oueds à sec. La Macta, qui est constituée par la réunion de leurs eaux,
sinon de leurs lits, est considérée par E. Reclus comme un des trois
grands fleuves algériens, avec le Chéliff et la Seybouse. D’après la
notice de 1900 sur l’hydraulique agricole, on admet qu’il faut un débit
de 1 litre à la seconde pour irriguer en moyenne 5 hectares. Or, d’après
la notice de 1906, le barrage de l’Habra, à 11 kilomètres en amont de
Perrégaux, irrigue 25000 hectares, ce qui supposerait 5000 litres.
Surtout, à défaut de chiffres précis, on peut relever un certain nombre
de faits incontestables, qui permettent d’asseoir une conviction. On a
vu dans un autre chapitre que des fleuves de steppes sous un climat
encore plus sec, ont un profil voisin de la normale. C’est le cas, par
exemple, de l’oued Touil, moitié supérieure du Chéliff. Un voisin
immédiat du Sig, la Tafna, sous ce même climat un peu sec de l’Oranie,
accuse par son profil, comme on le verra ailleurs, une érosion déjà
avancée ; et ceci me paraît trancher la question (quoique la carte des
pluies de Thévenet accuse, dans la région de Tlemcen, une bande plus
humide que le reste de l’Oranie).
Il faudrait encore noter que le Sig et l’Habra, si on les compare au
Sahel et surtout à l’Isser, ont eu pour creuser leur lit des facilités
plus grandes ; dans la partie moyenne et inférieure de leur cours, qui
est précisément celle où l’irrégularité du profil est le plus frappante,
ces oueds coulent au milieu de terrains marneux sans consistance, et
nous avons déjà dit quels obstacles au contraire l’Isser a dû surmonter.
Cette grosse différence entre les résistances des terrains encaissants
semblerait avoir dû contrebalancer, et au delà, l’écart assez faible
entre les chutes annuelles des pluies.
Nous sommes donc ramenés à une seule conclusion possible. Les
particularités du sol et du climat n’expliquent pas le contraste des
profils, il faut faire intervenir la notion de temps. Le Sig et l’Habra
ont des profils très jeunes parce que ce sont des rivières très jeunes.
Ces profils sont en parfaite concordance avec toute l’hydrographie, tout
le modelé de l’Oranie. Il y a là un ensemble de caractères qu’on ne peut
pas expliquer autrement qu’en les ramenant, comme cause initiale, à
l’extrême jeunesse de la région.
Le pays modelé par le Sahel et l’Isser est d’âge pyrénéen ; tandis que
celui où le Sig et l’Habra ébauchent encore leur travail d’érosion est
post-alpin. Il est intéressant de constater que l’étude du modelé, les
procédés géographiques de recherche, rejoignent exactement les
conclusions des géologues.
Si on veut exprimer la même idée en termes peut-être plus clairs, disons
qu’il y a deux compartiments du Tell dont l’un, resté exondé, a conservé
une vieille face usée ; tandis que l’autre longtemps immergé s’est
recréé au fond de la mer d’où il émerge à peine.
L’indépendance de ces deux compartiments a un lien manifeste avec la
grande dorsale Laghouat-Médéa, qui les sépare.
[Note 165 : Reconnu déjà par A. Pomel d’après une communication orale de
M. Ficheur.]
[Note 166 : No 78.]
[Note 167 : No 121, ch. IV, pl. XIV.]
[Note 168 : Nos 61 A et 61 B.]
CHAPITRE V
LA TAFNA
_La carte bathymétrique._ — Si on admet l’idée que les accidents
transversaux à la chaîne sont de grande importance pour la
différenciation du Tell, il faut jeter un coup d’œil sur la carte
bathymétrique de la Méditerranée occidentale, on y trouvera des
indications intéressantes (fig. 39).
On sait la brusquerie du contact entre l’Atlas et la fosse
méditerranéenne. La ligne bathymétrique de 2000 mètres court parallèle à
la côte à une distance d’une vingtaine ou d’une trentaine de kilomètres,
avec une remarquable régularité. Les grands abîmes touchent la chaîne
sans autre transition qu’un talus très raide où la pente est à peu près
de 100 mètres par kilomètre.
Dans la mesure où le fond de la mer nous est connu il faut conclure que
la grande dorsale Laghouat-Médéa s’arrête à la côte. Rien dans la carte
bathymétrique ne permet d’en soupçonner la continuation sous la mer.
Aussi bien la Mitidja qui fait assurément partie de l’Algérie
occidentale est au nord-est de Médéa. La croisée orthogonale que fait la
ligne Chéliff-Mitidja avec l’arête Médéa-Miliana semble, si on peut
dire, barrer le T. Tout se passe en tous cas comme si la grande dorsale
finissait exactement là.
En revanche, aux deux extrémités, occidentale et orientale, de la grande
fosse marine, vers l’Espagne et vers la Sardaigne, deux grandes lignes
nord-sud de hauts-fonds ont, je crois, un rapport évident avec la
structure du Tell.
_La Tafna._ — On connaît déjà le haut-fond entre l’embouchure de la
Moulouya et la côte espagnole ; celui qui s’amorce d’un côté par le cap
des Trois-Fourches et de l’autre par le cap de Gata, et qui est jalonné
par l’île Alboran (fig. 1 et 29).
Le long de la côte algérienne, il commence bien avant la Moulouya,
immédiatement à l’ouest d’Oran. Il s’annonce par un socle continental
étendu, qui porte les îles volcaniques déjà nommées Habibas, Rachgoun,
Zaffarines (fig. 29).
[Illustration : FIG. 38. — PROFIL LONGITUDINAL DE LA TAFNA.
Ce qui fait son intérêt c’est qu’il a ses affinités non pas avec les
profils du Sig et de l’Habra ses proches voisins, mais avec ceux du
Sahel et de l’Isser.
L’Algérie des plaines sublittorales (ce que nous avons appelé l’Algérie
occidentale) finit au Rio Salado. Au delà c’est déjà autre chose — la
région de la Tafna est un compartiment à part.]
Au point précis où, d’après la carte bathymétrique, le talus abrupt
commence à s’élargir en socle continental, c’est-à-dire au cap Figalo
(d’ailleurs volcanique lui-même en face des Habibas), la côte change
brusquement de caractère. Les plaines oranaises finissent exactement là,
à l’embouchure du Rio Salado.
Au delà vers l’ouest, le Tell algérien se continue et se termine par un
petit compartiment distinct, avec des caractères originaux. C’est le
bassin de la Tafna.
On a dessiné le profil longitudinal de cet oued (fig. 38). Par sa
concavité à peu près régulière il a bien plus d’analogies avec le Sahel
et l’Isser qu’avec ses voisins immédiats le Sig et l’Habra.
Les bras de mer cartennien et helvétien se sont assurément étendus
jusque-là ; mais la plus grande partie de la région était exondée au
sahélien et la totalité au pliocène (cartes paléogéographiques de
Joleaud ; fig. 11).
Dans le bassin de la Tafna, le rebord de la meseta sud oranaise est plus
rapproché de la mer que nulle part ailleurs, à une quarantaine de
kilomètres. La moitié de cet espace est occupé par le vieux et puissant
massif des Traras (pyrénéen, sommet de 1136 mètres).
La Tafna est presque le seul coin du Tell occidental où la carte
géologique au 800000e porte une tache étendue d’oligocène continental.
Tout cela suffirait à montrer par rapport à l’Oranie voisine,
l’originalité de ce coin. Mais elle est accusée davantage encore par
l’énorme accumulation des roches éruptives et volcaniques. L’étude de
ces roches a fait le grand intérêt de la thèse de M. Gentil sur la
Tafna[169]. Il y a signalé des appareils volcaniques encore
reconnaissables, les seuls de l’Algérie (Tifarouïne, les Msirdas). On
l’a déjà dit (fig. 29), on a mis cette richesse en roches volcaniques et
l’existence du seuil sous-marin, en relation avec la grande faille
Touat-Roussillon.
Il eût été inutile d’y revenir, si ce n’était qu’on croit devoir attirer
l’attention sur l’importance humaine de la Tafna qui est le pays de
Tlemcen.
_Tlemcen et Siga._ — Tlemcen s’élève au contact immédiat des derniers
causses de la Meseta sud oranaise. Elle domine, elle voit s’étendre à
ses pieds, dans un panorama splendide, une immense cuvette traversée par
la Tafna.
Aujourd’hui Tlemcen est la ville musulmane d’Algérie de beaucoup la plus
urbaine ; tous les joyaux algériens de l’architecture mauresque sont là.
C’est une survivance d’un très grand passé de grande capitale. Pendant
la fin du moyen âge, les XIIe, XIIIe et XIVe siècles, Tlemcen a été
quelque chose comme le foyer de culture de l’Algérie, la seule grande
ville entre Tunis et Fez.
Ces siècles de splendeur sont-ils un épisode isolé dans l’histoire de la
Tafna. La ville romaine de Pomaria, le prédécesseur de Tlemcen, était
certainement médiocre. Mais avant la domination romaine, au temps de
Carthage, les historiens et les archéologues signalent une ville de
Siga, située à l’embouchure de la Tafna. On nous la donne comme capitale
de Syphax ; c’est là que des embassadeurs viennent voir le roi pendant
les guerres puniques (Scipion l’Africain et Asdrubal d’après Tite-
Live)[170]. Il s’agit de ce Syphax qu’on nous montre d’autre part voisin
de Carthage en Numidie, et qui a donc régné sur toute l’Algérie. Il faut
donc admettre qu’il y avait, dès ce temps-là, dans le bassin de la
Tafna, malgré sa situation excentrique, une tendance à la création d’une
capitale algérienne (fig. 29).
A la belle époque de Tlemcen, il y avait à l’embouchure de la Tafna, à
peu près sur l’emplacement de Siga, le port de Tlemcen, Archgoul[171],
dont le nom s’est conservé dans celui d’un îlot voisin, Rachgoun.
Sur le passage à travers le Tell de la grande faille Touat-Roussillon,
l’alignement Tlemcen-Siga n’a-t-il pas de l’analogie avec l’alignement
Achir-Médéa-Miliana-Alger sur le passage de la grande dorsale ?
Dans la région de la Tafna s’affrontent des pays très divers. Steppes et
Tell d’une part, et d’autre part, Algérie et Maroc. La croisée
orthogonale des deux directions a ici des conséquences humaines de
grande importance. Dans la direction nord-sud les influences
steppiennes, voire sahariennes, ont un accès facile à la Méditerranée.
Tlemcen, la ville des Zénètes arabisés, est une capitale de nomades. Et
elle est à 40 kilomètres de son port. Elle voit presque la mer du haut
de ses minarets. Dans l’autre sens, dans la direction nord-ouest, au
chapelet des plaines sublittorales en Algérie, la trouée de Taza fait
pendant au Maroc ; ouvrant jusqu’à l’Atlantique un grand chemin, qui a
été suivi par les conquêtes et les migrations.
Des conditions plus ou moins analogues se retrouvent au passage de tous
les grands accidents transversaux à l’Atlas. Elles sont partout des
suggestions de vie commerciale et politique, c’est-à-dire urbaine.
[Note 169 : Louis Gentil : thèse, no 54.]
[Note 170 : No 8, feuille 31, texte.]
[Note 171 : No 33, p. 42, 116.]
CHAPITRE VI
LE HAUT-FOND DE BONE
A l’autre bout de la cuvette marine, au bout oriental, un autre haut-
fond fait pendant à celui de l’île Alboran. Il court nord-sud entre la
Sardaigne et l’Algérie à peu près sous le méridien de Bône.
Il est extrêmement accusé. Entre la Sardaigne et les Baléares (fig. 39)
la fosse méditerranéenne atteint des profondeurs supérieures à 3000
mètres. Le seuil sous-marin qui réunit la Sardaigne à l’Algérie n’a
guère plus d’un millier de mètres dans sa partie centrale. Le pédoncule
par lequel il se rattache à l’Afrique du Nord est un socle continental
très étendu, où les profondeurs ne dépassent pas 500 mètres. Sur ce
socle continental comme sur celui de la Tafna des îlots volcaniques se
dressent jusqu’à l’émergence (les îlots de la Galite).
Ce grand accident sous-marin a sa répercussion manifeste, et très
importante, sur la côte de l’Afrique du Nord et sur l’Atlas tellien.
_La côte algérienne._ — De part et d’autre de Bône la côte change de
caractère ; on ne l’a jamais dit, mais c’est évident dès qu’on y
regarde.
Les particularités de la côte algérienne, en général, ont depuis
longtemps attiré l’attention des géologues, des géographes, voire des
historiens. _Littus importuosum_, dit déjà Salluste : une côte sans
ports. C’est très vrai : la nature a si peu fait ici, en matière de
rades que, dans un beau port artificiel comme Alger, fréquenté par tant
de navires, bien vivant, en voie d’accroissement rapide, les ingénieurs
n’ont jamais obtenu, et n’obtiendront sans doute jamais une tranquillité
parfaite du plan d’eau. Il y a un peu de clapotis le long des quais dès
que la mer est grosse.
Les rades sont d’un type uniforme et qui en décrit une les décrit
toutes. En forme de croissant ou de faucille ; la courbe est régulière,
médiocrement creuse ; le port est invariablement à l’abri de la corne
ouest, parce que les coups de vent redoutables viennent du Noroît (fig.
32). Les rades d’Oran, d’Arzew, d’Alger, de Bougie, de Bône, sont toutes
exactement de ce type. La similitude se poursuit jusque dans la
structure. Les cornes saillantes du croissant sont de roche dure ; la
courbe rentrante qui les réunit est taillée dans des argiles ou des
roches tendres. Cela suggère l’idée que la baie a été creusée par
l’abrasion de la mer, qui est habituellement dure, poussée par des vents
de Noroît en hiver et de nord-est en été ; _mare saevum_, dit Salluste.
L’allure des courbes bathymétriques entre 0 et 100, voire 200, est tout
à fait en faveur de cette hypothèse. Elle accuse un petit socle, un
replat très net, au sommet de talus sous-marin, exactement entre les
cornes du croissant. Pour Théobald Fischer[172] et pour le général
Lamothe[173], l’abrasion marine est en effet une explication suffisante
du phénomène.
[Illustration : FIG. 39. — CARTE BATHYMÉTRIQUE DE LA MÉDITERRANÉE
OCCIDENTALE.
Entre Oran et Bône la côte Algérienne descend en muraille à pic
jusqu’aux grandes profondeurs au-dessous de 2000 mètres.
Mais au delà d’Oran vers l’Ouest et de Bône vers l’Est les courbes se
desserrent.
Tout de suite au delà d’Oran (côte de la Tafna semée d’îlots
volcaniques) le seuil d’Alboran fait sentir son influence. Et au delà de
Bône (sur une côte où on trouve l’îlot volcanique de Galite), c’est le
grand seuil de la Sardaigne, qui sépare les grands fonds méditerranéens
des Tyrrhéniens.
Le dessin des fonds dans la Méditerranée occidentale trahit aussi la
croisée orthogonale des deux directions Nord-Sud et Est-Ouest.]
Cependant Théobald Fischer observe que les baies en faucille sont le
type courant non seulement en Afrique du Nord, mais encore sur les côtes
voisines d’Espagne et surtout d’Italie (Palerme, Naples sont des baies
en faucille) ; cela reviendrait à dire sur la cassure de la Tyrrhénide.
Voilà qui suggérerait une explication orogénique, qui a pour elle
l’autorité de Suess[174]. Les saillies de roches dures (la Bouzaréa et
Matifou dans la baie d’Alger, Sorrente et Capri dans le golfe de
Naples), constituent chacune « un horst très net, entre deux régions
effondrées ».
Entre les deux explications d’ailleurs il n’est pas nécessaire de
choisir. Rien n’empêche de les retenir toutes les deux, elles ne se
contredisent pas.
Même réunies elles ne rendent pas un compte suffisant de la côte
algérienne. Il reste à en indiquer une caractéristique essentielle.
Grande cassure à peu près rectiligne de l’écorce terrestre, avec
cassures conchoïdales entre des môles durs et saillants ; soumise par la
direction des vents et des flots à une abrasion énergique ; la côte
algérienne est bien tout cela, mais elle est aussi quelque chose
d’autre.
L’homme qui a fait de cette côte une étude approfondie est le général de
Lamothe[175]. Il lui a consacré un gros livre, dans le détail duquel il
ne saurait être question d’entrer, mais dont les conclusions, solidement
établies, importent beaucoup. Toute une série de terrasses et de plages
étagées attestent que la côte algérienne est en voie d’émersion. Il
n’importe pas ici de savoir si c’est la terre qui surgit, ou si c’est la
mer qui se retire, comme le général de Lamothe le soutient avec de
solides arguments. Et d’autre part, on n’oublie pas qu’il y a eu des
oscillations ; le plan d’eau a pu être, a certainement été parfois
encore plus bas qu’aujourd’hui. Mais dans l’ensemble et en moyenne il y
a mouvement négatif très accusé de la mer. L’émersion du continent
dépasse 200 mètres depuis la fin du pliocène.
Au reste il suffit de jeter un coup d’œil sur une carte au 50000e d’un
secteur quelconque de la côte. Une des plus expressives est celle
d’Alger. La comparaison de la courbe de niveau O (celle de la côte),
avec les courbes + et − (subaériennes et sous-marines), est tout à fait
parlante. Si on imagine le niveau de la mer montant de 100 ou 200
mètres, on voit se dessiner des rias profonds, des îles, la côte devient
une dentelle découpée, quelque chose comme la côte bretonne ou dalmate.
Si au contraire on imagine la mer descendant de 100 ou 200 mètres la
nouvelle côte ainsi obtenue a le rapport de dessin le plus étroit avec
l’actuelle. En somme cette côte actuelle par son dessin s’apparente avec
les courbes bathymétriques, elle contraste avec les courbes du relief
subaérien. Ce petit fait bien simple est en harmonie avec les belles et
multiples observations du général de Lamothe. Il les résume
graphiquement.
Cela tient en une phrase. La côte algérienne est par la simplicité de
son dessin, comme par son histoire géologique, une antithèse parfaite de
la côte bretonne. On n’y trouve pas un seul rias, une seule vallée
envahie par la mer.
Notez que c’est précisément ce caractère-là qui met en valeur les
autres. Si cette côte a conservé bien reconnaissable, l’allure d’une
cassure orogénique, simplement accentuée par l’abrasion, c’est parce que
l’érosion sub-aérienne n’a pas brouillé le dessin primitif. C’est tout
cela qu’il y a derrière le mot de Salluste, _littus importuosum_.
Tout cela est très vrai de la côte algérienne. Mais est ce que ça l’est
également de son extrémité orientale à partir de Bône. Il est évident
que non, encore qu’on ne le dise jamais.
_Côte bônoise et tunisienne._ — La seule présence d’un socle continental
au large de la côte, au lieu d’un talus abrupt, est déjà une grande
nouveauté. Ça ne peut pas manquer d’avoir un retentissement sur la vie
des poissons (fig. 39) et par conséquent sur celle des pêcheurs, sur la
vie humaine maritime. Ce retentissement n’a jamais été étudié. On croit
entrevoir vaguement que vers les ports de la Calle et Tabarca des
nouveautés apparaissent, le corail, l’éponge. On a entendu parler de
corailleurs indigènes qui sont ou qui étaient des plongeurs
remarquablement entraînés ; au moins dans la partie de la côte où la
murène ne pullule pas, parce que la murène est une bête féroce. Mais
tout cela est matière de conversation, on ne sait pas où la légende
commence, on croit deviner qu’il y a là un petit sujet qui n’a jamais
été traité.
Le seul coin de ce rivage qui ait été sérieusement étudié est bien loin
de Bône, c’est le sud de la Tunisie, la petite Syrte, Pomel y a signalé
une formation continentale à coquilles actuelles qui est largement
envahie par la mer ; puisqu’elle constitue le sol des îles Kerkenna (en
face de Sfax[176]). Dans cette petite Syrte qui a des marées découvrant
largement le fond, et qui nourrit une population de pêcheurs indigènes,
ceux-ci connaissent l’existence de vallées sous-marines qu’ils appellent
des oueds[177]. Un coup d’œil sur la carte suffit d’ailleurs pour
montrer que cette côte orientale tunisienne est bien différente de
l’Algérienne. Elle est semée de grandes îles, qui ne sont plus du tout
volcaniques, mais qui sont des parties du continent, mal séparées de lui
par des chenaux sans profondeur. Il suffit de citer avec les Kerkenna,
la grande île de Djerba. Cette forme de côte où l’envahissement du
continent par la mer est évident, comment et où se raccorde-t-elle avec
la côte algérienne, où c’est exactement l’inverse qui est incontestable,
c’est-à-dire le recul de la mer et l’émersion du continent.
[Illustration : FIG. 40. — LA COTE DE BIZERTE ET DE TUNIS.
Le golfe de Tunis n’est plus du tout une baie en faucille comme celle
d’Alger. Cette côte qu’on pourrait presque appeler déchiquetée, a ses
affinités plutôt avec notre côte Bretonne qu’avec la côte Algérienne.
Quand on y regarde de plus près l’attention est attirée non seulement
par la célèbre rade de Bizerte, mais par la situation d’Utique qui fut
un port il y a moins de deux millénaires, au fond d’une indentation
profonde, comblée depuis par la Medjerda, et dont il ne subsiste
aujourd’hui que la lagune de Porto-Farina. La lagune à travers laquelle
Tunis communique avec la mer semble aussi un golfe à demi comblé,
derrière le banc de sable qui la barre. — C’est une côte de rias, dont
les atterrissements par le travail combiné des oueds et de la mer ont
beaucoup émoussé les indentations — peut-être peut-on dire une côte de
rias sénescente.]
Le cap Bon, avec sa saillie de 70 kilomètres, n’a pas d’analogues en
Algérie, non plus que la grande baie de Tunis, avec ses fonds inférieurs
à 100 mètres, avec ses îles Zembra (éocène supérieur), reliées à la côte
par un pédoncule sous-marin que dessine la courbe de 50 mètres (fig.
40).
Au large de Bizerte la petite _île aux chiens_ (crétacé supérieur) est
elle aussi reliée à la côte par un pédoncule sous-marin sur lequel les
fonds sont moindres que 50 mètres.
Qu’est-ce donc que Bizerte même ? ce qu’on ne trouve pas sur toute la
côte algérienne, et c’est justement sa rareté qui fait son prix, une
magnifique rade naturelle, parfaitement abritée, où les escadres
tiennent à l’aise. On n’a jamais essayé, que je sache, d’en donner une
définition géographique, et pourtant cette définition saute aux yeux,
sans contestation possible, à la seule inspection du terrain, ou de la
très belle carte au 50000e.
Bizerte est un lac communiquant avec la mer par un goulot de 7
kilomètres. Il ne faudrait pas s’imaginer une lagune à l’abri d’un banc
de sable percé d’un chenal. Ce n’est pas ça du tout. La plaine où le lac
de Bizerte s’étale est séparée de la mer, à la façon de la Mitidja, par
une ligne de collines, ce qu’on appellerait à Alger un Sahel. Ces
collines atteignent une altitude de 70 à 80 mètres (fig. 41).
D’après la carte géologique au 800000e (la seule qui existe[178]), elles
sont constituées par du miocène inférieur, et d’après le commentaire
d’Aubert[179] cela signifie des marnes « avec grès grossiers et argiles
comprenant en abondance l’O. Crassissima, l’O. Gingensis ».
En tout cas, c’est de la roche, çà n’a rien à voir avec une ligne de
dunes côtières. Le goulet est une ancienne vallée fluviale creusée jadis
à travers les collines miocènes par l’érosion subaérienne, et
aujourd’hui envahie par la mer. Dans ce cadre de la Mitidja, qui nous
est déjà connu, si vous imaginez la mer montant de quelques dizaines de
mètres le lac Halloula deviendra quelque chose de tout à fait analogue à
la rade de Bizerte ; et les gorges du Mazafran un pendant rigoureusement
exact du goulet (fig. 32).
[Illustration : FIG. 41. — BIZERTE.
Quoiqu’il y ait un mince cordon strictement côtier de sable, le goulet
de Bizerte est taillé à travers un chaînon de l’Atlas, dans les vieilles
roches. C’est une vallée envahie par la mer.
L’oued Tindja est le seul affluent sérieux du lac de Bizerte. Il lui
apporte des eaux clarifiées par leur passage à travers le lac Achkel, où
les troubles se déposent.
Telle est d’une part l’origine du lac de Bizerte, et d’autre part la
raison pour laquelle il a conservé sa profondeur.]
Une vallée fluviale envahie par la mer, c’est la définition de Bizerte ;
pour qu’elle soit complète, il faut ajouter quelque chose. D’heureuses
conditions géographiques protègent le lac de Bizerte, contre
l’envasement. Son réseau fluvial est assez important, il draine toute
l’extrémité de la chaîne côtière au nord de la Medjerda, depuis le
méridien de Béja ; il y a là plusieurs oueds, qui ont chacun de 60 à 70
kilomètres de long et qui descendent des montagnes en torrents
méditerranéens, charriant des masses de graviers, de sables et de vases.
Par une disposition extraordinairement heureuse aucun d’eux n’arrive au
lac de Bizerte directement ; ils convergent tous vers un autre lac, la
Garaet Achkhel, antichambre, pour ainsi dire, du lac de Bizerte. Garaet
Achkhel cela semble signifier le lac noir : ce nom a-t-il un rapport
avec la couleur des eaux qui s’y déversent, chargées de troubles ? on ne
l’a jamais dit et il est bien possible que cette explication soit
fantaisiste. En tout cas, il est évident que la Garaet Achkhel recueille
la plus grande partie des alluvions entraînées par les oueds. Par un
chenal de quelques kilomètres de pente à peu près nulle (qui s’appelle
l’oued Tindja) les eaux vont déboucher ensuite dans le lac de Bizerte,
clarifiées et inoffensives ; ainsi est-il advenu que ce lac a pu
conserver à travers les siècles sur une très grande partie de son
étendue, des fonds supérieurs à 10 mètres.