_L’oued Mazafran._ — La Mitidja (fig. 32) qui est une cuvette synclinale

allongée entre l’Atlas et le Sahel, n’est pas drainée dans le sens de sa

longueur. Les points les plus bas de la plaine sont au nord au pied du

Sahel. Il serait naturel que cette dépression fût suivie d’un bout à

l’autre par une rivière maîtresse. Il n’en est rien, la dépression au

pied du Sahel est justement la partie de la plaine qui est la plus mal

drainée. On y trouve un chapelet de marécages, qui ne sont pas reliés

entre eux. Le grand pli, constitué par le groupe Atlas-Mitidja-Sahel,

est coupé transversalement par des vallées indépendantes les unes des

autres, celles des oueds Chiffa, Harrach, Hamiz. Ces oueds jaillissent

de l’Atlas, et, la Mitidja franchie, il percent, pour arriver à la mer

l’obstacle du Sahel, sans hésitation, presque sans infléchissement,

dédaigneux de la voie naturelle et facile que leur offrirait la

dépression marécageuse.

Le plus surprenant de ces trois oueds est la Chiffa, qui porte en

arrivant à la mer le nom de Mazafran.

Les collines du Sahel au point où le Mazafran les franchit, à côté de

Koléa, sont un obstacle très sérieux. La rivière a dû s’y creuser des

gorges à pic où elle s’est encaissée d’environ 200 mètres ; et ces

gorges, _nota bene_, dessinent des méandres (fig. 32).

Les rivières de ce type, qui semblent avoir préféré une rude tâche

perforatrice à travers le roc à un chemin facile et tout ouvert, on les

a parfois appelées héroïques. Dans les traités de géographie physique

elles sont classées plus précisément sous la dénomination de rivières

« antécédentes », car elles sont fréquentes, étudiées et connues[158].

Elles avaient dessiné leur tracé, méandres compris, à une époque où

l’obstacle montagneux n’avait pas encore surgi. Elles ont pu conserver

leur orientation et leur direction à travers la région soulevée.

Les méandres encaissés du Mazafran nous reportent donc à une époque où

la Mitidja ne s’était pas encore creusée entre le Sahel et l’Atlas.

Or le Sahel de Koléa c’est du pliocène marin ; c’est dans des grès

pliocènes, bien datés par leurs fossiles, que les gorges du Mazafran

sont creusées.

Le modelé des vallées, comme les données géologiques, tout porte donc le

même témoignage : à une époque aussi rapprochée de nous que le pliocène

supérieur et le quaternaire des mouvements orogéniques importants ont

donné naissance à la Mitidja et au Sahel d’Alger.

Les formes actuelles du terrain sont d’une jeunesse extrême, elles sont

d’hier, on pourrait presque dire d’aujourd’hui.

[Note 155 : No 122.]

[Note 156 : No 7, feuille Alger _bis_. P1 _a_, dépôt caillouteux des

Ouled-Fayet.]

[Note 157 : Nos 79 et 80.]

[Note 158 : Par exemple, no 82, p. 564.]

CHAPITRE III

LES PLAINES ORANAISES

Si nous jetons maintenant un coup d’œil sur les plaines oranaises, à

l’extrémité opposée du chapelet des plaines sublittorales, nous y

observerons un groupe de faits précis qui conduisent à des conclusions

identiques (fig. 29).

C’est là, en particulier dans la plaine de la Macta, que les mers

miocène et pliocène atteignaient leur maximum de largeur et de

profondeur. Et c’est là que les plis alpins ou post-alpins ont atteint

leur maximum de puissance.

Voici un détail qui le fait ressortir.

Cherb-er-Riah (le mont Ventoux, littéralement la lèvre du vent), c’est

le nom que porte le point culminant de l’Atlas au-dessus de Mascara, par

910 mètres d’altitude ; or Cherb-er-Riah est constitué par du pliocène

marin. Nulle part ailleurs en Algérie on ne le trouve à de pareilles

altitudes et à une telle distance de la côte, 50 kilomètres à vol

d’oiseau. Auprès d’Alger, par exemple, où ce même pliocène marin tient

une place importante, les lambeaux les plus éloignés, auprès de Rivet,

sont à une douzaine de kilomètres du rivage, et les plus élevés, dans le

Sahel, ne dépassent guère la cote 250. Sur la limite de la plaine

oranaise et de l’Atlas, entre Perrégaux et Saint-Denis-du-Sig, c’est-à-

dire au cœur même de la région qui nous intéresse, non seulement le

pliocène ancien marin, mais même le pliocène récent continental se

présentent redressés verticalement[159]. En somme, dans ce coin de

l’Algérie, depuis la fin du pliocène, une dénivellation d’un millier de

mètres, et la surrection du fond de la Méditerranée d’une coulisse de

l’Atlas sont des phénomènes parfaitement et anciennement établis du

consensus universel des géologues. Les phénomènes observés sont les

mêmes que dans la Mitidja, ils sont affectés simplement d’un coefficient

plus élevé, parce que nous sommes ici dans la partie la plus large, la

plus profonde et la plus instable du même géosynclinal occidental

néogène.

Voilà qui pourrait déjà suffire, sans qu’il soit nécessaire d’ajouter

quoi que ce soit. Mais il faut montrer comment cette jeunesse de la

plaine a sa répercussion sur son hydrographie et son modelé.

_Hydrographie de la plaine._ — Qu’on jette un coup d’œil sur la carte

des plaines sublittorales à l’ouest du Chéliff. Elle est très curieuse

par l’inexistence du drainage (fig. 29).

Les deux seuls grands oueds que l’Atlas déverse dans la plaine sont le

Sig et l’Habra (dont la réunion constitue la Macta).

L’un sort des montagnes à Saint-Denis, l’autre à Perrégaux ; à partir de

là, dès qu’ils s’engagent dans la plaine ils n’ont plus de lit, ils se

perdent et s’étalent dans une zone d’épandage. On les voit se prolonger

sur la carte par des « endiguements » rectilignes, dont l’allure

géométrique et le nom montrent l’origine humaine et artificielle. Cette

zone d’épandage, commune au Sig et à l’Habra, dans sa partie la plus

creuse, s’appelle marais de la Macta. C’est au delà seulement, vers le

pont de la Macta, à 1500 mètres de la mer, qu’un lit fluvial

s’individualise de nouveau à travers l’obstacle des dunes côtières.

La rupture du barrage des Cheurfa, en 1885, a suffi pour substituer aux

anciens endiguements un lit nouveau tout à fait aberrant, qui a donc

exactement vingt-cinq ans d’existence[160].

La totalité des plaines oranaises est à ce régime-là.

Depuis l’embouchure du Chéliff jusqu’à celle du Rio Salado, qui coule à

l’extrémité occidentale des plaines et qui leur est déjà étranger, sur

une distance totale d’environ 150 kilomètres, il en est partout de même.

Aucune rivière n’arrive à traverser la plaine dans un lit nettement

individualisé.

Toutes, le Tlélat par exemple, l’oued el-Tine, finissent dans des zones

d’épandage.

Entre les marais de l’oued el-Tine, qui est à l’est de Relizane, et la

sebkha d’Oran, qui est à l’ouest de la ville, on rencontre

d’innombrables cuvettes sans écoulement, où l’eau s’étale en hiver, et

disparaît en été plus ou moins complètement. On les appelle _sebkhas_

lorsque l’eau est salée, _dayas_ lorsqu’elle est douce (Dayat Oum-

Rebiaz, où se jette le Tlélat ; Dayat-Morselli, aux portes d’Oran[161].

Les dimensions varient extrêmement, depuis des mares anonymes et

insignifiantes, jusqu’à la sebkha d’Oran, qui a 40 kilomètres le long de

son grand axe. Les modalités varient aussi. Entre les types nettement

tranchés il y a des nuances de transition : marais, marigots qui font

anévrisme le long d’un oued (l’oued el-Tine, par exemple) ; étendues non

délimitées, sur lesquelles le cartographe écrit des mentions vagues,

dans le genre de celle-ci : « partie inondée en hiver ; terrains

impraticables après les pluies[162] ».

On retrouve bien dans les autres plaines sublittorales une tendance à

semblable régime hydrographique. La vallée du Chéliff a la sebkha de

Bou-Zian, celle de Clinchant. La Mitidja, son chapelet de marais, parmi

lesquels le lac Halloula, voisin du tombeau de la Chrétienne, a une

sorte de célébrité littéraire[163]. Mais après tout dans la vallée du

Chéliff et la Mitidja le drainage naturel est à peu près organisé. Il

n’est même pas ébauché dans toute l’étendue de ces grandes plaines

oranaises. Et je crois bien que cela leur fait une originalité.

Sur cette originalité l’attention, que je sache, n’a jamais été

attirée[164]. Il me semble qu’on voit assez bien pourquoi. Le régime des

bassins fermés n’a rien d’extraordinaire en Algérie, il est normal sur

les Hauts Plateaux. Pour dénommer les cuvettes sans écoulement de

l’Oranie, les indigènes n’ont eu qu’à emprunter les mots familiers de

Sebkha et de Daya à l’onomastique des steppes. L’Oranie, il est vrai, ne

fait pas partie de la steppe ; elle est bien certainement englobée dans

le Tell agricole. Pourtant elle en est la partie la plus sèche. Les

moyennes annuelles de pluies ne laissent pas de doute là-dessus, non

plus que l’aspect du pays : sur le plateau de Mostaganem il existe de

véritables petites dunes continentales : des plantes steppiennes comme

l’halfa descendent ici jusqu’au voisinage de la mer. L’existence de

sebkhas et de dayas a donc pu paraître un autre stigmate désertique, ne

réclamant point d’explication particulière.

Si pourtant on ne veut pas se contenter d’apparences, et s’arrêter à une

impression superficielle, il faut pousser plus loin l’analyse.

Au désert la Sebkha d’origine climatique est le point le plus bas d’un

bassin fermé, où l’eau à bout de course, ne peut disparaître que par

évaporation, en déposant ses résidus chimiques. Les dayas sont d’eau

douce, parce que, à défaut d’effluents visibles, elles en ont de

cachés ; elles sont un anévrisme superficiel de la circulation

souterraine. Au rebours des sebkhas, elles ne sont nullement pour les

eaux un point d’aboutissement, mais un lieu de passage. Apparemment il

n’y a pas dans le Tell oranais une seule sebkha véritable, d’origine

climatique ; ces multiples lacs salés, alternant avec des lacs d’eau

douce, dans la même grande plaine d’alluvions, ne peuvent pas être,

chacun pour son compte, autant de petits bassins fermés ; tout cela doit

être relié souterrainement par des nappes qui ont leur écoulement.

Nous sommes dans un pays où il arrive à l’eau courante aussi d’être

salée : (Rio Salado, ce qui est la traduction espagnole de l’arabe oued

el-Melah, si fréquent dans toute l’Algérie). Dans le Tell, la salure des

eaux est en relation notoire avec les affleurements triasiques. Les

géologues admettent que, dans la plaine oranaise, les sebkhas décèlent

en surface la présence de pointements triasiques à une profondeur plus

ou moins faible.

Le trias algérien, abondant en sel, en gypse, en substances solubles,

est souvent caverneux, d’une richesse extraordinaire en avens, un

terrain de choix pour la circulation souterraine. Sur les cartes

détaillées au 50000e de la région oranaise, on voit, en effet, des

cuvettes brusques et profondes, qui ont tout à fait l’allure d’avens

obstrués : sur la feuille 153 (Oran), par exemple, au nord-est d’Arcole,

un trou brusque, vaguement circulaire, à bords déchiquetés, de 1

kilomètre de diamètre, profond de 50 mètres, et au fond duquel, sur des

alluvions, se trouve installée une ferme. Sur la même carte aux portes

d’Oran, la dayat Morselli, ou « petit lac », paraît bien avoir le même

caractère ; elle est encaissée au fond d’un trou bien net.

Dans toute la région on peut admettre que la présence d’un sous-sol

triasique, soluble, caverneux et instable, a pour conséquence, non

seulement la salure des eaux, mais encore l’allure générale de

l’hydrographie superficielle. Malgré la différence des terrains il y

aurait quelque analogie entre cette hydrographie et celle dont le karst

illyrien a fourni le type classique.

Cette explication est celle des géologues, encore bien qu’aucun d’eux,

je crois, ne l’ait formulée nulle part ; mais elle se devine aisément à

la lecture de leurs cartes, et ils la développent volontiers en

conversation. En tout état de cause, elle conservera sa valeur, au moins

partiellement ; mais elle me paraît insuffisante.

Les plaines oranaises sont, par l’intermédiaire de la plaine du Chéliff

un prolongement de la Mitidja, c’est le même ensemble des plaines

sublittorales de l’Algérie occidentale. Nous savons par les géologues

qu’il est édifié tout entier sur le même plan. Entre la Mitidja et les

plaines oranaises la différence est dans le degré d’intensité, mais

l’âge du plissement est le même, étonnamment récent. Qu’à une surrection

toute récente hors des eaux de la mer corresponde une hydrographie

indécise, et que cette indécision soit plus marquée justement là où le

bloc exondé est de superficie plus importante, quoi de plus naturel.

L’hydrographie est inachevée parce qu’elle est jeune, les rivières n’ont

pas eu le temps de s’individualiser.

Ces plaines oranaises, parsemées de sebkhas et de dayas, s’expliquent

par une convergence de causes diverses. Comme tous les phénomènes

naturels celui-ci est complexe. Il ne faut assurément pas oublier la

sécheresse du climat. Il faut faire la part du trias qui a favorisé la

circulation souterraine des eaux. Mais une part importante dans

l’explication du phénomène, et probablement la part la plus

considérable, revient à l’extrême jeunesse du régime fluvial. En

d’autres pays, comme la Finlande ou le Canada, cette extrême jeunesse a

les mêmes conséquences qu’en Oranie ; engorgement du réseau, écoulement

difficile des eaux stagnantes, chapelets et archipels d’étangs et de

lacs. Tout cela _mutatis mutandis_, bien entendu, et pourvu qu’on ne

perde pas de vue les énormes différences de climat et de sol.

[Note 159 : La carte géologique au 800000e serait déjà une référence

suffisante. On a beaucoup utilisé les renseignements oraux de M.

Ficheur. Voir no 47, p. 364.]

[Note 160 : No 6, feuille Saint-Louis (154).]

[Note 161 : Voir le sens de ces mots dans no 50, p. 11, pl. V.]

[Note 162 : Par exemple : No 6, feuille Debrousseville (155).]

[Note 163 : No 43, p. 250.]

[Note 164 : Voir cependant 32 _bis_, p. 223-231, de Martonne.]

CHAPITRE IV

LE SIG ET L’HABRA - L’ISSER ET L’OUED SAHEL

On espère avoir fait ressortir déjà, dans les grandes lignes, et à

propos de cas concrets, le contraste extrêmement marqué entre le Tell

oriental et le Tell occidental des plaines sublittorales. On obtient une

notation graphique de ce contraste en analysant les cours des principaux

oueds et en dessinant les courbes de leurs lits.

Dans l’Algérie occidentale on prendra pour types le Sig et l’Habra. On

les étudiera non plus seulement dans leur embouchure commune en plaine

oranaise, mais dans l’ensemble de leur cours depuis les sources.

_Sig et Habra._ — Cette incertitude du lit, qui est si marquée en

plaine, on la décèle aussi dans la montagne à l’examen attentif de la

carte. Elle apparaît, par exemple, dans le cas déterminé que voici. En

aval des Trembles, le lit actuel du Sig est beaucoup plus récent qu’en

amont ; on voit très bien l’ancien lit par Oued-Imbert et Saint-Lucien

(fig. 29) ; le chemin de fer l’utilise ; l’oued Imbert et l’oued Tlélat

y coulent aujourd’hui dos à dos. Il y a eu là un phénomène de capture,

signalé depuis longtemps par les géologues[165]. Avant cette capture il

est difficile de dire où les eaux du Sig allaient rejoindre la mer : il

se peut qu’elles aient rejoint dès cette époque les marais de la Macta.

Mais il est très possible aussi qu’elles aient pris une direction

différente, celle de l’oued Tlélat, vers les salines d’Arzew ou la

sebkha d’Oran. Ainsi la seule inspection de la carte fait déjà ressortir

que le lit du Sig à travers l’Atlas a varié.

Il faut y regarder de plus près. On a dressé des profils longitudinaux

du Sig et de l’Habra sur les principes qui ont été exposés au livre I

(fig. 33 et 34).

Le Sig (oued Mekerra, source en amont de Ras-el-Ma) et l’Habra (oued

Aounet, oued Menoulane, source vers Daya-Bossuet) sont des oueds

jumeaux ; et, d’un coup d’œil sur leurs profils, on voit bien l’air de

famille. Les signes de jeunesse frappent immédiatement.

[Illustration : FIG. 33. — LE SIG.

_Explication des figures 33 à 37_ :

Profils longitudinaux du Sig et de l’Habra (Tell occidental), du Sahel

et de l’Isser (Tell oriental). — Les premiers ont tous les caractères de

la jeunesse, et les seconds de la maturité. — C’est en parfait accord

avec les données géologiques. Le Tell occidental est une chaîne beaucoup

plus jeune (Alpine ?) que le Tell Oriental (Pyrénéen).]

Dans le profil de l’Habra (fig. 34) la pente est la même (5 p. 1000)

entre les cotes 50 et 100 (région de Perrégaux) et entre les cotes

1050-1100 (région de Bossuet). Si l’on fait abstraction des marais de la

Macta, la section du profil où la pente est le moins accusée (2,5 p.

1000) se trouve en amont de Hammam Hanéfia, entre la cote 200 et 250, au

pied de Mascara, à l’extrémité occidentale de la plaine d’Egris. C’est

le seul point du profil, où il y ait un palier de quelque étendue. De ce

palier, l’oued tombe dans la plaine côtière avec des pentes

progressivement accélérées d’amont en aval. L’érosion régressive n’a pas

eu le temps de faire son œuvre, et le profil, dans son ensemble,

commence à peine à accuser une légère concavité. De la source à

l’embouchure, il n’y a pas trois sections de suite où les pentes

décroissent régulièrement ; c’est un pêle-mêle de chiffres quelconques ;

le profil est tout entier en crémaillère.

[Illustration : FIG. 34. — L’HABRA.

(Voir explication des figures 33 à 37.)]

Toutes ces observations s’appliquent au Sig (fig. 33). Lui aussi a des

pentes analogues au voisinage de la source et de l’embouchure. Dans la

région de Saint-Denis-du-Sig, la pente est même plus forte que dans

celle de Magenta. Entre les cotes 50 et 100 elle est de 6,2 p. 1000 ;

entre les cotes 1000 et 1050 de 4,1. C’est au centre seulement dans la

plaine de Sidi-bel-Abbès, que le profil tend à se creuser et à se

régulariser ; encore que la pente la plus douce y soit de 3,1. Au-dessus

et au-dessous le profil est nettement convexe. Dans son ensemble il est

encore plus loin de l’équilibre que celui de l’Habra.

Ce sont donc, de toute évidence, des rivières très jeunes, qui ont à

peine commencé leur travail d’érosion.

_Oued Sahel et oued Isser._ — On le fera mieux ressortir encore, par

contraste, en comparant les profils du Sig et de l’Habra avec ceux de

deux autres rivières, choisies comme typiques du Tell oriental ; ce sont

l’oued Sahel et l’oued Isser. Ces deux rivières drainent la région des

Biban, celle même que nous avons étudiée (fig. 35 et 36).

Ce sont de petits fleuves (203 et 230 kilomètres), et ce ne sont guère

autre chose que des torrents montagneux puisqu’ils prennent leurs

sources respectivement à 1600 et à 1200 mètres.

Or, malgré cela, ils ont des profils étonnamment réguliers.

Par oued Sahel, il faut entendre oued Lekhal (source en amont

d’Aumale) ; et par oued Isser l’oued Melah, source au Kef Massker, dans

la région du Kef Lakhdar.

Un coup d’œil sur la carte géologique montre que l’oued Sahel entre

Bouïra et Bougie, traverse deux cuvettes quaternaires nettement

distinctes, celle de Bouïra même, et celle qui commence en amont de

Maillot. Ces deux sections du profil sont imparfaitement raccordées : la

pente, qui, dans la cuvette de Bouïra, s’abaisse jusqu’à 3,5 p. 1000,

s’accélère plus bas en amont de Maillot, jusqu’à 6,2, ce qui est à peu

près du double. Mais c’est la plus forte irrégularité du profil tout

entier.

[Illustration : FIG. 35. — L’OUED SAHEL.

(Voir explication des figures 33 à 37.)]

C’est peut-être l’Isser dont le profil surprend davantage par sa

régularité. L’oued Sahel en effet, sur la plus grande partie de son

cours, coule dans une large vallée longitudinale entre la chaîne des

Biban et celle du Djurdjura. Mais l’Isser aborde les obstacles de front

transversalement. Entre la chaîne de Boghar et la mer, il franchit

successivement toutes les chaînes du Tell à angle droit ou à peu près,

sans tergiversation ; c’est le type du fleuve héroïque. Il débouche sur

la côte par les célèbres gorges de Palestro, où il s’est encaissé de

plus de 1000 mètres. Et c’est à travers les roches les plus dures qu’il

s’est ouvert un chemin : gneiss et granit, roches éruptives, schistes

cristallins et primaires, calcaires massifs de Palestro, quartzites de

la chaîne des Bibans.

L’embouchure de l’Isser est proche de la Mitidja ; or, dans cette

région, un mouvement positif du rivage à une époque toute récente est

parfaitement établi ; on l’a déjà dit. Les plages et les terrasses du

bas Isser ont fait l’objet d’une étude approfondie, dont l’auteur, le

général de Lamothe, conclut que la mer s’est abaissée de 200 mètres

depuis le pliocène[166].

Un déplacement aussi considérable et aussi récent du niveau de base

était une raison de plus pour supposer que le profil de l’Isser dût être

irrégulier.

[Illustration : FIG. 36. — L’ISSER.]

[Illustration : FIG. 37. — L’ISSER ET LE SIG.

(Voir explication des figures 33 à 37.)]

C’est le contraire qui est vrai. Au voisinage de Palestro on cherche

vainement dans le profil un crochet en relation avec les gorges. On

trouve simplement une section amont, où la pente est de 2,9 p. 1000,

tandis que, en aval, elle s’accélère un peu jusqu’à 3,1. Cette

différence est si faible qu’elle est peut-être inexistante ; elle

pourrait bien être du même ordre que les chances d’erreur de la carte au

50000e, base du profil. La seule irrégularité accentuée se trouve

beaucoup plus en amont, auprès de la chaîne des Biban : entre deux

paliers où la pente est seulement de 5 p. 1000, elle devient plus rapide

et atteint 10. Je suppose que ce crochet est en relation avec une ligne

de suture très importante entre deux compartiments tout à fait

différents de l’écorce terrestre. Ici passe, on l’a dit, la limite entre

le bloc pyrénéen des Biban et la chaîne alpine du Hodna (fig. 30). Les

tremblements de terre de 1910 dans la région Aumale-Aïn-Bessem (qui ont

jeté bas le village de Masqueray), pourraient être interprétés comme une

preuve que la soudure n’est pas encore solide entre les deux

compartiments. Ce sont là dans le profil de l’Isser des ruptures de

pente rares et légères. A elles près, ce profil est très régulier. Il

pourrait bien être dans toute l’Algérie le profil longitudinal d’oued

qui se rapproche le plus de l’équilibre.

_Comparaison._ — En tout cas le contraste est extraordinaire avec les

oueds Habra et Sig. Il se trouve que le Sig et l’Isser ont à peu près la

même longueur, à 6 kilomètres près ; et ils prennent leur source à la

même altitude. On a profité de cette circonstance pour superposer les

deux profils (fig. 37). L’écart des deux lignes est parlant.

Il faut rappeler que les petits profils sont établis l’un et l’autre à

la même échelle et d’après des conventions rigoureusement identiques.

Aucune supercherie inconsciente n’est possible. On n’imagine pas qu’un

écart comme celui auquel on aboutit puisse être fortuit ou dépourvu de

signification.

Ces contrastes si frappants entre les profils sont-ils susceptibles de

plusieurs interprétations ?

Pourrait-on, par exemple, avoir recours à une explication climatique.

Le Tell oranais est moins pluvieux que le reste de l’Algérie littorale,

c’est incontestable : d’après la carte de A. Thévenet, la hauteur

annuelle dans le bassin du Sig et de l’Habra est de 500 millimètres

contre 700 millimètres environ dans le bassin de l’Isser et du

Sahel[167]. Faut-il admettre que cette différence rende compte du retard

de l’érosion dans la première zone.

Un élément essentiel serait le débit comparatif des quatre rivières.

Malheureusement il est inconnu. Les deux publications d’ensemble du

Gouvernement général sur l’hydraulique algérienne, pour les expositions

de Paris en 1900 et de Marseille en 1906[168], sont muettes sur les

questions de débit. Et je n’ai rien trouvé non plus d’utilisable dans

les publications annuelles sur l’hydraulique agricole. Quand on

s’adresse oralement aux services compétents tout ce qu’on apprend, c’est

la cause de leur silence. Les oueds sont très irréguliers ; pour

connaître leur débit moyen, il faudrait des jaugeages multiples, dignes

de foi, répétés sur une série d’années ; à des époques de crues et de

maigres d’ailleurs difficiles à déterminer. C’est précisément ce qui

fait défaut.

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