_La Zénétie._ — Au premier coup d’œil sur la carte il apparaît que les

deux langues se groupent chacune à part : le Berbère est au nord-est

dans l’Aurès, les Kabylies, les montagnes du Chéliff ; l’arabe est au

sud-ouest, sur les Hauts Plateaux cis-hodnéens, et en Oranie. Entre les

deux la ligne de délimitation est très nette, et c’est une ancienne

connaissance, c’est la grande cassure qui court en écharpe à travers

l’Atlas algérien, et qui le coupe en deux, depuis le seuil de Biskra

jusqu’à Tlemcen : la limite nord-orientale du horst algérien. Est-ce

qu’une pareille coïncidence peut être fortuite ? Regardons-y de plus

près.

La tache arabophone cis-hodnéenne s’étend à l’ouest jusqu’à la frontière

marocaine, jusqu’au contact précis entre les Hauts Plateaux de type

algérien, et les premiers contreforts des massifs marocains, c’est-à-

dire en somme jusqu’au système des failles de la Moulouya.

Il y a là une avancée en forme de coin, une intrusion de la langue

arabe, entre les deux groupes berbérophones, marocain d’un côté, et

algérien de l’autre. Cette disposition n’a rien de mystérieux

historiquement, nous savons très bien à la suite de quels événements

elle fut réalisée.

Le seuil de Biskra, le Hodna, les Hauts Plateaux cis-hodnéens, c’est la

route classique de toutes les invasions sahariennes de grands nomades.

Elle se prolonge par l’Oranie et la trouée de Taza jusqu’à Fez et

l’océan Atlantique. Il est tout naturel que ce soit le domaine de la

langue arabe, d’un bout à l’autre, et nous savons très bien comment la

langue arabe a triomphé dans l’Algérie cis-hodnéenne, à une date

relativement récente. Ceux par qui elle fut introduite n’ont pas été du

tout les premiers conquérants, Sidi-Oqba et ses successeurs immédiats :

mais bien les envahisseurs Bédouins à partir du XIe siècle (tribus

hilaliennes). Leur œuvre n’était encore qu’ébauchée au XIVe, au temps du

grand historien Ibn-Khaldoun, dont le livre éclaire toute la question.

Ibn-Khaldoun sait très bien que l’Algérie cis-hodnéenne est une région

naturelle, il lui donne un nom d’ensemble, il l’appelle _le Maghreb

central_. Il nous dit que le Maghreb central était le domaine d’une

famille humaine, celle des Berbères Zénètes : et que ces Berbères, au

milieu des autres, étaient une sorte de nation, avec un dialecte

distinct et uniforme.

Il semble qu’il y ait eu quelques siècles plus tôt, à une date mal

déterminée, une grande invasion zénète, venue du Sahara, prototype des

invasions arabes ultérieures. En tout cas les Zénètes étaient de grands

nomades sahariens. Ils s’opposaient violemment aux ancêtres de nos

Kabyles, les Berbères Sanhadja : ils furent ennemis irréconciliables de

leurs dynasties (les Zirides d’Achir, les Hammadites de la Kalaa).

Apparemment c’était le choc de deux organisations sociales irréductibles

l’une à l’autre, la nomade et la sédentaire. A des Berbères sédentaires

les Zénètes ont préféré des étrangers arabes, nomades comme eux-mêmes.

Ils furent les alliés et les complices des Bédouins. Nous savons par

Ibn-Khaldoun que les grandes dynasties zénètes de Tlemcen et de Fez

(Abd-El-Ouadites, Mérinides) ont étroitement associé les Bédouins arabes

à leur fortune.

Par haine des émirs sanhadja, et pour trouver un appui contre eux, les

Zénètes ont été les partisans fidèles des khalifes espagnols : ainsi

est-il advenu par exemple que la tête de leur ennemi le plus illustre,

le sanhadja Ziri, tué sur le Chéliff, alla pourrir sur les créneaux de

Cordoue. Cette familiarité avec les hommes et les choses d’Espagne,

attestée par le style des mosquées tlemceniennes, se trouva de grande

conséquence, le jour où les victoires castillanes éparpillèrent les

émigrés andalous à la surface du Maghreb. Ces missionnaires de la

culture et de la langue arabe ne trouvèrent nulle part un sol mieux

préparé que dans le Maghreb central. Ils y achevèrent l’œuvre que les

Bédouins avaient commencée.

Ici donc nous sommes en pleine lumière historique. Depuis cinq ou six

siècles, nous suivons assez facilement les étapes successives qui ont

fait de la Zénétie un pays de langue arabe. On voudrait voir ce nom de

Zénétie se fixer dans la nomenclature géographique usuelle, comme le nom

d’une grande région naturelle, d’une province.

_La Kabylie Sanhadja._ — La voisine et la contre-partie de la Zénétie

c’est la Kabylie des Sanhadja avec ses deux capitales successives, que

nous connaissons déjà, Achir et la Kalaa. La Zénétie aussi d’ailleurs a

eu deux capitales successives, Tiaret et Tlemcen. Il faut noter que, sur

la carte des langues, Achir et la Kalaa paraissent en relation avec un

fait curieux. Les grandes taches berbérophones algériennes sont

disjointes par deux grandes brèches arabophones, qui pénètrent en coin.

L’une s’insinue entre le groupe aurasien et le groupe kabyle ; et

l’autre sépare la Kabylie de l’archipel de dialecte berbère autour de la

Mitidja et du Chéliff. Or de ces deux grandes brèches arabophones la

plus orientale part exactement de la Kalaa et la plus occidentale

d’Achir. Tout se passe comme si chacune de ces capitales avait été un

centre de rayonnement et de diffusion pour la langue arabe.

Il n’y a rien de plus naturel. Achir et la Kalaa furent assurément des

capitales musulmanes, la langue du Coran y était chez elle. C’étaient

des villes d’ailleurs, et des centres politiques : la culture citadine,

les besoins économiques et administratifs, sont difficilement

compatibles à la longue avec un dialecte rural et local : il y fallait

une vraie langue, et il n’y en avait pas d’autre imaginable que l’arabe.

On saisit ici sur le fait, dans un cas concret, le lien de la carte des

dialectes avec tout le passé historique, comme d’ailleurs avec la

structure géographique. Mais Achir et la Kalaa étaient des capitales

arabophones de royaumes berbères. D’ailleurs comme à peu près toutes les

villes algériennes (les ports mis à part), elles s’élevaient à la limite

de la steppe et du Tell. Il y a là une sorte de loi : le long de cette

frontière entre deux mondes très contrastés, les conditions de la vie

économique et politique, c’est-à-dire les conditions urbaines, sont

réalisées mieux qu’ailleurs. Il ne faut cependant pas que cette

situation frontière nous fasse illusion : Achir et la Kalaa par toutes

leurs attaches appartenaient au Tell Sanhadja. A travers les siècles de

leur existence elles ont eu pour ennemis acharnés les gens de la steppe,

Zénètes et Arabes. Elles n’ont jamais interrompu la guerre, et elles

sont tombées face à l’ennemi.

Le duel entre ces deux Berbéries, celle des Sanhadja et celle des

Zénètes remplit tout le moyen âge algérien, et il jette une lumière sur

l’histoire tout entière de l’Algérie.

Il arrive que nous essayons de philosopher, avec nos besoins

intellectuels d’occidentaux, sur cette histoire absurde, qui n’évolue

pas, sur cet imbroglio de guerres éternelles et inintelligibles, d’où on

ne voit jamais émerger un empire durable, encore bien moins une nation.

La tentative d’explication à laquelle on a recours le plus ordinairement

est celle-ci. L’Algérie, voire l’Afrique du Nord, n’a pas pu réaliser

son unité historique parce qu’elle n’a pas de centre géographique, rien

qui rappelle notre Massif Central, ou la convergence des rivières vers

un Paris. L’Algérie est toute en casiers distincts, qui communiquent

difficilement, et qui ne s’ordonnent autour de rien. Cette explication,

qui a déjà servi aux historiens de la Grèce antique, ne semble pas

rendre compte du trait le plus frappant de l’histoire berbère. Tous les

rois numides Syphax, Massinissa, Jugurtha, ont réalisé l’unité de

l’Algérie sans difficulté : leur empire n’a jamais manqué de s’étendre

de la Moulouya jusqu’aux portes de Carthage. Le royaume des Ibadites

s’est étendu de la Tripolitaine à Tiaret. Tous les grands royaumes

Berbères du moyen-âge, celui des Fatimides, celui des Almohades, etc.,

ont embrassé, pendant un certain laps de temps, à peu près la totalité

de la Berbérie. Cette extension de l’empire aux limites du pays se

réalise toujours avec une rapidité foudroyante. Seulement çà ne tient

jamais. C’est une unité champignon, qui pousse en une nuit, et qui tombe

en poussière dans une matinée. Je ne crois pas qu’il y ait rien de

semblable dans aucune autre des histoires qui nous soient familières.

C’est un trait proprement berbère. On croit que le duel Sanhadja-Zénète

aide à l’interpréter. En Orient, partout où les pasteurs et les paysans

sont juxtaposés, il faut qu’il y ait entre eux une association, aucun de

ces deux mondes ne se suffit à lui-même. Dans ce ménage la question

primordiale est celle de la direction, du commandement. Nous savons très

bien comment elle a été tranchée dans les deux grands empires

historiques du Levant. En Égypte le sédentaire a toujours sans

difficulté dominé le Bédouin. En Chaldée, ç’a été l’inverse : le pouvoir

a toujours été aux mains des nomades, Assyriens, Perses, Arabes. Mais au

Maghreb aucun des deux n’a pu établir sa domination sur l’autre. Ces

siècles du moyen âge, à travers lesquels s’est déroulé le duel Sanhadja

Zénète, furent précisément les seuls où les Berbères ont tenu leurs

propres destinées dans leurs mains. Il y a eu un effort confus, mais

violent pour réaliser l’union des nomades et des sédentaires par la

subordination d’un groupe à l’autre. Il put sembler un temps qu’on

aboutirait. Les Sanhadja tendaient à l’emporter. Le refoulement des

Zénètes s’accusait dans le déplacement vers l’ouest de leur centre

politique, transporté de Tiaret à Tlemcen. Leur appel aux secours

espagnols paraissait indiquer l’épuisement. Si l’unification était

possible il semblait que ce fût par les Sanhadja. _Si Pergama dextra_...

Mais les Bédouins arabes apparurent et tout fut remis en question. Il

fut acquis dès lors que la Berbérie gardait ses deux âmes

inconciliables.

Elle les a toujours eues à travers les millénaires de son histoire. Sa

dualité irrémédiable explique apparemment qu’elle ait toujours eu des

maîtres étrangers, Carthage, Rome, les Vandales, Byzance, les Arabes,

les Turcs, les Français. Il y a peu de pays où l’impuissance d’être soi-

même soit historiquement attestée à un pareil degré. De tous les

incidents connus d’une longue histoire il n’y en a pas, je crois, où la

dualité cause de cette impuissance apparaisse plus nettement que dans le

conflit Sanhadja Zénète. Il dure encore d’ailleurs, entre Arabes et

Kabyles. Lorsque Abd-El-Kader, le sultan arabe, essayant de nouer contre

nous le bloc de tous les indigènes, en vint à s’adresser aux Kabyles, on

lui répondit immédiatement en lui parlant de « couscoussou noir » (la

poudre).

Considérée sous cet angle la ligne de démarcation entre les arabophones

et les berbérophones, c’est-à-dire le bord nord-oriental du horst

algérien, n’apparaît-il pas comme l’épine dorsale de l’Algérie, la

grande ligne maîtresse.

_Bône._ — La Zénétie n’est pas la seule province entièrement arabophone

d’Algérie. Il y en a une autre, la région de Bône, beaucoup moins

étendue, mais tout à fait à part, symétrique de la Zénétie, de l’autre

côté du bloc berbérophone. Les affinités sont avec la Tunisie, tout

entière arabophone, dont elle est un prolongement sur le territoire

algérien.

Dans le bloc tunisien bônois la langue arabe n’a pas été introduite par

les Bédouins du XIe au XVe siècle. Elle est venue bien plus tôt. Les

Bédouins ont introduit en Algérie ce qu’on appelle l’arabe vulgaire, un

arabe à syntaxe simplifiée, pauvrement vocalisé. Au temps d’Ibn-Khaldoun

ce dialecte plébéien scandalisait les Tunisiens et les Andalous, parmi

lesquels, par l’école, la littérature, la vie bourgeoise et urbaine, à

la cour des Hafsides et des Ommeïades, l’arabe littéral s’était transmis

et se conservait depuis la conquête.

On sait que, au temps de Saint-Augustin, aux environs de Bône et de

Guelma, « il fallait des interprètes puniques pour parlementer avec des

paysans révoltés[194] ». Il faut donc admettre que, dans cette partie de

l’Algérie, le bas peuple parlait punique au Ve siècle. La limite de

cette influence carthaginoise, dont la profondeur nous est ainsi

attestée, les archéologues semblent la placer vers Guelma et Constantine

dans la grande banlieue de Bône, et vers Tébessa dans l’arrière-pays de

Carthage elle-même[195]. C’est assez exactement aujourd’hui la limite

des dialectes berbères et arabes : comme c’est d’ailleurs la limite des

hautes plaines constantinoises.

Est-il possible qu’il y ait là des coïncidences fortuites ?

Personnellement on admettrait volontiers que la persistance du punique

ait préparé les voies à la diffusion de l’arabe. Autour de Carthage et

de Bône on soupçonnerait volontiers que les indigènes parlent arabe ou

un dialecte sémitique voisin de l’arabe depuis 2500 ans. C’est là une

idée que les archéologues et les latinistes admettraient sans

difficulté. Que les mœurs, les dieux, l’écriture et la langue punique

aient survécu à Carthage pendant des siècles, c’est un fait reconnu par

eux[196]. Mais les arabisants les plus distingués répugnent vivement à

voir un lien entre le punique et l’arabe. Il faut donc spécifier que

notre hypothèse, formulée en passant, est hétérodoxe. On ne l’en croit

pas moins juste pour cela. Mais après tout elle n’est pas indispensable

pour rendre compte du phénomène. Pour expliquer la disparition du

berbère en Tunisie, M. W. Marçais a bien voulu attirer mon attention sur

un fait bien établi. En Tunisie ç’à été la vie urbaine, en Algérie la

vie rurale qui a prédominé : les patois comme le berbère ont évidemment

un caractère rural. Bien entendu la prédominance ancienne de la vie

urbaine en Tunisie a un lien étroit avec l’existence de Carthage, des

deux Carthages successives, la punique et la romaine. L’Afrique romaine,

qui a succédé à la punique, avec sa civilisation millénaire, son

organisation citadine, sa société bourgeoise, ses besoins de vieux

peuple civilisé, ne pouvait pas se passer d’une langue littéraire. A

défaut du latin, que l’effondrement de la domination romaine rendait

impossible, elle adopta l’arabe : que cette substitution ait été

facilitée, ou non, par la persistance dans les familles d’un patois

carthaginois.

C’est assurément une explication de ce genre qui rend compte du bloc

arabophone tunisien bônois.

_Le berceau des Fatimides._ — L’Afrique romaine avait du côté de la

Maurétanie berbère une frontière qu’elle a gardée pendant des siècles et

qui nous est bien connue, c’était le flumen Amsaga, qui porte

aujourd’hui à son embouchure le nom d’oued el-Kebir, dans son cours

moyen celui de Rummel, dans son cours supérieur celui de Bou-

Merzoug[197]. C’est la rivière de Constantine. Dans l’Afrique antique

l’Amsaga était une frontière aussi célèbre que la Moulouya (Mulucha),

entre les deux Maurétanies, la Césarienne et la Tingitane.

Il faut noter que cette frontière le long de l’Amsaga était politique et

historique. Elle ne coïncide avec aucune frontière géographique

imaginable. Ici le rayonnement de proche en proche du vieux pays

civilisé de Carthage a triomphé des obstacles naturels, l’histoire a

pris le pas sur la géographie.

Aujourd’hui nous trouvons l’arabe installé comme langue unique non

seulement sur la rive droite de l’Amsaga (région de Philippeville), mais

aussi sur sa rive gauche (région de Djidjelli). Et nous devinons

aisément à la suite de quel grand fait historique la langue arabe a

réalisé cette dernière conquête.

La petite Kabylie, entre la crête des Babor et l’oued el-Kebir

(l’Amsaga) parle un dialecte arabe étrange : les arabisants à diverses

reprises ont signalé les particularités de ce jargon[198]. Ce qui est

intéressant pour nous ce sont les frontières entre lesquelles il est

parlé. Ce sont, incontestablement, celles de la tribu ancienne des

Ketama (Ukutemani des inscriptions, Koidamousioi de Ptolémée). Il n’y a

pas de tribu berbère plus illustre : ce sont les Ketama qui ont fondé

l’empire des Fatimides, conquis l’Égypte, pris pendant un temps la

direction de l’Islam entier. Ce petit district fut au Xe siècle

d’importance mondiale.

Dans l’histoire de l’Islam Maugrebin, un honneur de ce genre est

invariablement mortel. Les Koumia qui ont fondé la dynastie Almohade,

les Sanhadja de Maurétanie qui ont fondé la dynastie Almoravide, etc.,

tous ont été ensevelis dans leur triomphe. Et les Ketama n’ont pas fait

exception à la règle. La tribu berbère qui élève son chef à l’empire se

donne tout entière et sans réserve. Elle fournit, à elle seule,

jalousement, tous les soldats et tous les fonctionnaires : elle réclame

le monopole des batailles, et celui, encore plus redoutable, des

jouissances : c’est une énorme flambée où la tribu tout entière est

consumée en quelques dizaines d’années. On ne connaît rien d’analogue

dans notre histoire européenne. Aujourd’hui le nom de Ketama a disparu

depuis longtemps comme ethnique du moins : car il survit dans l’argot

local comme appellation grossièrement injurieuse. A Constantine, dit

Féraud, il est synonyme de « proxénète, sodomisé, homme avili,

renégat[199] ». Il va sans dire qu’aucun indigène de petite Kabylie ne

se reconnaît descendant des vieux Ketama historiques, et on pourrait les

croire éteints. Seulement sur le territoire de la tribu il se parle un

dialecte qui n’a aucun rapport avec aucun des dialectes voisins, et

c’est un dialecte arabe. Il y a apparence qu’il remonte aux Xe et XIe

siècles, à l’époque glorieuse.

En résumé voilà un coin de Kabylie, toute l’extrémité orientale à l’est

des Babor, qui est arabophone malgré son nom et malgré sa situation

géographique. Sur ce point la géographie n’a pas servi de guide à

l’histoire. Cette anomalie, dont les causes sont très apparentes, est

curieuse.

C’est un point où il faut se souvenir, dans la recherche des régions

naturelles, que les sciences de la nature ne peuvent pas avoir une

méthode rigide et déductive.

_Cæsarea._ — Zénétie d’un côté, plaine et collines de Bône d’autre part,

avec l’appendice de la petite Kabylie Ketama ; entre ces deux taches

arabophones, le groupe des berbérophones : voilà bien l’image d’ensemble

de l’Algérie, au point de vue linguistique. Mais dans le bloc des

berbérophones il y a des distinctions intéressantes.

A l’ouest, tout à fait en dehors du domaine kabyle, dans l’Algérie des

plaines littorales, il y a un archipel de petites taches berbérophones

autour de la Mitidja et du Chéliff. Ce sont les dernières traces en

Algérie des dialectes zénètes, survivant encore péniblement au triomphe

de la langue arabe. L’îlot le plus important de beaucoup est celui des

Beni-Menacer à côté de Cherchell, l’ancienne Cæsarea, qui fut capitale

de l’Algérie romaine, et qui lui donnait son nom de Maurétanie

césarienne. Faut-il conclure qu’il puisse y avoir, dans certaines

circonstances, un lien entre l’influence romaine et la persistance d’un

idiome berbère ? On verra quelques lignes plus loin se poser le même

problème.

_Numidie et pays Chaouïa._ — Avec la Kabylie (l’ancien royaume

Sanhadja), la province berbérophone la plus importante est évidemment le

pays Chaouïa. L’Aurès tout entier, avec les hautes plaines qui le

prolongent jusqu’aux portes de Constantine et de Souq-Ahras, tout cela

est habité par des pâtres de moutons (c’est le sens du mot _Chaouïa_),

qui parlent berbère, et qui ont une horreur nationale des Arabes.

C’est une région naturelle à tous les points de vue. De grands accidents

de structure l’isolent sur tout son pourtour. Vers l’ouest la grande

cassure du Hodna, au nord la limite géographique si importante entre les

hautes plaines et le Tell, entre le socle continental de l’Atlas

saharien aux plis simples, et les bouleversements du géosynclinal

tellien. Le contraste est tout aussi vif au point de vue humain. Ces

pâtres, dont les moutons constituent à peu près tout le cheptel,

nomadisent dans un petit rayon : tout leur manquerait pour les grandes

randonnées, les bêtes de transport, les relations, l’organisation. Ils

jalousent et ils détestent les grands nomades chameliers de langue

arabe, avec lesquels depuis des siècles ils échangent des coups.

Mais d’autre part ces gens qui vivent sous la tente sont très loin du

villageois kabyle. Leurs dialectes berbères sont si différents qu’on se

comprend à peine. Chaouïas et Kabyles sont les uns et les autres très

conscients de leur individualité.

Le pays Chaouïa a aussi son histoire à soi, un passé lointain qui lui

appartient en propre.

Cette grande cassure, qui coupe l’Algérie en écharpe, du seuil de Biskra

jusqu’à Tlemcen, le bord nord-oriental du horst algérien, il faut noter

qu’elle était suivie d’un bout à l’autre, assez exactement, par le

_limes_ de l’empire romain. C’est un fait très curieux, un de ceux dont

on a le droit de dire, apparemment, qu’ils ont des chances de n’être pas

fortuits (fig. 46).

Le _limes_ n’était pas la frontière. L’armée romaine agissait en dehors

du limes, dressait des forteresses avancées : en deçà du limes était

renfermé ce que nous appellerions le territoire de colonisation. Tout le

pays chaouïa était en deçà du limes, comme d’ailleurs toute la Kabylie.

Mais sous l’empire romain la Kabylie était la Maurétanie : le pays

Chaouïa était la Numidie. Originairement nul doute que les Numides, ceux

de Massinissa, n’aient été des nomades. Mais à mesure que l’empire a

duré c’est la Numidie qui a été par excellence la province colonisée :

c’est sur son sol que les archéologues retrouvent aujourd’hui toutes les

ruines de grandes villes, Timgad, Khamissa, Mdaourouch, Tebessa,

Lambèse, etc. La Maurétanie ne donne à peu près rien à l’archéologie ;

elle reste jusqu’au bout, de fait comme de nom, le pays des Maures, le

coin barbare. Mais le nom de la Numidie à l’apogée de l’Empire ne

correspond plus à aucune réalité, le passé est mort, il n’y a plus de

nomades, les olivettes ont pris la place des pâturages.

Rien de plus naturel. De la même façon nous voyons de nos jours

l’Oranie, la Zénétie des nomades, devenir le théâtre des grandes

conquêtes pour la colonisation européenne. C’est là que le colon refoule

l’indigène. Dans la Kabylie au contraire on signale des points, comme la

Medjana, où le colon, appuyé, imposé par l’administration, est éliminé

au contraire, silencieusement et définitivement, par la concurrence

kabyle. On peut imaginer l’évolution de la Numidie sous l’empire romain

en considérant celle du Sersou de nos jours. Ce sont choses

comparables ; on reconnaît à ces traits l’Algérie éternelle.

La Numidie colonisée fut un pays de grands domaines, de grande industrie

agricole, exportateur en grand de céréales et d’huile. Elle donna au

monde romain des écrivains comme Apulée, saint Augustin, issus d’une

élite bourgeoise de langue et de culture latine. Elle lui donna aussi la

plèbe révolutionnaire des Circoncellions : sous le nom d’hérésies, de

luttes religieuses, on reconnaît des phénomènes qui nous sont familiers,

les troubles sociaux, les mouvements ouvriers. Toute cette plèbe servile

d’ouvriers agricoles était restée fidèle au dialecte berbère.

Et dès lors on devine aisément ce qui advient lorsque croula la

civilisation romaine. Ce qui fait si imposantes les ruines dont Timgad

est le type classique, et qui rivalisent avec Pompéi, c’est que la

Numidie a cessé d’un coup d’être une région urbaine. Les villes furent

pillées, brûlées et abandonnées. Si elles avaient été reconstruites, si

la vie avait continué dans leur enceinte, il n’en resterait plus trace.

La vie qui refond et qui renouvelle est naturellement la grande

destructrice. Avec les cités la bourgeoisie est morte et avec elle non

seulement la langue latine, mais encore le besoin même d’avoir une

véritable langue. Le dialecte berbère n’a plus de rival.

On peut imaginer pourtant que cette plèbe des Circoncellions, regroupée

en tribus berbères, n’ait jamais pu secouer tout à fait l’empreinte de

son long passé romain. Ce passé, dont Masqueray a recherché pieusement

les traces, a nécessairement contribué à faire une âme propre aux

Chaouïas : comme aux Béni-Menasser de Cherchell. En face d’étrangers,

comme les Arabes, venus du fond de l’orient et du désert, on conçoit que

des gens qui ont un passé numide se sentent irréconciliables.

Structure de l'Algérie · 第 16 / 19 段