Note 183 : No 8, feuille no 9.]
[Note 184 : Possidius : _Vie de saint Augustin_ d’après no 8 texte
(59).]
[Note 185 : No 8, feuille 9, alinéa 59, p. 5.]
CHAPITRE VIII
BOUGIE
Le souci des directions transversales à l’Atlas nous a conduit à
reconnaître dans le Tell quatre divisions, quatre compartiments de
l’écorce terrestre qui paraissent avoir joué l’un par rapport à l’autre
avec une certaine indépendance. Il y en a deux très grands, le Tell des
Kabylies et celui des plaines sublittorales, encadrés entre deux petits,
la vallée de la Tafna et la plaine de Bône. Dans chacun des deux
premiers on peut encore indiquer avec certitude une division
transversale en deux sous-compartiments.
La région de Bougie coupe en deux les Kabylies (fig. 45).
_La coupure de Bougie._ — Le golfe de Bougie n’est qu’une baie en
faucille comme les autres. Mais c’est probablement la mieux échancrée de
toutes. Le port de Bougie, situé bien entendu à la place traditionnelle,
à l’abri de la corne occidentale, est probablement le port naturel le
moins mauvais de toute l’Algérie. Naturellement il est ouvert largement
aux vents et à la houle du nord-est, mais la haute muraille calcaire du
cap Carbon le déborde franchement au nord et le protège admirablement
contre les tempêtes de Noroît. Cette saillie très accusée du cap Carbon
est à retenir.
Que Bougie ait la signification d’une rupture transversale dans la ligne
des Kabylies, cela ressort avec une netteté particulière de la carte
géologique. Elle accuse une interruption large et totale des vieux
schistes et des grès éocènes, qui jouent un si grand rôle dans les
autres Kabylies. De l’association de roches qui est caractéristique du
paysage kabyle il ne reste ici que les calcaires liasiques puissants des
Babor, et une profusion de roches volcaniques. Ces dernières en relation
évidente avec l’échancrure profonde du golfe, le long de laquelle les
vieux schistes et les grès se sont abîmés au fond de la mer.
[Illustration : FIG. 45. — LA TRANSVERSALE DE BOUGIE.
Au nord les plaines de l’oued Sahel et de la Soummam (qui sépare le
Djurdjura des Babors) ; au Sud la plaine de la Medjana et la vallée de
l’oued Kçob ; elles accusent un mouvement de torsion où se retrouve la
croisée orthogonale des deux directions.
Là passe une grande route transversale qui réunit le Hodna et Bougie.
Cette route historique est longée de capitales et de forteresses. La
Kalaa des Beni-Hammad, la Kalaa des Beni-Abbès, Bougie.]