_Djebel Ouach._ — M. Léonce Joleaud a consacré des efforts à prouver la

présence d’un front de nappe dans les monts de Constantine (Djebel

Ouach)[127] ; M. Blayac, qui a étudié la région toute voisine de la

Seybouse dit bien haut qu’il n’y a pas vu « de véritable charriage, pas

de déplacements horizontaux de plis, susceptibles d’être qualifiés de ce

nom[128] ».

_Sierra de Kabylie._ — Le front de nappe le plus curieux du Tell, celui

qui frapperait davantage l’imagination, serait la chaîne de calcaire

liasique à la limite sud des Kabylies. Elle se compose de trois tronçons

bout à bout, en allant de l’ouest vers l’est, le Djurdjura, les Babor

(fig. 45), et la chaîne de Numidie, qui les continue en droite ligne.

L’unité essentielle de cet ensemble est indéniable. L’altitude va en

s’atténuant d’ouest en est ; dans la chaîne de Numidie le sommet le plus

élevé, le Msid-Aïcha a environ 1400 mètres : c’est à peu près un millier

de mètres de moins que Lella Khadidja dans le Djurdjura. La continuité

des crêtes calcaires va elle aussi en diminuant dans le même sens. Elles

ne sont plus dans la chaîne de Numidie qu’un chapelet de chicots

éloignés les uns des autres. Mais ces calcaires demeurent d’un bout à

l’autre curieusement identiques, non seulement par leur facies et par

leur âge liasique : mais encore par leur association constante avec

d’autres calcaires de même facies, et d’âge très différent, éocène[129].

On ne distingue les uns des autres que par leurs fossiles. Ils offrent

une autre association constante avec des schistes argileux et des grès

micacés, où se trouvent des lits charbonneux et qu’on a fini par classer

dans le terrain houiller. Tout ce complexe a depuis longtemps frappé les

géologues par son uniformité. C’est M. Ficheur qui l’a signalé d’abord.

Il faut certainement le suivre.

Il est donc bien entendu que, tout le long des Kabylies à leur limite

sud, court une grande chaîne ; elle n’a pas de nom d’ensemble et c’est

dommage. On peut convenir de lui en donner un, sierra des Kabylies par

exemple. Pour M. Joleaud la chaîne numidique est le front d’une nappe de

charriage, poussée du nord au sud[130]. Nécessairement cela doit

s’entendre de la sierra des Kabylies tout entière d’un bout à l’autre ;

cette longue frange continue, de composition si hétérogène et si

constante, hérissée d’aiguilles calcaires, qui donnent une note nouvelle

dans le paysage des gneiss et des grès kabyles ; ce qui ferait son unité

ce serait d’être le front d’une grande nappe.

C’est une idée séduisante, qui parle à l’imagination. On serait tenté de

la croire vraie. Mais à une date aussi rapprochée que le 12 janvier

1920, M. Savornin, un jeune géologue d’une haute valeur et d’une

compétence indiscutée, après de longs travaux sur le terrain, écrit en

propres termes :

« On peut hautement affirmer que le Djurdjura ne constitue point une

nappe et n’appartient pas à une nappe. Ce serait, au contraire, un

admirable pays de racines, s’il s’en était détaché des lambeaux de

recouvrement dont il n’existe aucun exemple[131]. »

_Zaccar._ — Sur un autre point de l’Atlas, à côté de Milianah, le Zaccar

a été vu et étudié par M. Gentil, qui en a publié la carte géologique au

50000e. Il serait donc naturel de le croire sans discussion lorsqu’il

fait du Zaccar une nappe de charriage.

Cependant M. Savornin, s’appuyant lui aussi sur une connaissance

directe, immédiate et approfondie du même massif déclare de la façon la

plus formelle qu’il n’y a au Zaccar « aucun phénomène de recouvrement,

encore moins de charriage[132] ».

_Système de nappes._ — Le 15 octobre 1918, dans un article de la _Revue

générale des Sciences_, MM. Gentil et Joleaud ont publié un tableau

d’ensemble des nappes de charriage dans l’Afrique du nord[133]. Ce

tableau est très précis et très affirmatif sans restriction. La carte

schématique permet d’embrasser d’un coup d’œil le système complet des

nappes nord africaines tel que MM. Gentil et Joleaud les conçoivent.

Elles couvrent toute la partie nord, tellienne, de l’Atlas, depuis

R’abat jusqu’à Tunis. En ce qui concerne l’Algérie les auteurs sont très

détaillés : ils indiquent exactement et positivement les nappes de

Numidie, des Babor et des Biban, du Djurdjura, de Blida et des Zaccars,

du Titteri, de Teniet-el-Had et de l’Ouarsenis. Ces nappes empilées dont

les fronts s’enchaînent, c’est précisément ce que nous cherchons, une

description générale d’ensemble, donnant la clef de la structure dans

l’Atlas tellien. On serait heureux de pouvoir s’y tenir.

Malheureusement le 12 janvier 1920 M. Savornin fait à l’Académie des

Sciences, au sujet de ces « soi-disant nappes » une communication qui

est un démenti brutal. Et notez que M. Savornin est justement un

géologue dont MM. Gentil et Joleaud avaient invoqué l’autorité à propos

de ses cartes fort bien faites. Non le Djurdjura n’est pas une nappe.

Quant aux Biban, « si jamais chaîne fut fortement enracinée, c’est bien

celle-là ». « L’hypothèse de charriages dans le Djurjura et les Biban

n’est étayée par aucun argument et doit être irrémédiablement

abandonnée. Elle est aussi fragile en ce qui concerne les Babor, le

Chenoua et Ténès, que MM. Gentil et Joleaud n’ont jamais étudiés ».

Quant à l’enchaînement des fronts de chaînes, « la notion que l’on

essaie d’introduire, d’une continuité entre les Biban, l’Atlas de Blida,

les Zaccars et l’Ouarsenis, méconnaît si ouvertement les plus claires

données de la géographie et de la tectonique qu’elle se détruit d’elle-

même, sans qu’il soit besoin de le démontrer »[134]. Dans sa thèse parue

ultérieurement, M. Savornin à l’appui de ses dénégations apporte un

monceau de faits précis. Et il lui échappe des vivacités comme celle-

ci : « la région du Guergour a été ridiculement qualifiée de nappe de

charriage par deux géologues qui ne la connaissent nullement ». Ou bien

encore, comme cette conclusion générale sur l’hypothèse des nappes

algériennes : « un avenir prochain en fera certainement justice, il y va

du bon renom de la géologie française[135] ».

Notez que MM. Gentil et Joleaud, dans leur article du 15 octobre 1918,

ne parlent pas comme des gens qui exposent une hypothèse. Il semble bien

à les lire qu’ils estiment eux-mêmes apporter au grand public de la

_Revue générale des sciences_ des résultats scientifiques définitivement

acquis désormais dans les milieux techniques. Il faut avouer que

l’expression a nécessairement dépassé leur pensée.

Une contradiction aussi vive entre professionnels est déconcertante pour

les profanes. Mais voici qui l’est davantage encore : sur cette question

des nappes nord africaines, il arrive qu’un géologue _déterminé_ se

contredise lui-même complètement à quelques mois de distance.

Le 15 octobre 1918 M. Gentil en collaboration avec M. Joleaud a publié

comme on vient de le voir des affirmations tout à fait catégoriques

précises et détaillées sur l’encroûtement du Tell algérien tout entier

par un empilement de nappes.

Or le même M. Gentil à la date du 1er mars 1920, dans le compte rendu

sommaire des séances de la Société géologique[136] écrit ce qui suit :

« Toute une série de faits concourent à démontrer que l’Atlas tellien a

subi des phénomènes d’érosion d’une grande intensité..., de puissantes

couches ont disparu, qui devaient être surtout formées de nappes

superposées, laissant à nu les assises profondes, elles-mêmes

chevauchées ou simplement refoulées. » Et voici qui achève de préciser

la pensée de M. Gentil.

« Seules la dépression de la Medjerda et celle du détroit sud rifain,

qui sont parcourues par des vallées longitudinales, ont été mieux

épargnées par l’érosion, tandis que tout le nord de l’Algérie a été

fortement décapé et ainsi rendu moins accessible à l’observation dans

l’étude des nappes de charriage qui prennent part à sa superstructure. »

Ces lignes sont empruntées à un simple compte rendu sommaire ; il est

impossible cependant de se tromper sur leur sens. L’Atlas algérien qui

était le 15 octobre 1918 un pays de nappes actuelles n’est plus le 1er

mars 1920 qu’un substratum décapé de nappes disparues. M. Gentil retire

ce qu’il avait affirmé quinze mois auparavant. C’est parfaitement

légitime, bien entendu. Seulement le public profane ne peut pas se

soustraire à une impression d’embarras.

Notez que c’est une très belle thèse, très séduisante. Les nappes de

l’Atlas tellien, disparues en Algérie, se seraient conservées aux deux

extrémités, en Tunisie et au Maroc. Cette théorie a pour elle des

autorités considérables, non seulement MM. Gentil et Joleaud, mais MM.

Termier et Lugeon, qui ont eu l’occasion de voir personnellement la

Medjerda et le détroit sud rifain. Elle a pris corps d’une façon assez

précise pour devenir le point de départ de recherches minières très

intéressantes. En beaucoup de points de la planète et plus

particulièrement du système alpin, les pays de nappes sont pétrolifères.

Aussi a-t-on l’espoir de trouver le pétrole dans la Medjerda et dans le

détroit sud rifain, voire même dans la partie attenante de l’Oranie. Et

assurément en effet le pétrole est représenté par des suintements à tout

le moins dans l’ouest (Maroc et Oranie). Jusqu’ici pourtant les puits

forés n’ont pas amené de jaillissement sérieux. D’autre part, il est

indéniable que des trois régions considérées, Tell algérien d’une part,

Tell tunisien et Maroc de l’autre, la première est justement la seule où

un service géologique fonctionne depuis un demi-siècle et sur laquelle

il ait été accumulé une masse énorme de documents.

_Conclusions._ — En résumé, sur cette question si controversée des

nappes nord africaines ce sont deux écoles bien tranchées qui sont aux

prises, l’école parisienne et l’école algérienne. L’une représente

l’idée générale féconde, la comparaison, base de toute connaissance,

l’application à un coin de la planète d’une méthode nouvelle importée

d’ailleurs. Nul doute que tout cela ne soit extrêmement respectable.

D’autre part le service géologique algérien représente l’étude

minutieusement consciencieuse du terrain, les réalités sèches et

inflexibles. Et il n’est pourtant pas possible d’imaginer que ce soit là

une chose négligeable.

Oui, les Alpes françaises, suisses, autrichiennes sont un extraordinaire

empilement de nappes. Dans l’Atlas, qui fait partie du système alpin, il

est naturel d’attendre un développement correspondant des charriages.

Mais existe-t-il réellement ? A-t-on vraiment réussi à le voir, à le

toucher du doigt ?

Entre ces deux écoles antagonistes, la parisienne et l’algérienne, une

première escarmouche a eu lieu il y a une vingtaine d’années sur la

question du trias. L’issue en est acquise depuis longtemps et la

comparaison avec la controverse des nappes n’est pas dénuée d’intérêt.

En ce temps-là, jusqu’en 1896, le service géologique d’Algérie classait

dans l’éruptif un certain terrain gypso-salin. Au cours d’une excursion

de la Société géologique de Paris, en 1896, Marcel Bertrand, le géologue

célèbre, d’un coup d’œil par la portière du wagon, en passant, a relevé

l’analogie du terrain gypso-salin avec le trias. Ce coup d’œil par la

portière a eu des conséquences très étendues, et, chose curieuse,

immédiates. Tous les affleurements gypso-salins de l’Afrique du Nord ont

été classés triasiques, du jour au lendemain pour ainsi dire ; l’école

algérienne, cette fois-là, capitula sans discussion ; il faut dire

certainement que la force d’une évidence irrésistible s’était imposée.

La question des nappes a été soulevée de la même façon à peu près, et

d’ailleurs comme corollaire de celle du trias. En 1906, M. Termier,

directeur du service de la carte et président de la Société de géologie,

membre de l’Institut, au cours d’un voyage au gisement fameux de

l’Ouenza, a lancé l’hypothèse que l’Afrique du nord est un pays de

nappes[137]. Quinze ans se sont écoulés depuis, il n’y a pas eu dans les

cercles géologiques algériens, voire même français, de question plus à

l’ordre du jour[138] : mais elle a bien l’air de n’avoir pas fait un

pas. L’évidence cette fois ne paraît pas avoir fait sentir sa force

irrépressible.

Il est bien entendu en tout cas, que cette question géologique doit être

résolue par les géologues. Si on voulait essayer de décrire dans un

tableau d’ensemble les plissements du Tell algérien, le désaccord total

des géologues, sur la question des nappes, serait déjà à soi tout seul,

un obstacle insurmontable.

Or, par surcroît, ce n’est pas le seul.

[Note 127 : No 68.]

[Note 128 : No 26, p. 473. Voir aussi 31 c.]

[Note 129 : No 36, p. 61, 76, 227, no 22, p. 225, no 7 feuilles du

Djurdjura.]

[Note 130 : No 70, p. 356 et suiv. mais voir 31 c.]

[Note 131 : No 114. Voir aussi 31 c.]

[Note 132 : No 115, p. 433.]

[Note 133 : No 60, p. 535, fig. 1.]

[Note 134 : No 114.]

[Note 135 : No 115, p. 393, 433.]

[Note 136 : No 59, p. 48.]

[Note 137 : No 118, p. 102 et no 120.]

[Note 138 : No 58 où le témoignage Lugeon est invoqué, p. 157.]

CHAPITRE II

CHAINE DES BIBAN ET SIERRA DU HODNA

M. J. Savornin vient de nous donner une monographie excellente de deux

zones plissées telliennes, voisines et parallèles[139]. Ce sont la

chaîne des Biban et celle que nous appellerons sierra du Hodna. Ce sont

des coulisses de l’Atlas tellien : et, sauf peut-être la sierra des

Kabylies, je ne connais pas une seule autre coulisse dont la structure

ait été aussi minutieusement démontée. Ce serait déjà une raison

suffisante pour rendre compte de cette structure.

Il se trouve en outre que la comparaison de ces deux zones plissées,

jette une curieuse lumière sur la structure de l’Atlas tout entier.

_Chaîne des Biban._ — On a créé ce nom, « chaîne des Biban[140] » en

l’honneur du fameux défilé des Biban, quelquefois appelé Portes de Fer.

Il est célèbre dans la conquête de l’Algérie parce que le duc d’Orléans

l’a franchi certain jour dans des circonstances retentissantes, et parce

que ce geste princier a eu des conséquences importantes.

La chaîne des Biban court de Berrouaghia au Guergour (gorges du

Guergour, creusées par l’oued Bou-Sellam). La longueur totale est de 250

kilomètres, ce qui est notable pour l’Atlas tellien, où les tronçons en

général sont coupés bien plus courts (fig. 31). L’individualité

géologique est parfaitement nette et simple. La chaîne est un pli

unique, dont les éléments sont une double bande, régulière et continue,

d’infra-crétacé au nord (albien et aptien), de calcaire cénomanien au

sud. Tantôt ce sont les calcaires cénomaniens plus puissants et plus

massifs, qui ont mieux résisté à l’érosion, et qui constituent les

sommets. C’est ainsi à l’est d’Aumale. Tandis que, à l’ouest, au

contraire, les quartzites infra-crétacées ont mieux tenu et ce sont

elles qui forment les crêtes. Mais d’un bout à l’autre, comme éléments

constitutifs, on ne voit rien d’autre que ces deux étages du crétacé. Ce

tronçon de l’Atlas est resté constamment émergé depuis le crétacé, la

mer n’y est jamais revenue ; à travers toute l’histoire du bras de mer,

la chaîne des Biban fut un rivage. Non seulement le bras de mer des

phosphates, le cartennien, ont passé l’un et l’autre exactement au sud

des Biban (fig. 4 et 10) ; mais il faut ajouter le Medjanien[141]. Cela

est certain. M. Savornin a pu retrouver et dessiner sur de grandes

étendues le rivage de la mer suessonienne, jalonné par les dépôts de

plages. Il a retrouvé aussi le rivage de la mer cartennienne avec ses

trous de phollades sur les galets et ses fossiles de plage, des balanes

par exemple. Il vient de publier une carte paléogéographique du

medjanien dans la région hodnéenne et il porte avec une grande précision

un rivage au sud des Biban[142]. Cette chaîne est dans le géosynclinal

tellien une des parties les plus anciennement consolidées, elle est

d’âge pyrénéen.

Elle a eu sa grande splendeur à l’époque oligocène ; à cette époque où

le bras de mer était déjà, à peu près comme aujourd’hui, totalement

émergé ou peu s’en faut. Les Biban furent alors le grand axe de

l’Algérie orientale, la ligne de partage des eaux. Le témoignage en a

été conservé dans les puissants dépôts de ruissellement et de

sédimentation continentale, de part et d’autre, sur les deux flancs de

la chaîne. M. Savornin, qui les a déchiffrés, n’a pas hésité à dresser

la carte paléogéographique des oueds oligocènes[143]. La chaîne des

Biban était le lieu de leurs sources. De là ils divergeaient se groupant

en deux grands bassins. Les uns au nord allaient rejoindre la mer (vers

Bougie ? ou vers Dellys ?). Les autres au sud prenaient le chemin du

chott oligocène ancêtre du Hodna.

En un point déterminé de la chaîne, au point où elle est traversée par

l’oued Melah, et plus exactement au djebel Badroun, les collines de

cailloutis qui accompagnent la chaîne se trouvent supporter dans un

repli un lambeau étendu de marnes cartenniennes très fossilifères[144].

C’est dire que leur âge oligocène ne peut pas être contesté. On a

représenté dans la figure 30 cette section très particulière de la

chaîne. On imagine qu’elle en fait saisir d’un coup d’œil la

caractéristique générale, l’ancienneté et l’usure consécutive.

La chaîne s’étire aujourd’hui entre la double muraille plus ou moins

continue de ses propres débris. Savornin les a trouvés très puissants :

ils ont jusqu’à 200 mètres d’épaisseur peut-être. Ce sont des cailloux

pas toujours très bien roulés. En bien des cas, c’est trop peu dire

qu’ils sont gros, il en est de monstrueux, comme de petites maisons.

Ceux-ci évidemment n’ont pas pu être charriés par un torrent : ils

gisent là où ils se sont éboulés. Tout cela a nettement le caractère

d’éboulis de pentes et représente évidemment les débris latéraux de la

chaîne. Ces collines de cailloux se reconnaissent de loin dans le

paysage, elles sont boisées plus que le reste. C’est qu’elles

découragent l’agriculture ; l’araire indigène n’a pas essayé de les

disputer à la forêt (fig. 30).

[Illustration : FIG. 30. — LE DJEBEL BADROUN.

Le Djebel Badroun, contrefort méridional de la chaîne des Biban, est un

élément dans le chapelet des collines qui longent cette chaîne, et qui

sont composées de débris arrachés par le ruissellement à ladite chaîne.

Ici ces débris sont recouverts et datés par des dépôts marins

cartenniens très fossilifères. Ils sont donc sans contestation possible

précartenniens, oligocènes. Les collines oligocènes sont presque aussi

hautes et aussi puissantes que la chaîne dont ils représentent les

débris.

Les Biban sont donc une très vieille chaîne très usée, pyrénéenne.

Les collines oligocènes, qui sur le terrain sont boisées, sont marquées

d’un grisé sur la figure.]

L’immensité de ces débris atteste l’ancienne puissance de la chaîne, aux

dépens de laquelle ils ont été accumulés. Et précisément parce qu’ils

sont énormes elle a cessé de l’être. Elle ne tient pas aujourd’hui plus

de place qu’eux dans le paysage. L’altitude absolue moyenne est de 1000

mètres environ, sur un socle qui n’est pas loin d’avoir 800 mètres ; ce

qui réduit l’altitude relative à 200 mètres environ.

Ces collines insignifiantes ne sont assurément plus, comme jadis, ligne

de partage des eaux.

L’arête des Biban est largement rompue en maint endroit par les rivières

venues du sud, qui la traversent dans des vallées étalées, sans lui

faire l’honneur de dévier un instant leur direction (fig. 30).

Tout cela tient en un membre de phrase. C’est une vieille chaîne usée,

tendant vers la pénéplaine, déjà plutôt la cicatrice d’un pli que le pli

lui-même. Son modelé trahit son âge pour le topographe, autant que sa

constitution pour le géologue.

_La route romaine._ — Cette usure des Biban a une conséquence humaine

curieuse. A travers des siècles d’histoire ils ont servi d’assise à une

grande voie naturelle, une des plus importantes d’Algérie. La route

romaine longeait les Biban. Elle était jalonnée par des villes

importantes Auzia (Aumale), Rapidi (Sour Djouab), et l’ancêtre romain de

Berrouaghia[145].

Entre la Numidie de Constantine et la Maurétanie de Cæsarea la grande

voie de communication directe et naturelle passait par là. Elle a

continué apparemment dans l’Algérie musulmane. En tout cas les indigènes

donnent encore à la piste des Biban le nom de « Triq-et-Tourk », la

route turque. Ce fut aussi une route française au début de notre

occupation ; ou du moins une grande voie stratégique. Elle est jalonnée

de ruines militaires françaises, des caravansérails comme celui de

l’oued Okhris qui joua un rôle dans l’insurrection de 1871, des tours du

télégraphe Chappe, dont l’une est devenue la maison forestière d’El-

Behira, etc.[146]. Nos communications entre Sétif et Alger ont longtemps

passé par là.

Elles n’y passent plus. On a choisi pour le chemin de fer un tracé tout

différent, par le défilé des Portes de fer, la vallée de l’oued Sahel,

de l’oued Isser, la Mitidja. C’est le contraste éternel. Pour aller d’un

point à un autre, d’instinct, les indigènes choisissent toujours le

chemin des crêtes, et nous celui des vallées. En plusieurs autres points

de l’Algérie nous avons abandonné la vieille voie traditionnelle sur les

sommets pour construire notre chemin de fer en bas, le long de l’oued.

Notre choix ne s’est pas toujours révélé très heureux à l’user. La

chaîne des Biban délaissée prendra peut-être sa revanche.

Elle garde en tout cas son passé dont le lien est évident avec sa

structure. Entre la région d’Alger-Médéa et les hautes terres à blé de

la Medjana, de Sétif, elle a joué le rôle de lien d’abord par sa

direction, parce qu’elle est la ligne droite ; parce que, avant la paix

française, les défilés kabyles au nord étaient des coupe-gorges. Mais ce

n’est pas tout. Il faut certainement prendre en considération la bonne

tenue des roches crétacées ; elles sont pour une route un substratum de

choix ; on sait que, en Algérie, les marnes miocènes ébouleuses font le

désespoir des ingénieurs. Il faut se souvenir surtout que la route, tout

le long de la chaîne, ne rencontre pas d’obstacles très sérieux, elle

conserve ou retrouve facilement la même cote au voisinage d’un millier

de mètres. On a sans doute le droit de dire que, pour porter ainsi une

grande route, et tout du long, il faut une vieille chaîne usée, déjà

plus ou moins transformée en ride de pénéplaine.

[Illustration : FIG. 31. — CHAINE DES BIBAN ET SIERRA DU HODNA.

(Figure empruntée à Savornin, no 115.)

La chaîne des Biban, et la Sierra du Hodna sont des chaînes distinctes,

parallèles et très différentes. Ces caractères ressortent d’un coup

d’œil sur la figure.

Les Biban sont une vieille chaîne Pyrénéenne, usée par l’érosion, mais

non brisée par des mouvements orogéniques subséquents, elle est

rectiligne et très simple.

La sierra du Hodna est une coulisse d’âge Alpin ; elle a un passé

beaucoup plus complexe, qui se devine déjà dans son dessin brisé.]

_Sierra du Hodna._ — Il faut être reconnaissant à M. Savornin d’avoir

tracé de cette chaîne des Biban une silhouette si nette, si vivante et

si individuelle. Il nous décrit en outre le groupe des chaînons entre

les Biban et le Hodna. Ce groupe englobe le Titteri le Dira, le

Choukchott et le Mansourah, le Maadid, le Bou-Thaleb ; pour ne citer que

les éléments les plus importants ; sur la plaine du Hodna ils

représentent la muraille terminale du Tell. C’est elle que nous

appellerons sierra du Hodna.

Sur la carte schématique dressée par M. Savornin[147] (fig. 31), entre

les deux coulisses voisines et parallèles le contraste ressort au

premier coup d’œil avec une netteté admirable ; la simplicité rectiligne

des Biban ; l’éparpillement confus des éléments dans la sierra du Hodna.

Structure de l'Algérie · 第 10 / 19 段