s’étaient accumulées dans la cuvette, le Tigri, sous le climat actuel,
se trouve très mal outillé pour les défendre contre la pulvérulence et
la déflation ; plus mal outillé que les autres chotts parce qu’il est
plus desséché. L’équilibre est rompu davantage entre la masse des
alluvions et la quantité disponible d’eau qui les imbibe et les
maintient. En effet l’irrégularité des pluies dans le temps et dans
l’espace tend à s’atténuer dans une cuvette qui est l’aboutissement d’un
bassin fluvial étendu, et qui, par conséquent, peut bénéficier de pluies
lointaines. Mais, dans une cuvette aussi isolée : que le Tigri, le
climat subdésertique doit développer intégralement toutes ses
conséquences desséchantes : aggravées encore par les captures et le
rétrécissement consécutif du bassin. Il faut s’attendre à ce que le
desséchement, la décomposition du sol, ait progressé plus vite ici que
dans d’autres cuvettes fermées. Et c’est en effet ce qui s’est produit.
Le Tigri est un pays extraordinaire ; dont on ne sait au premier contact
comment interpréter l’étrangeté. Dans l’enceinte de ses falaises, il est
constellé de petits chotts, assez souvent circulaires, qui lui font sur
la carte une face lunaire, une figure cicatrisée de variole. Il en est
des oueds comme des chotts. On n’en voit que des bouts, des tronçons
incohérents, qui ne se soudent pas entre eux, et qui ne riment à rien.
L’émiettement du modelé est corrélatif, un pêle-mêle de bouts de falaise
et de buttes témoins, qui ne se coordonnent pas en un ensemble.
Tout cela donne bien déjà, à soi tout seul, une impression de
décomposition. Quand on y regarde de plus près on finit par
reconstituer, entre le chott central et l’ellipse des falaises, un
réseau régulier de petites artères quaternaires, un réseau dissocié,
pourri. Les bouts de falaise et les buttes témoins en représentent les
parties dures, le squelette rocheux. Tout ce qui en faisait jadis un
corps vivant, la chair si on peut dire, c’est-à-dire le remplissage
alluvionnaire, le colmatage, a généralement disparu, emporté au vent.
Pas emporté bien loin, il est vrai. La partie sableuse de l’ancien
manteau alluvionnaire a été transposée en dunes, et se retrouve sous
cette forme dans l’enceinte du Tigri.
En dunes d’une espèce particulière. Ce n’est pas la véritable dune
classique, de sable nu, nous sommes dans la steppe et non pas au désert.
Le sable du Tigri porte de la végétation. La plus grande partie de la
cuvette est une mer de mamelons sablonneux. Chacune des innombrables
buttes juxtaposées est couronnée d’un arbuste ou d’une touffe de
végétation ; l’arbuste ou la touffe est la raison d’être de la butte,
puisque le sable s’est déposé autour de ce petit obstacle. La végétation
est, pour la steppe, très vigoureuse et très dense, ce qui a pour
corollaire que les mamelons de sable sont très accusés et très serrés.
Du gros bétail, mulets, chevaux, chameaux, disparaît entièrement
derrière une de ces ondulations ; on passe à quelques mètres d’un groupe
de bêtes sans le voir. Cette nature de sol est fréquente au Sahara, nos
Sahariens l’appellent « Nebka ». Si on voulait définir le Tigri d’un
seul mot, celui-ci serait plus juste qu’aucun autre. Essentiellement le
Tigri, dans son ensemble, est une « Nebka ».
C’est peut-être la plus belle qui soit dans toute l’Afrique
septentrionale.
La Nebka, l’émiettement du modelé et de l’hydrographie, tout cela dans
le paysage du Tigri concourt au même trait essentiel. Les parois de la
cuvette sont restées découvertes ou ont été récurées énergiquement par
les actions éoliennes. Tandis que d’autres cuvettes fermées des Hauts
Plateaux sont remplies jusqu’au bord d’épaisseurs insondées de boues
salées, celle du Tigri est vide presque jusqu’au fond. Condition
précieuse qui permet d’en toucher du doigt la structure.
_Géologie de la cuvette._ — Dans toute l’étendue du Tigri on retrouve le
même sous-sol, des couches rouges, surtout gréseuses, avec intercalation
de lits plus ou moins argileux, qui sont par endroits gypsifères.
G.-B.-M. Flamand les appelle « terrain des Gour », pour ne pas préjuger
de leur âge. C’est cette formation continentale et désertique dont nous
avons déjà parlé et qu’on peut attribuer suivant les points où on
l’observe à l’oligocène, au pontien, au tortonien.
Au-dessus des couches gréseuses rouges il y a normalement des calcaires
blancs très durs. C’est la croûte pliocène, telle que nous l’avons déjà
décrite, avec sa minceur qui rend plus remarquable sa continuité.
Nous sommes donc sur l’emplacement d’un bassin fermé très ancien, comblé
par des dépôts d’atterrissements.
Le Tigri, en tant que cuvette fermée, existait déjà au pontien,
probablement à l’oligocène. Cette vieille cuvette paraît avoir été
beaucoup plus étendue que l’actuelle. En tout cas le terrain des Gour
s’étend très au delà des limites du Tigri (A Hasi et Aricha, par
exemple, l’oued est entaillé dans le terrain des Gour).
Tous les autres chotts des Hauts Plateaux sont d’ailleurs logés à la
même enseigne. Tous ont une large auréole de dépôts continentaux, et des
ancêtres pontiens ou oligocènes.
Mais voici qui est particulier au Tigri ; des traces d’un volcan. Elles
sont sur la falaise nord, en un point qui s’appelle Garet Zerga ; ce qui
signifie la butte bleue (ou peut-être verte). L’œil est attiré de loin
en ce point-là par la couleur de la falaise, faut-il dire vert sombre
dans ce pays impressionniste, où les couleurs déroutent notre œil
occidental. Quand on s’approche, on voit que cette couleur est due à la
roche de l’entablement, éparpillée en éboulis sur tout le flanc de la
falaise. C’est une roche sombre, dont un échantillon, rapporté au
laboratoire de M. Lacroix, a été identifié « néphélinite » ; c’est-à-
dire approximativement basalte.
L’entablement basaltique a une épaisseur d’une dizaine de mètres, il est
régulièrement horizontal, il repose en discordance sur les couches
rouges, il a les allures d’une coulée.
La coulée de roche dure passe latéralement à une brèche dont les
éléments sont des blocs de lave et des scories vacuolaires.
La présence d’une coulée de laves avec scories est donc indéniable. On
peut en préciser l’âge entre certaines limites. On peut la considérer
comme à peu près contemporaine du calcaire pliocène.
Assurément ces observations sont insuffisantes. La cheminée n’a pas été
vue. Il reste beaucoup de besogne pour un géologue.
On peut conclure cependant qu’une coulée de laves avec scories est un
témoignage suffisamment probant d’un appareil volcanique relativement
récent, disons pliocène.
On n’a jamais rien signalé de semblable dans l’Atlas saharien tout
entier, ni en relation avec un autre chott algérien, quel qu’il soit.
Cela seul suffirait à justifier l’attention spéciale accordée au Tigri,
puisque la présence de volcanisme rend incontestablement très claire
l’origine de la cuvette fermée. Il y a manifestement cuvette
d’effondrement.
Sous bénéfice d’inventaire, qui devrait être l’œuvre d’un géologue, je
crois que cette hypothèse, on peut dire cette évidence, est confirmée
par l’allure stratigraphique de la croûte calcaire pliocène. Tout autour
du Tigri, en dehors de ses falaises et à partir de leurs crêtes, la
croûte pliocène est régulièrement continue. Elle se voit de loin
couronnant la falaise, la crête blanche ressortant vivement sur la base
rouge.
Chaïb-Ras-ho (tête blanche, litt. = tête de vieillard), c’est le nom que
donnent les indigènes à un promontoire de la falaise. Or, dans le Tigri
même, à l’intérieur et en contre-bas des falaises, la croûte pliocène,
là où elle s’est conservée sans être recouverte par le sable, se
présente en fragments irréguliers, à des altitudes rapidement et
brusquement variables, comme si l’on se trouvait dans une zone de
cassures irrégulières, ayant affecté le pliocène, et par conséquent
postérieures à lui.
A ne considérer que les données géologiques il semble donc évident que
le Tigri, malgré l’antiquité reculée de son bassin fermé, est dans sa
forme actuelle une cuvette d’effondrement récent.
_Structure topographique._ — Les données topographiques conduisent
exactement aux mêmes conclusions.
Un ovale assez régulier, une soixantaine de kilomètres de grand diamètre
est-ouest, et une quarantaine de petit diamètre nord-sud, c’est la
cuvette fermée du Tigri. Elle a 150 mètres de creux entre les courbes de
1150 et de 1300 mètres. Tout du long elle a une ceinture régulière de
falaises, et souvent, sur la face nord en particulier, une ceinture
multiple en falaises étagées, en gradins.
Dans l’allure des falaises un certain nombre de faits ne permettent pas
d’écarter l’explication orogénique. Et d’abord leur dissymétrie dans le
secteur nord et dans le secteur sud.
Il y a des falaises au sud comme au nord du Tigri. Mais, au sud, la
falaise, quoique très nette, atteignant deux ou trois dizaines de mètres
de hauteur, n’est jamais un obstacle, elle se franchit facilement
n’importe où. Au nord, la falaise a 80 mètres d’à pic. On ne peut la
franchir que par un certain nombre de cols qui ont leur nom (Trik-el-
Beïda, Trik-Beïr-Beïr, Bab-Zerga, Bab-er-Rich). Cette falaise nord
d’ailleurs s’étage parfois en trois gradins au moins. Au sud on
soupçonne parfois l’existence de gradins, mais ce n’est jamais net. Le
chott central est limité au nord par les falaises d’Haci-el-Kelb, au sud
par une plage.
Les géologues admettent que l’Atlas saharien est déversé au sud[103].
C’est pour cela que les chaînons sont dissymétriques (le Grouz, le Maïz,
le Bou-Arfa, le Lakhdar, etc.). C’est particulièrement bien marqué dans
le Grouz à cause de ses dimensions plus considérables. Du nord on accède
à son sommet par des pentes douces et des vallées faciles. Au sud il
surplombe d’effroyables à pic, continus sur 80 kilomètres, et à peine
plus accessibles que des aiguilles alpestres.
L’allure des falaises autour du Tigri est en parfait accord avec cette
allure générale de toutes les chaînes voisines. Là aussi comme au Grouz
c’est la falaise à regard sud qui est abrupte et inabordable. On
soupçonne que ça ne doit pas être une coïncidence fortuite.
En relation avec les falaises nord on observe d’ailleurs une formation
dont il semble difficile de rendre compte en dehors d’une hypothèse
orogénique.
C’est quelque chose de très particulier, qui n’a pas de nom à ma
connaissance. Dans les grès tendres du « terrain des Gour », il se
rencontre, et l’érosion ou la déflation les ont mises en relief, des
parties très dures. Ces parties dures ont toujours la même forme, celle
d’une tour, ou si l’on veut s’exprimer autrement d’une cheminée ronde.
Le mot tour correspond davantage à l’impression ressentie, qui est
exactement, à quelque distance, une impression archéologique de tour en
ruine.
Les tours sont apparemment des concrétions gigantesques. Elles suggèrent
l’idée d’une colonne ascendante ou descendante, d’un mouvement vertical
associé à une faille.
Ces falaises septentrionales du Tigri, constellées de « tours »,
s’étagent les unes au-dessus des autres depuis le fond de la cuvette (le
bord du chott central) jusqu’à son sommet (garet Zerga). En arrière de
chaque ligne de falaise, mais tout particulièrement de la plus basse, on
observe une tendance très nette à l’existence de paliers étendus, voire
de contre-pentes. Ces paliers et contre-pentes semblent avoir guidé
l’érosion quaternaire, dont les ravinements s’orientent souvent est-
ouest, parallèlement à la direction des falaises, et à angle droit avec
la pente générale nord-sud du terrain. Cela suggère l’idée que des
failles étagées correspondent aux falaises ; la distribution des points
d’eau suggère la même idée. Elle est très curieuse. Et d’abord le nombre
absolu des points d’eau dans le Tigri est extraordinaire : pour le pays,
s’entend, et si on compare le Tigri avec les plateaux qui l’entourent.
La source de Tendrara, par exemple (au pied de la butte), est à une
cinquantaine de kilomètres de ses voisines les plus proches ; de
Tendrara à Métarka il y a 80 kilomètres sans eau. Le Tigri au contraire
est constellé de points d’eau. La carte au 200000e en porte une douzaine
sur 80 kilomètres ; et le nombre réel, sur le terrain, est probablement
deux fois plus élevé. Leur groupement est aussi étonnant que leur
nombre : ils sont presque tous dans la partie nord. A en juger par la
carte un seul serait franchement au sud (Haci el-Guettar). La
dissymétrie est donc exactement la même qu’entre la faible falaise du
sud, et les puissantes falaises du nord, couronnées de lave. On peut
soupçonner que ce sont deux aspects du même phénomène, appelant la même
explication. Les sources, comme les falaises, seraient liées à
l’existence de failles.
Une dernière particularité du Tigri enfin nous ramène une fois de plus à
la même idée. On est surpris de trouver aussi peu de sel dans le Tigri.
Il serait mieux dénommé une « daya » qu’un chott. On sait qu’entre une
« daya » et un « chott » la différence est de salure et par suite de
végétation. Une daya est une cuvette fermée où le tapis de verdure
remplace les efflorescences salines. Or, bien entendu, la végétation
d’une daya suppose un drainage souterrain. Tout se passe donc comme si
le Tigri était une écumoire, fuyant par le fond, ce qui est assez
concevable, si c’est un champ de fractures.
_Conclusions._ — Topographie comme géologie tout nous conduit donc à
reconnaître dans le Tigri une cuvette d’effondrement, un grand
amphithéâtre elliptique de failles en gradins. On peut dire en somme que
cela s’observe, grâce à la minceur et aux lacunes du placage
alluvionnaire.
Il faut rappeler combien cela s’harmonise avec le cadre général que font
au Tigri l’arc de Fortassa et l’ondulation de Tendrara. Celle-ci par sa
direction représente la corde de l’arc. Entre la corde et l’arc il y a
depuis longtemps, peut-être depuis la fin du crétacé, une cuvette
fermée. A une époque beaucoup plus récente (pliocène), un effondrement,
accompagné d’éruptions volcaniques, a donné à cette cuvette sa forme
actuelle. L’ellipse des falaises autour du Tigri paraît avoir une
relation de parallélisme avec les accidents montagneux qui l’encadrent
de loin. On conçoit très bien une cuvette d’effondrement ainsi
enchâssée.
_Chotts à falaises._ — On a reproduit longuement cette monographie de
Tendrara et du Tigri parce qu’on lui croit une portée générale. On pense
que le Tendrara est un exemple typique de haut plateau et le Tigri de
chott.
Cependant les rapports du Tigri avec les autres chotts des Hauts
Plateaux exigent quelque explication.
Parmi ces chotts il en est avec lesquels le Tigri a une parenté plus
étroite ; ce sont ceux qui sont, comme lui-même, encerclés de falaises.
D’autres sont au contraire bordés par des plages.
Or, dans l’Afrique du nord ces deux catégories sont groupées chacune à
part. Dans l’est le Djerid, le Melr’ir, le Hodna, les Zahrez, tous les
chotts sans exception, ont des limites indécises sur des plages en pente
à peine marquée, s’étendant à perte de vue. Dans l’ouest, au contraire,
sur la frontière algéro-marocaine, le Tigri et ses voisins, les chotts
Chergui et R’arbi, sont bordés de falaises très accusées.
Je ne vois pas qu’on ait jamais signalé ce groupement, ni qu’on ait
cherché à l’expliquer. Les falaises du Tigri, si on y regarde de près,
acheminent peut-être vers une explication.
Les falaises sont en effet à peu près les seules parties du Tigri qui
émergent de la Nebka. A l’assaut de leurs pentes abruptes le sable
n’arrive à monter que localement et exceptionnellement. Sur ces
escarpements rocheux, émergeant de la mer de sable, l’érosion et la
déflation concentrent leurs efforts ; ils sont sillonnés de torrents
courts qui se perdent tout de suite dans la Nebka ; hérissés
d’aiguilles, de tables surplombantes, de guillochages coupants ; ces à
pic et ces arêtes vives, ici comme en haute montagne, sont les
cicatrices d’une œuvre de destruction. C’est un relief jeune, en voie de
disparition, si lointaine encore qu’on imagine celle-ci.
Si l’érosion et la déflation tendent à la destruction de la falaise,
même lorsqu’ils en accusent les traits, on ne voit pas qu’ils puissent
rendre un compte satisfaisant de son existence même. A l’origine, il
faudra toujours placer un mouvement du sol, un effondrement ; je ne
conçois pas bien qu’on puisse conclure autrement. Et ceci vient à
l’appui d’autres arguments analogues précédemment invoqués.
Mais voici en outre un point de vue nouveau. La falaise serait une
cicatrice que le temps n’aurait pas eu le temps de faire disparaître,
une marque de jeunesse. Alors les chotts à plages ont un vieux relief ;
les chotts à falaises un relief jeune. C’est une différence d’âge qu’il
y aurait entre eux. Cela étant, on comprend qu’ils forment des groupes.
La frontière algéro-marocaine n’a pas seulement le monopole des chotts à
falaises, mais aussi des volcans miopliocènes. On l’a déjà dit
longuement (volcans de Tifarouïne et des Msirdas, voir fig. 29). Les
pointements éruptifs sont bien plus nombreux sur la côte Algéro-
Marocaine que sur tout le reste de la côte algérienne jusqu’en Tunisie.
M. Rey souligne justement la présence de sources chaudes au Kreider,
dans le chott ech-Chergui, frère et voisin du Tigri[104]. On verra au
livre III que dans l’Oranie, au voisinage du Maroc, le pliocène marin
est soulevé à plus de 900 mètres au-dessus du niveau de la mer
(Mascara) ; et que les deux fleuves principaux, le Sig et l’Habra ont
des profils extrêmement jeunes, de beaucoup les plus jeunes de toute
l’Algérie-Tunisie.
Lorsque nous constatons que les chotts de la même région sont, eux
aussi, extrêmement jeunes, entourés de falaises fraîches que l’érosion
et la déflation n’ont pas eu le temps d’user, nous sommes bien forcés de
conclure qu’il y a là un groupement intéressant de faits connexes.
Il faut renvoyer aussi à ce qui a été dit au livre I du grand accident
nord-sud saharien, qui se prolonge en zigzaguant et en bifurquant à
travers l’Atlas saharien, de part et d’autre du Grouz (fig. 2, 3, 4 et
6).
C’est encore lui dont l’influence est sensible ici. Les pointements
volcaniques sont sur sa trajectoire. Il ne peut pas être étranger à
l’exhaussement, par rapport aux régions plus orientales, de tout le
compartiment des Hauts Plateaux auxquels appartiennent Tendrara et le
Tigri.
C’est donc lui, en dernière analyse, qui a fait de Tendrara et du Tigri,
à nos yeux, des échantillons typiques de haut plateau et de chott ; leur
exhaussement a eu pour conséquence qu’ils ont échappé à l’ennoyage, que
le vieux squelette décharné y apparaît à nu ; et que le déchiffrement de
la structure s’en trouve facilité.
[Note 102 : Pour beaucoup de détails supprimés ici de cette analyse, on
renvoie à une étude parue dans les _Annales de Géographie_, No 49.]
[Note 103 : Gentil, no 57, p. 55. Ficheur dans 50, p. 150, fig. 34.]
[Note 104 : No 90, p. 106.]
CHAPITRE V
LE HORST ALGÉRIEN
_Plateau steppien._ — Si ennoyés d’alluvions que soient en général les
Hauts-Plateaux, la région Tendrara-Tigri n’est cependant pas la seule où
la structure des roches secondaires soit directement observable. Elle
l’est par exemple, sous le méridien d’Alger, dans une zone étendue
qu’Alexandre Joly a longuement étudiée sous le nom de _plateau steppien
d’Algérie_[105].
Entre les cuvettes creuses des chotts oranais à l’ouest, du Hodna à
l’est, des Zahrez au sud, cuvettes fermées, enclavées, dominées, et par
conséquent ennoyées, le _plateau steppien_ émerge de l’océan des
alluvions, dessine un grand dôme elliptique, allongé sud-ouest-nord-est,
très surbaissé, à surface bossuée (p. 162). Joly en nomme la partie
centrale « le dos des steppes, axe et cime du plateau steppien (168) ».
Ce plateau steppien, lorsqu’on le voit « de loin et de haut par exemple
d’un des sommets de Teniet ou de Boghar », il présente « l’aspect d’une
plaine immense, fuyant sans limite. L’image de la mer, telle qu’on la
découvre du haut d’une falaise, s’offre immédiatement à l’esprit. Mais,
quand on pénètre dans le plateau lui-même, les accidents du relief se
révèlent... une série de zones tantôt déprimées et tantôt surhaussées,
qui s’allongent sud-ouest-nord-est, parallèlement à l’axe de l’Atlas
saharien » (p. 164).
Dans le détail de ces zones déprimées et surhaussées Joly décrit des
« accotements de dômes ovoïdes » ; des « demi-dômes, au profil de
faucilles ».
Le relief monotone du plateau steppien « est en intime connexion avec la
simplicité de sa structure. Un grand bombement crétacé, très élargi,
très surbaissé, en forme la masse. Il constitue tout le dos des steppes.
Il couvre près des trois cinquièmes du plateau steppien » (p. 239).
Tout cela est en accord très satisfaisant avec la monographie de
Tendrara au chapitre précédent.
_Sud-ouest du Hodna._ — La retombée du « plateau steppien » sur le
Hodna, c’est-à-dire le coin sud-ouest de la région hodnéenne, a été
décrite par un géologue algérien, M. Savornin[106].
C’est le pays de Bou-Saada.
On est ici au voisinage du point le plus bas sur cette plate-forme
ondulée des Hauts Plateaux, à l’antithèse de Tendrara qui est le point
le plus haut.
Entre les deux la plate-forme s’élève par une pente insensible de 500 à
1500 mètres. Ici, à Bou-Saada, on touche cet étranglement hodnéen, déjà
marqué dans les cartes paléogéographiques des mers éocènes, où la mer
certainement a séjourné. La région a donc été pendant une partie notable
de son passé, normalement drainée à partir d’un niveau de base marin.
Aussi est-elle puissamment érodée ; l’érosion a préparé au géologue de
belles coupes naturelles, que M. Savornin étudie.
Il « met en lumière » ce qu’il appelle « le dimorphisme » de ce pays
autour de Bou-Saada. Il y distingue deux régions.
« Au sud sont des plis très accusés, produisant une grande variété de
reliefs dont l’ordonnance est en relation directe avec la tectonique.
Les plis courts prédominent. » C’est tout bonnement l’Atlas saharien.
Au nord de Bou-Saada, au contraire, « c’est une plate-forme aux très
larges courbures, où les accidents superficiels ne sont dus qu’à
l’érosion ». Cette région « quoique très montagneuse présente une
structure extraordinairement simple. Tout la série des sédiments éo et
mésocrétaciques s’y distribue en empilements formidables presque
horizontaux ». Ce massif qu’on supposerait complexe à considérer son
relief, « n’est qu’un large anticlinal de 20 kilomètres ».
Ce que M. Savornin souligne ici c’est ce contraste entre l’Atlas
saharien et le Haut Plateau qui est si frappant aussi à l’autre bout,
dans l’ouest, entre la table de Tendrara et les dents de scie de l’arc
de Fortassa.
M. Savornin note que « cette plate-forme s’étend au nord sous la plaine
du Hodna. En effet, partout où l’on peut voir des affleurements perçant
la nappe des alluvions soit au bord même du lac, soit au loin dans la
plaine..., on ne trouve que les horizons que ferait prévoir l’hypothèse
de la continuité d’allure des couches. »
Dans cette région précisément au nord de Bou-Saada, près la piste
d’Aumale, dans les contreforts érodés, une montagne naturellement
tabulaire, porte ce nom caractéristique « billard du colonel ». Il
s’agit du colonel Pein, dont le nom reste attaché au bureau arabe de
Bou-Saada.
Un nom de ce genre est à rapprocher de cette autre appellation
populaire, qui a fait fortune, « les Hauts Plateaux ». Elle aussi vient
de nos soldats et de leurs officiers. Elle traduit la première
impression de profanes en présence de pays vivement contrastés dans
leurs aspects extérieurs, leurs lignes d’horizon.
Cette impression de profanes se trouve en accord avec le verdict des
techniciens.
La plate-forme du sud-ouest du Hodna, dit Savornin, s’est comportée
« comme un môle résistant pour une cause profonde qui ne se révèle
point ».
Alexandre Joly aussi ne se risque à envisager cette cause profonde que
dans un membre de phrase entre deux virgules ; il suppose « des horsts
anciens en profondeur ».
Mais Louis Gentil, concluant dans le même sens, est beaucoup plus hardi
et plus détaillé.