compte. Dans ce que nous avons appelé sierra du Hodna, M. Savornin
retrouve les traces mélangées de plusieurs plissements d’âge et d’allure
très différents[148]. Il y a des dômes qui rappellent l’Atlas saharien,
et qui évoquent un socle continental faiblement ondulé. Ce sont de vieux
dômes cassés, effondrés, bousculés par de violents plissements
ultérieurs. Ces plissements violents qui ont amené des surrections
d’écailles, des chevauchements, intéressent les dépôts marins du
cartennien sous lesquels les dômes sont plus ou moins ennoyés. C’est que
nous sommes ici à la limite des deux grandes zones, socle continental
d’une part et géosynclinal de l’autre. Nous sommes aussi sur
l’emplacement exact du bras de mer cartennien, zone de plissements
récents intenses.
Il ne saurait être question ici de suivre M. Savornin dans le détail de
ses descriptions, il suffit de dégager la physionomie d’ensemble.
Il court donc au sud des Biban un chapelet de massifs à la structure
complexe desquels des roches relativement récentes participent. Parmi
ces roches les grès, par exemple, jouent un rôle important. Ces grès
sont medjaniens au Dira. Le Titteri, le Choukchott, le Mansourah ont des
crêtes extrêmes en grès cartenniens ; ces couches de grès cartennien ont
une épaisseur considérable, évaluée parfois à 400 mètres et elles
apparaissent dans les relations stratigraphiques les plus compliquées.
La sierra du Hodna, si nous convenons de lui donner ce nom, est donc
beaucoup plus jeune que la chaîne des Biban, elle est miocène, d’âge
alpin et non plus pyrénéen.
Les formes topographiques accusent sa jeunesse attestée par sa
composition géologique. C’est aujourd’hui la sierra du Hodna, et non
plus la chaîne des Biban qui est ligne de partage des eaux. Les sommets
du Dira, du Choukchott, du Mansourah dépassent 1800 mètres. De là-haut
on voit les Biban écrasés à ses pieds, faisant figure de taupinière. Il
est tout à fait normal que la chaîne de beaucoup la plus jeune soit
aussi la moins usée et la plus pitonnante.
Voici en somme le tableau d’ensemble que nous pouvons tracer à la suite
de M. Savornin. La chaîne des Biban fut pendant des âges la rive
septentrionale d’un bras de mer étroit et profond, qui courait à la
limite exacte du Tell et du socle continental. Au fond de ce
géosynclinal instable les forces orogéniques restaient actives. Elles
amènent, à la fin du cartennien, la surrection d’une sierra toute
fraîche. Cette sierra a pris la place exacte du bras de mer, par cette
inversion du relief qui est précisément la caractéristique des
géosynclinaux.
Il ne saurait être question d’imaginer que la surrection d’une pareille
chaîne alpine, dans le voisinage immédiat n’ait pas eu de répercussion
sur les Biban préexistants. Assurément la vieille chaîne a rejoué
fortement. Pourtant elle a tenu le coup, tout compte fait ; elle est
restée elle-même ; par sa structure et son modelé, elle s’affirme
pyrénéenne.
Voilà donc dans l’Atlas tellien, deux chaînes, celle des Biban et la
sierra du Hodna, qui courent parallèlement à quelques kilomètres l’une
de l’autre, d’apparence fraternellement symétrique. On pourrait les
croire, au premier abord, deux éléments identiques du même ensemble
montagneux. Or, quand on y regarde de plus près, elles se révèlent comme
n’ayant aucune espèce de rapport. Elles ne sont pas du même âge du tout,
elles ont été plissées chacune à part, à des époques extrêmement
éloignées ; la plus ancienne est le môle résistant dont la compression a
imposé sa direction à la plus récente.
_Conclusions._ — A propos de cet exemple concret on touche du doigt une
évidence très intéressante. L’Atlas tellien comparé au saharien ne s’en
distingue pas seulement par l’énergie bien plus grande des plissements.
Il s’en distingue aussi par l’absence d’un plan général unique. Au
rebours de l’Atlas saharien, le tellien n’a pas été plissé d’un coup,
les forces orogéniques s’y sont, pour l’édifier, reprises à plusieurs
fois. Le dessin général de l’Atlas saharien est d’âge pyrénéen[149], les
poussées ultérieures n’ont fait qu’accentuer les traits sans les
brouiller. Mais dans l’édifice tellien les géologues reconnaissent des
compartiments juxtaposés, où tout diffère, la structure, le modelé, et
par-dessus tout l’âge : des compartiments pyrénéens et d’autres alpins.
L’Atlas tellien est un habit d’Arlequin.
C’est de toute évidence une énorme difficulté quand on essaie de
concevoir une description générale de l’Atlas tellien.
[Note 139 : No 115.]
[Note 140 : No 22, p. 351, nos 107, 108, 45, 46.]
[Note 141 : No 115, p. 418.]
[Note 142 : No 115, p. 418.]
[Note 143 : No 113 et no 115, p. 419.]
[Note 144 : No 38 (Ficheur).]
[Note 145 : No 8, feuille 14.]
[Note 146 : No 109, p. 285.]
[Note 147 : No 115, p. 40, fig. 2.]
[Note 148 : No 105, 7, feuille de Mansourah, nos 104, 109, 110, 115, p.
397 et suiv.]
[Note 149 : No 115, p. 426.]
CHAPITRE III
LE FAISCEAU DES PLIS
La question se pose maintenant s’il faut continuer dans cette voie,
essayer de disséquer fibre à fibre les plissements de l’Atlas tellien,
comme on a cherché à le faire pour quelques cas particulièrement nets et
intéressants, la sierra des Kabylies, la chaîne des Biban, la sierra du
Hodna.
Cette tentative ne serait pas nouvelle ; elle a été faite avec la
collaboration de l’homme qui était le plus qualifié pour l’oser, M.
Ficheur[150]. Avec le travail de M. Ficheur sous les yeux, on peut
tracer sur une carte schématique les coulisses de l’Atlas, chacune avec
sa longueur et sa direction. On obtient un faisceau de traits plus ou
moins parallèles, qui se suivent ou se relaient. Leur dessin général
parle à l’imagination et permet de se représenter les directions des
forces plissantes depuis que le géosynclinal existe.
Seulement, il ne faut pas se dissimuler que ce schéma, nécessairement,
est plus ou moins faux. Il additionne des quantités qui ne sont pas de
même ordre, il groupe ensemble, sans crier gare, des accidents qui
n’appartiennent pas du tout à la même catégorie.
On a déjà dit que le travail de M. Ficheur énumère dans un même
enchaînement, sous des numéros successifs, 1, 2, 3, des éléments aussi
peu comparables que les causses de Tlemcen et de Saïda d’une part, et la
sierra du Hodna de l’autre.
Un autre exemple fera peut être saisir mieux encore la pensée. Il est
indéniable que par-dessus le plateau de Médéa, la vallée de la Soummam
prolonge en direction le Chéliff. Mais quoi : accordera-t-on qu’on
puisse, sous ce prétexte, les mettre dans une même catégorie ? Tout les
oppose. La Soummam est couverte d’une immense épaisseur de dépôts
continentaux qui remontent à l’oligocène. Les humanités contrastent
entre elles comme les pays. La Soummam est kabyle. Le Chéliff participe
déjà de la vie des steppes. Orléansville et Bougie sont des mondes
différents. Le long de la ligne Chéliff, plateau de Médéa, Soummam,
aucune route n’a jamais passé à travers toute la série des siècles. A
insister sur le lien de direction qui unit ces deux vallées ne risque-t-
on pas de voiler leur dissemblance essentielle ?
Ces exemples concrets suffisent peut-être à faire ressortir les dangers
de la méthode.
Pour éclairer la question avec une comparaison, rappelons que, dans nos
Alpes françaises, auxquelles nous ramènent nos habitudes d’esprit,
quelle que soit l’importance des vallées transversales, ce sont peut-
être les accidents longitudinaux qui attirent l’attention davantage. A
tout le moins ce système de vallées longitudinales (Durance, Buech,
Drac, Isère), qui court parallèlement au Rhône à travers toute la
chaîne, et qui l’articule, séparant deux mondes, les Préalpes calcaires
et les Alpes proprement dites, avec leurs noyaux archéens.
Instinctivement nous cherchons l’équivalent dans l’Atlas algérien et
nous ne le trouvons pas.
Les Alpes et l’Atlas appartiennent au même système de chaînes
périméditerranéennes. Mais elles semblent avoir chacune son originalité.
Cet empilement de nappes qui joue un si grand rôle dans les Alpes paraît
en jouer un beaucoup plus humble dans l’Atlas, sous réserves de
démonstrations qui n’ont pas encore été convaincantes.
Il ne semble pas que rien dans les Alpes rappelle cette juxtaposition en
cases de damier de compartiments d’âge, de structure et de modèle
différents, les uns pyrénéens par exemple et les autres alpins.
L’histoire de l’Atlas, telle qu’on l’entrevoit dans les cartes
paléogéographiques, est une histoire d’écroulements partiels au fond de
la mer, et de reconstitutions, de refontes, de résurrections par grands
lambeaux. On a déjà vu, on verra encore dans les chapitres suivants que
l’Atlas est plein de retouches, de disparates et de raccords. Mais les
Alpes, au contraire, comme l’Atlas saharien, ont bien l’air d’avoir été
bâties d’un seul jet, sur un plan général simple.
Quoi qu’il en soit, le temps pourra venir, après beaucoup de
monographies nouvelles, où il sera possible d’esquisser le dessin
général du plissement tellien. Mais on s’imagine que ce temps est encore
éloigné. On ne se croit pas en tout cas de taille à entreprendre une
pareille tâche.
Faut-il donc renoncer à toute description de l’Atlas tellien ? On pense
au contraire qu’il est possible d’obtenir des résultats intéressants
avec une autre méthode que l’analyse et l’énumération bout à bout des
plissements longitudinaux. On veut attirer l’attention sur les grandes
divisions transversales. Par cette méthode on ne désespère pas de
débrouiller un peu le chaos, en serrant d’assez près la réalité.
[Note 150 : No 22.]
LIVRE V
LES TRANSVERSALES DU TELL
* * * * *
CHAPITRE I
DE PART ET D’AUTRE DE MÉDÉA
On a longuement parlé déjà du grand accident nord-sud qui se suit depuis
le Hoggar, par Laghouat jusqu’au plateau de Médéa, coupant l’Atlas
algérien à peu près en son milieu, transversalement à l’orientation
générale de la chaîne. C’est cet accident qu’on a appelé la grande
dorsale Laghouat-Médéa.
On a longuement insisté sur ce chapelet de capitales actuelles ou
défuntes, de forteresses et de marchés, qui jalonnent le passage de
cette dorsale à travers le Tell, Achir, Cherchell, Alger, Miliana, Médéa
(fig. 5).
On a dit en gros que cette dorsale et ce chapelet séparaient deux Tells
très contrastés l’oriental et l’occidental.
Il est universellement admis en effet que le Tell se divise
transversalement en deux parties à l’est et à l’ouest d’Alger. Cette
grande division est si naturelle qu’elle se reflète dans les réseaux de
chemin de fer. L’Algérie essentiellement a deux grands réseaux, le
P.-L.-M. qui dessert Alger-Oran, l’Est-État (ancien Est-Algérien) qui
dessert Alger-Constantine. Ces deux grandes branches se raccordent
exactement à Alger. Le guide Joanne en conséquence a été publié en deux
sections distinctes, brochées à part, et séparables à la rigueur malgré
leur reliure commune, Algérie occidentale et Algérie orientale. L’idée
est familière à tout le monde. Le classement administratif en trois
départements ne fait pas oublier la distinction touristique et
économique entre les deux grandes régions.
La série des cartes paléogéographiques nous a permis de constater
combien cette distinction remonte loin dans le passé (fig. 9, 10, 11).
Dès l’oligocène, mais surtout à partir du miocène, le Tell oriental et
l’occidental accusent, par rapport au bras de mer algérien des tendances
inverses, l’un à l’émersion et l’autre à l’immersion. De part et d’autre
de la grande dorsale, les deux Tells ont été deux compartiments
distincts dont l’un s’est effondré par rapport à l’autre, ou l’autre
exhaussé par rapport à l’un, ce qui revient naturellement au même.
Ces mouvements inverses ont des conséquences considérables qu’il faut
souligner. On les énumérera d’abord dans le Tell oriental.
_Tell oriental._ — La plupart des coulisses de l’Atlas tellien que nous
avons déjà étudiées se trouvent appartenir au Tell oriental. La sierra
des Kabylies, comme d’ailleurs les massifs anciens kabyles, la chaîne
des Biban, la sierra du Hodna. Il suffit donc de résumer ce qui a déjà
été dit.
A l’exception unique de cette dernière chaîne, la sierra du Hodna, le
Tell oriental est un faisceau de plis pyrénéens, encore reconnaissables,
au front duquel des lambeaux importants de Tyrrhénide sont restés
accolés.
La plus grande partie du Tell oriental est émergée depuis le début de
l’oligocène ; elle l’est restée sans interruption ; un climat désertique
ou steppien y a favorisé la persistance de bassins fermés pendant la
plus grande partie de cette longue durée. Aussi est elle encroûtée de
dépôts continentaux sur d’immenses espaces.
On connaît déjà le développement des dépôts de ruissellement oligocènes
autour des Biban (fig. 30). Au sud des Biban, bien entendu, sur
l’emplacement de la chaîne du Hodna, les poudingues oligocènes ont été
pour une bonne part enfouis au fond du bras de mer cartennien,
recouverts de sédiments marins, emballés avec eux dans le plissement et
la surrection de la chaîne. Au nord en revanche, dans la plaine des
Béni-Sliman, dans la vallée du Sahel et de la Soummam jusqu’à Bougie, le
bloc des dépôts continentaux n’a pas été trop dérangé : il est encore là
puissant, continu et massif, largement étalé entre la chaîne des Biban
et le Djurdjura, comme un coup d’œil sur la carte géologique au 800000e
permet de le constater. Notez que l’âge oligocène (aquitanien) de ces
dépôts vient d’être affirmé de nouveau par Savornin avec des preuves à
l’appui qui semblent décisives[151].
La même carte géologique au 800000e accuse une autre tache extrêmement
étendue d’oligocène en plein Tell oriental, dans la cuvette de Mila,
entre les monts de Constantine et la chaîne de Numidie. Ici on sait déjà
qu’il faut réduire la part de l’oligocène au bénéfice du pontien. Mais
ce sont des dépôts continentaux, qu’ils soient d’âge oligocène, pontien,
ou pliocène.
Le grand public ne sait pas que le Tell oriental est encroûté de dépôts
continentaux ; il ne sait pas non plus que ses chaînes sont le plus
souvent contemporaines des Pyrénées et non pas des Alpes. Il fait
pourtant très bien la différence avec le Tell occidental. L’opinion
commune se résume en un membre de phrase : à l’est d’Alger le Tell est
bien plus pittoresque qu’à l’ouest ; l’Algérie des Kabylies et de
Constantine est par excellence le pays du tourisme.
Si on analyse cette opinion commune voici à peu près ce qu’on trouve. Le
Tell oriental est beaucoup plus élevé que l’occidental, non pas tant par
l’altitude de quelques-uns de ses sommets. Il est vrai que ceux du
Djurdjura n’ont pas de rivaux à l’ouest, mais ils n’en n’ont pas non
plus dans le reste du Tell oriental. Le Djurdjura mis à part, où
l’altitude atteint 2300 mètres, les plus hauts sommets du Tell tout
entier restent au-dessous de 2000 et même 1900 mètres (Ouarsenis et
Zaccar dans l’ouest, Dira, Choukchott, Mansoura dans l’est).
Ce par quoi le Tell oriental l’emporte de beaucoup sur l’autre c’est son
altitude moyenne. Elle est à peu près double.
Les Kabylies sont des massifs archéens, la chaîne des Biban est très
usée, proche de la pénéplaine. Le Tell oriental, dont elles sont des
parties, participe de leurs caractères, ce n’est pas un faisceau de
sierras pitonnantes ; c’est un massif, jusqu’au bord de mer où il
s’abaisse d’un coup. Ses beautés naturelles célèbres, le Djurdjura mis à
part encore une fois, sont des gorges profondément entaillées, celles
des Biban, celles de Kerrata (route de Sétif à Bougie), ou bien de
magnifiques côtes abruptes (Bougie, route de Bougie à Djidjelli,
voisinage de Philippeville et de Bône). Le pèlerinage de touristes le
plus fréquenté de la région, la ville même de Constantine, la ville
aérienne où « ce sont les hommes qui fientent sur les corbeaux », est un
bout de plateau découpé par le Rummel ; et ces fameuses gorges du
Rummel, si souvent reproduites, sont un chapelet d’avens en train
d’évoluer vers le cañon.
On retrouve partout ces mêmes caractères : un massif dont le relief déjà
usé a été rajeuni par une érosion active, conséquence d’un abaissement
récent et considérable du niveau de base.
Notez que cette puissante altitude massive a un lien évident avec la
pluviosité, et par conséquent avec le manteau des forêts.
Tout cela s’accorde exactement avec la donnée essentielle du problème.
Le Tell oriental est un vieux compartiment de l’Atlas algérien
anciennement exondé, et surhaussé.
Le Tell occidental est assez exactement l’inverse.
_Tell occidental._ — On sait déjà, et on vérifiera d’un coup d’œil jeté
sur les plus récentes des cartes paléogéographiques, que le Tell
occidental est la seule partie de l’Algérie, où toutes les mers du
tertiaire supérieur, depuis le cartennien jusqu’au pliocène inclus,
aient séjourné sur de grandes étendues (fig. 10 et 11).
Des dépôts tertiaires continentaux comme ceux du Tell oriental, se
retrouvent aussi dans le Tell occidental, mais à titre de traces
théoriquement intéressantes[152]. Ce qu’on a presque partout sous les
pieds, sur des superficies immenses, c’est tout au contraire des dépôts
marins de ces mêmes étages tertiaires qui ne sont représentés à l’est
que par des dépôts continentaux.
Et par exemple au même étage miocène supérieur les géologues ont donné
le nom de pontien lorsqu’il est représenté par des dépôts continentaux,
et de sahélien lorsque les dépôts sont marins. Le nom de pontien vient
des plaines avoisinant la mer Noire (Pont-Euxin) ; celui de sahélien
vient des Sahels d’Alger et d’Oran.
Tandis que l’Algérie occidentale est sahélienne, l’orientale est
pontienne.
On entend bien ce que cela implique. L’exondation de l’Algérie
occidentale hors des mers sahélienne, cartennienne, helvétienne, et
pliocène s’est accompagnée de plissements contemporains des plissements
alpins. Peut-être faudrait-il les qualifier de post-alpins ? Nous voilà
loin de l’Algérie orientale avec ses plis pyrénéens.
On entend bien qu’en Algérie orientale des plis d’âge pyrénéen sont bien
loin d’être inconnus. L’Ouarsenis ressort déjà très nettement en
presqu’île sur la carte du bras de mer suessonien (fig. 8). Le bras de
mer cartennien apparaît semé d’îles qui correspondent à l’Ouarsenis, au
Zaccar, aux Béni-Chougran (nord de Mascara), au Tessala (nord de Sidi-
bel-Abbès), aux Traras (sud de Nemours) (fig. 10). Les noyaux anciens
des Sahels d’Oran et d’Arzew émergent aussi de la mer cartenniene. Ces
îles ou presqu’îles ont échappé à l’immersion pendant toute la durée du
miocène et du pliocène.
Elles n’ont pas été recouvertes par la mer Helvétienne (miocène moyen),
qui est, en Algérie occidentale, transgressive ; la plus étendue de
toutes les mers miocènes[153].
Dans les noyaux anciens des Sahels oranais des schistes avec traces
charbonneuses ont été identifiés par M. Dalloni avec le houiller du
Djurdjura et de la chaîne numidique, et il se présente ici comme là dans
les mêmes relations avec les calcaires liasiques[154]. Que les Pyrénées
du Tell oriental se retrouvent dans l’occidental ce n’est certes pas
niable ; seulement elles n’y sont plus représentées aujourd’hui que par
des fragments discontinus, enchâssés dans des plissements alpins. Tout
le reste de l’édifice pyrénéen s’est abîmé au fond de la mer miocène et
pliocène, mer profonde, géosynclinal instable. Il y a été remanié,
refondu, réédifié à neuf.
On ne doute pas d’autre part que le Tell tout entier, l’oriental aussi
bien que l’occidental, n’ait subi intégralement, avec une égale
intensité, la violente poussée d’âge alpin. Mais si mal connus que
soient, dans les profondeurs de l’écorce terrestre, les effets des
poussées orogéniques, il est bien clair que les effets ne peuvent pas
être les mêmes sur une masse continentale et sur le fond d’une mer
profonde.
En somme, ces deux compartiments du Tell ont eu depuis le miocène une
histoire géologique différente ; ce grand fait, tout à fait certain,
suffit à rendre un compte général de leur originalité.
Il reste à montrer dans le détail en quoi elle consiste.
[Note 151 : No 115, p. 330.]
[Note 152 : No 31.]
[Note 153 : No 30.]
[Note 154 : Nos 31 A et 31 B.]
CHAPITRE II
LA MITIDJA
Un coup d’œil sur la carte montre que l’Atlas tellien occidental est
articulé par le chapelet des plaines sublittorales, Mitidja, Chéliff,
plaines oranaises. Ce trait si particulier est la caractéristique
essentielle.
Pour en rendre compte on analysera d’abord la Mitidja. C’est qu’elle est
aux portes d’Alger, elle a été beaucoup mieux étudiée, il est plus aisé
de la voir nettement (fig. 32).
Il faut rappeler que c’est une plaine d’alluvions récentes et
quaternaires, séparée de la mer toute voisine par une ligne de collines,
qu’on appelle le Sahel. La Mitidja est encadrée entre le Sahel d’Alger
et l’Atlas de Blidah.
Concernant leurs relations mutuelles un certain nombre de faits très
curieux sont parfaitement établis.
Et d’abord ces alluvions quaternaires de la Mitidja, des sondages
dirigés par l’ingénieur Ville, alors directeur de la carte géologique,
en ont établi la puissance qui est d’environ 200 mètres[155].
Elle est certainement étonnante. Le creux de la Mitidja masqué, remblayé
sur une épaisseur pareille par les alluvions, est donc bien plus
important qu’on ne l’aurait supposé. Cela rend plus surprenant un autre
fait authentiquement établi.
En maint endroit du Sahel les géologues ont relevé l’existence
d’alluvions anciennes, très caillouteuses, dont les éléments, les
graviers, sont venus de l’Atlas. Ces cailloutis juchés sur le dos du
Sahel, sont aujourd’hui séparés de l’Atlas, leur lieu d’origine, par le
large fossé de la Mitidja, au sujet duquel il faut donc conclure qu’il
s’est creusé récemment, postérieurement au dépôt du cailloutis. Or ce
cailloutis est parfaitement daté. La carte géologique lui affecte
l’indice P1 _a_, et le classe dans le pliocène supérieur[156].
Le général de Lamothe pense que le « transport en a commencé très
probablement avec la fin du pliocène ancien[157] ».
[Illustration : FIG. 32. — LE SAHEL ET LA BAIE D’ALGER.
(Carton découpé dans le 200000e du _Service géographique_.)
La figure doit servir d’illustration à deux chapitres du livre V, les
chapitres II et VI.
Sahel d’Alger (chap. II). — Le Sahel d’Alger, sur de grandes étendues
est couvert d’un cailloutis que les géologues ont appelé formation
d’Ouled-Fayet, parce qu’elle est mieux représentée qu’ailleurs au
village de ce nom. Cette formation est composée de cailloux roulés
empruntés aux roches de l’Atlas, et elle repose sur le pliocène marin. —
Aujourd’hui le Sahel est séparé de l’Atlas par le fossé large et profond
de la Mitidja. — A une époque aussi rapprochée de nous que la fin du
pliocène il faut admettre que la Mitidja n’existait pas, puisque les
torrents de l’Atlas roulaient leurs galets jusqu’à Ouled-Fayet. Le cours
inférieur de l’oued Mazafran, encaissé de 200 mètres dans les gorges de
Koléa porte le même témoignage. Cette vallée antécédente n’a pu être
dessinée qu’à une époque antérieure à l’existence de la Mitidja.
Baie d’Alger (chap. VI). — Baie en faucille du type courant sur toute la
côte. Le cap Matifou, le Bouzaréa, le pointe extrême de Sidi-Ferruch
sont trois pointements de schistes cristallins (lambeaux de la
Tyrrhénide) ? Le dessin actuel de la côte est apparenté aux courbes
bathymétriques par sa simplicité. Quoiqu’il y ait des dépôts
d’atterrissements dans les coins abrités (dunes de Fort-de-l’eau,
tombolo de Sidi-Ferruch), l’allure des courbes bathymétriques entre les
cornes du croissant atteste la morsure progressive de la mer.]
Ces cailloutis, ruisselés de l’Atlas, sont abondants surtout au-dessus
de la trappe de Staouéli, auprès des villages d’Ouled-Fayet et de Saint-
Ferdinand (fig. 32). Ils y constituent une nappe alluvionnaire
importante presque d’un seul tenant. On peut imaginer que là se trouvait
l’embouchure dans la mer d’un oued pliocène, l’oued de Saint-Ferdinand
si l’on veut, qui descendait de l’Atlas par une pente alors continue.
Cette pente a été détruite par des mouvements orogéniques, ayant
effondré la Mitidja. Et ces bouleversements sont donc survenus à la fin
du pliocène, voire au début du quaternaire.
Ce sont là des données dont nous sommes redevables aux géologues. Voici
dans le même ordre d’idées un fait géographique, un détail de modelé,
sur lequel l’attention n’a pas été attirée.