Les deux profils ont une parenté évidente entre soi et avec les figures

14 et 16. Il faut considérer l’ensemble de ces quatre figures, en se

souvenant que les quatre fleuves profilés sont les seuls oueds Telliens,

prenant leur source sur les hauts plateaux. C’est donc une règle sans

exception que les fleuves de cette catégorie sont composés de deux

oueds, réunis en un seul par une capture. L’oued d’amont a longtemps

appartenu a un bassin fermé, son profil régulier atteste la maturité.

L’oued d’aval est un jeune torrent Tellien à profil heurté.

Les quatre figures sont donc une illustration graphique du grand fait

que voici. Depuis l’effondrement de la Tyrrhénide les oueds Telliens,

ayant désormais la mer comme niveau de base, sont des agents d’érosion

puissants. Ils n’ont pas cessé d’étendre leurs conquêtes au détriment de

la zone antique des bassins fermés.]

L’oued Cherf coule donc sur les Hauts Plateaux et la Seybouse dans le

Tell ; le profil suggère que les deux oueds (Cherf et Seybouse) ont été

longtemps distincts, et que le premier a été capturé par le second. En

amont de Guelma ils sont réunis par des rapides où la pente atteint 25

p. 1000. Les Hauts Plateaux dans le bassin de l’oued Cherf sont

naturellement tapissés des atterrissements continentaux gypso-salins

habituels.

_Oued Rummel._ — Le Rummel (fig. 19) (oued el-Kebir dans la partie

inférieure de son cours) appartient à la même catégorie. Il rappelle

plus particulièrement le Bou-Sellam par le crochet aigu de son coude de

capture. Comme le Bou-Sellam il prend sa source dans l’Atlas tellien,

coule d’abord au sud, puis à l’est sur les Hauts Plateaux jusqu’à

Constantine. C’est là que se fait dans les gorges fameuses du Rummel

entre l’oued d’amont et l’oued d’aval un raccord dont le profil accuse

l’extrême brutalité ; l’oued tombe d’une centaine de mètres à la

traversée de la ville (sa chute alimente les moulins Lavie). De part et

d’autre de Constantine les profils des deux oueds sont extrêmement

contrastés. L’oued d’aval a un profil en crémaillère de torrent jeune et

conquérant. Et c’est lui d’ailleurs dont M. Joleaud a retracé les

conquêtes.

[Illustration : FIG. 20. — L’OUED BOU-MERZOUG ET L’OUED CHOTT-SABOUN.

Le chemin de fer entre Constantine et Batna longe successivement deux

oueds, le Bou-Merzoug affluent du Rummel, et l’oued Chott-Saboun (bassin

fermé). On a imaginé (hypothèse A. Grund) que ces deux oueds seraient

les débris aujourd’hui distincts, d’un système fluvial continu, que le

progrès du climat désertique aurait tronçonné.]

[Illustration : FIG. 21. — PROFIL EN LONG DE L’OUED BOU-MERZOUG

PROLONGÉ.

Sur la figure 21, la courbe si concave et si régulière de l’oued Chott-

Saboun atteste l’isolement ancien de la vallée, qui a évolué pour son

compte jusqu’à la sénilité.

Le Bou-Merzoug, l’une des têtes d’un torrent Tellien, dans un avenir

indéterminé, si les circonstances actuelles persistent assez longtemps,

pourra capturer l’oued Chott-Saboun et constituer avec lui un système

fluvial du type Chéliff, Bou-Sellam, etc.

Les figures 20 et 21 sont comme une contre-épreuve des précédentes,

conduisant aux mêmes conclusions.]

_Bou-Merzoug._ — En amont de Constantine le Rummel reçoit un affluent,

le Bou-Merzoug, qui était considéré dans l’antiquité comme l’artère

maîtresse, la tête du fleuve ; les Romains l’appelaient Ampsagas. Si on

admet ce point de vue, et si on établit le profil en long de l’oued Bou-

Merzoug (fig. 20 et 21) on obtient un résultat curieux, à condition de

le prolonger par le profil de l’oued Chott-Saboun (source à Lambèse dans

l’Aurès). Le Chott-Saboun (Sebkha Zmoul) qui est la zone d’épandage de

l’oued Chott-Saboun, est séparé de la haute vallée du Bou-Merzoug par un

seuil insignifiant, une ondulation de la haute plaine. Actuellement

encore ce oued est une artère de bassin fermé, ayant évolué à part

pendant des âges, avec le chott Saboun comme niveau de base, puisque la

concavité très accusée de son profil semble bien avoir atteint

l’équilibre. Le long du Bou-Merzoug cependant l’érosion régressive,

déterminée par le rattachement du Rummel au bassin méditerranéen, est

parvenue actuellement jusqu’à El-Guerra, ou plus précisément Aïn-Mlila.

Si les conditions actuelles persistent pendant des siècles encore, il

est manifeste que l’érosion régressive finira par rattacher l’oued

Chott-Saboun au bassin du Rummel, c’est-à-dire à la Méditerranée. Le

complexe oued Chott-Saboun-oued Bou-Merzoug est un Chéliff en voie de

réalisation, un Chéliff futur. Le profil de cet oued imaginaire

rapproché des quatre autres qui s’appliquent à des oueds réels, est une

contre-épreuve intéressante.

_Conclusions._ — L’étude du modelé nous conduit donc à des conclusions

qui sont nettement celles des géologues.

Le domaine des bassins fermés est en régression plus ou moins rapide

depuis que les relations actuelles existent entre la terre et la mer,

depuis que la Méditerranée a pris la place de la Tyrrhénide effondrée,

c’est-à-dire apparemment le pliocène. Depuis ce temps-là les oueds

telliens, avec la mer comme niveau de base, ont été alimentés par des

pluies dont l’importance absolue a beaucoup varié, mais qui sont

demeurées relativement beaucoup plus abondantes sur le versant nord

méditerranéen de l’Atlas que sur le versant sud. Ces oueds telliens ont

donc été conquérants sans interruption, ils le sont encore sous nos

yeux. Du grand effondrement tyrrhénien ç’a été la conséquence la plus

importante, celle du moins qui saute davantage aux yeux, qui se laisse

mesurer. Et ce n’est rien moins d’ailleurs que la différenciation du

Tell, quelque chose de considérable.

[Note 70 : No 70, p. 287.]

[Note 71 : No 80, p. 244.]

[Note 72 : No 69.]

[Note 73 : No 70, p. 319.]

[Note 74 : Nos 76 et 74.]

[Note 75 : No 75, p. 510 et no 76, p. 9.]

CHAPITRE VI

CONCLUSIONS DU LIVRE

On a réuni dans ce livre II les données actuellement acquises sur

l’histoire géologique de l’Algérie.

Il faut affirmer que ces données sont acquises, il s’agit de faits

solides, sur lesquels est réalisé le consensus de tous les observateurs.

On n’a pas le moins du monde développé une thèse qui soit particulière à

l’auteur.

L’affirmation n’est pas inutile parce que l’ancienneté du climat

désertique ou steppien en Algérie est un fait incontesté, il est vrai,

mais en revanche assez généralement ignoré. De cette ignorance il a été

fourni des preuves récentes. Et par exemple un géographe autrichien, M.

A. Grund, à la suite d’un voyage rapide en Algérie, s’est imaginé que

l’oued Chott-Saboun était l’ancienne tête du Bou-Merzoug séparée du

tronc par les progrès du climat désertique depuis le quaternaire[76].

Cette erreur est très naturelle chez un voyageur qui met la tête à la

portière dans le train de Constantine-Batna. Mais l’extraordinaire c’est

que la théorie Grund ait été accueillie avec quelque faveur dans les

cercles géographiques français. Les géologues algériens aux prises avec

une besogne immense ont publié des études fragmentaires, qu’aucune

exposition d’ensemble n’a mis encore à la portée du public scientifique

métropolitain. Ces études existent pourtant, leurs conclusions sont

unanimes et formelles.

On a vu qu’une analyse du modelé par la méthode des profils

longitudinaux conduit à une conclusion qui est rigoureusement celle des

géologues, puisqu’enfin ces chotts, dont le climat actuel tend à

restreindre le domaine, lui sont nécessairement antérieurs.

Il faut donc souligner ce fait sur lequel il apparaît que l’attention

n’a pas été assez attirée. L’Algérie est encroûtée de dépôts

continentaux qui se sont accumulés dans des bassins fermés depuis

l’oligocène.

Le régime des chotts est aussi vieux que l’Algérie continentale ; la

malédiction des pays de sel est sur ce pays depuis le commencement des

âges ; toutes les fois où nous voyons, dans le passé géologique, le bras

de mer algérien s’assécher, ç’à été pour se couvrir de chotts. Il y a un

lien entre la répartition des déserts à la surface de la planète et la

latitude. Faut-il admettre que la latitude de l’Algérie n’ait pas changé

depuis le crétacé, ce qui signifie l’immobilité du pôle ? La répartition

circumpolaire de la houille suggère déjà cette immobilité. Mais quoi

qu’il en soit de ces considérations trop générales, l’ancienneté d’un

climat aride en Algérie est un fait précis.

Les faits précis de cet ordre, ceux qui sont exposés dans le livre II,

comme d’ailleurs ceux qui ont trouvé place au livre I, sont des

directives, des leitmotive ; il faudra les avoir présents à l’esprit

pour analyser la structure du pays dans ses détails, dans ses parties.

D’ores et déjà une grande division ressort à travers toutes les cartes

paléogéographiques : l’Atlas tellien et le groupe Atlas saharien-Hauts

Plateaux nous sont apparus déjà comme distincts. L’un est le domaine du

géosynclinal profond, du géosynclinal proprement dit ; et l’autre du

socle continental. L’étude des dépôts continentaux nous a conduits

d’autre part à la discrimination des deux mêmes zones sur des principes

tout autres. Tandis que tout le sud reste le domaine des bassins fermés,

le Tell est le domaine des oueds méditerranéens conquérants ; il leur

doit un modelé d’érosion avec la mer comme niveau de base, un décapage

avancé, une dissection profonde. Les deux zones, Tell et Hauts

Plateaux ; ont, l’une vis-à-vis de l’autre, une originalité de modelé

comme ils en ont une de contexture profonde.

Cette distinction à laquelle nous aboutissons de deux côtés différents

est fondamentale, il faut s’y tenir. Les noms de Tell et Hauts Plateaux

sont consacrés par l’usage, on peut les dire des appellations

populaires. Ils en ont les inconvénients comme les avantages.

Naturellement ils manquent de précision. Dans le détail, quand il

s’agira de délimiter, on trouvera que les limites du socle continental

sont loin de coïncider exactement avec celles de la zone où

l’encroûtement de bassin fermé est encore intact. Mais en gros la

division très générale de l’Algérie en Tell et Hauts Plateaux est très

commode ; on l’adoptera, au moins comme cadre de travail,

provisoirement.

[Note 76 : No 47, p. 443.]

LIVRE III

HAUTS PLATEAUX

* * * * *

CHAPITRE I

ATLAS SAHARIEN

On essaiera d’analyser d’abord le socle continental, la grande zone

méridionale de l’Atlas saharien et des Hauts Plateaux, en commençant par

l’Atlas saharien.

On a déjà dit qu’il a des limites nettes du côté du Grand Atlas

marocain ; il contraste avec lui par son altitude moindre de moitié ; et

certainement aussi par l’âge beaucoup plus jeune de ses roches.

Ce vieillissement d’est en ouest le long de la chaîne, qui est d’abord

régulièrement progressif, s’accélère assez brusquement dès qu’on arrive

au Grouz. Il y a là sûrement de part et d’autre du Grouz un changement

soudain. Mais non pas essentiel à ce qu’il semble. Le Grand Atlas

marocain est encore très mal connu. Pourtant, à considérer les cartes

que nous en avons, il paraît évident qu’il est un prolongement de

l’Atlas saharien, et que ce sont deux parties d’un même ensemble ; on

l’admet non seulement d’après l’identité de la direction générale, mais

aussi la direction et l’agencement identique des parties, des éléments

de chaîne. Entre les deux, Atlas saharien et Grand Atlas, la différence

serait de décapage. Le Grand Atlas serait profondément éventré par

l’érosion jusqu’à des couches géologiques bien plus profondes.

A l’extrémité opposée on est en revanche parfaitement fixé.

Il est très connu que l’Atlas saharien se prolonge exactement semblable

à lui-même, sur le territoire tunisien.

Nous avons sur lui d’excellentes études ; Ritter a décrit la partie

centrale, Djebel-Amour, monts des Ouled-Nayl[77] ; Flamand[78]

l’extrémité occidentale ; Roux l’extrémité orientale sur la frontière

tunisienne[79]. Tous ces géologues sont exactement d’accord, ils nous

font de l’Atlas saharien le même tableau d’ensemble.

_Unité de plan._ — Le trait essentiel est que la chaîne prise dans son

ensemble a une direction, grossièrement est-ouest, et que ses éléments

constitutifs, pris chacun pour soi, en ont une autre très aberrante

(nord-est sud-ouest parfois presque nord-sud). Ritter a dressé une

_carte schématique de l’allure des plis_ (fig. 22) qui en dit plus au

premier coup d’œil que de longues phrases.

[Illustration : FIG. 22. — CARTE SCHÉMATIQUE DE L’ALLURE DES PLIS DANS

L’ATLAS SAHARIEN.

L’Atlas Saharien a une direction générale approximative Est-Ouest. Mais

les éléments qui le composent, qui sont courts et nettement

individualisés, ont une direction toute différente, bien plus rapprochée

du Nord-Sud. C’est ainsi que les brins tordus dont la réunion constitue

un câble font un angle très marqué avec le câble lui-même.

Cette structure si particulière caractérise l’Atlas Saharien d’un bout à

l’autre avec une curieuse régularité. (D’après Ritter.)]

Les éléments se relaient au lieu de se prolonger. L’analogie serait

assez grande avec le dessin d’un câble composé de brins tordus. Les

brins, considérés isolément, font naturellement un angle accusé avec le

câble que leur réunion compose. Ici, dans l’Atlas saharien, chaque brin

isolé, c’est-à-dire chaque pli, naît au sud, sur la plate-forme

saharienne ; ils traversent en écharpe l’épaisseur de la chaîne ; et ils

meurent, ils s’effacent à sa limite nord. Ils se groupent en faisceaux,

en torons, Ritter dit en amygdales ; chaque amygdale a souvent une

individualité géographique assez nette (monts des Kçour, monts du

Djebel-Amour, monts des Ouled-Nayl).

De cette torsion, de ce conflit entre deux directions, différents

géologues ont fourni différentes explications. Ce qui nous importe pour

le moment c’est que cette disposition si particulière se retrouve

partout d’un bout à l’autre en Tunisie comme en Algérie, et même dans le

Haut Atlas, prolongement marocain de l’Atlas saharien. Roux[80], à

propos du dessin en plan des plis dans le sud tunisien, parle d’arcs

_concaves vers le nord_ se raccordant à des « arcs concaves vers le

sud » ; de « guirlandes », « d’accents circonflexes », Flamand, à propos

de l’Atlas saharien sur les confins du Maroc[81], parle de « chaînes

géniculées » (repliées en forme de genou) ; de directions

« orthogonales ». Ces synonymes expressifs se ramènent aux termes de la

description que Ritter a faite une fois pour toutes, et à laquelle tous

ses successeurs déclarent expressément se rallier, y compris, à propos

de l’Atlas marocain, Louis Gentil[82].

L’Atlas saharien est donc, d’un bout à l’autre, dessiné d’après la même

formule, et comme plissé d’un seul jet.

Sur la date de ce plissement il ne subsiste pas non plus d’incertitude.

Le socle continental envahi par les mers crétacées et éocènes, a été

affecté « d’amples mouvements » (Roux, p. 261).

Un coup d’œil sur les cartes paléogéographiques montre le seuil de

Biskra, le Hodna, l’Aurès et les Zibans déjà dessinés par les rivages de

la mer cartennienne (fig. 10). M. Savornin qui vient de publier sur la

région hodnéenne une très belle étude insiste là-dessus. L’Atlas

saharien, dit-il, avait acquis « sa constitution dès le début des temps

tertiaires[83] ».

L’époque miocène a vu pourtant produire une accentuation du plissement

sensible au moins en certains points, en Tunisie par exemple. Dans la

région de Redeyef, le miocène tout entier, y compris l’étage supérieur

est « très vigoureusement plissé ». Le plissement a continué au pliocène

et s’est fait sentir même au quaternaire[84]. M. Roux a justement attiré

l’attention sur le témoignage des terrasses fluviatiles dans l’Atlas

saharien. Une étude détaillée en serait d’autant plus intéressante

qu’elles furent l’œuvre de rivières dont la mer n’a jamais été le niveau

de base. Cette étude n’a jamais été faite. En gros, à juger par ce qu’on

entrevoit au passage, elles conduiraient à la conclusion de mouvements

orogéniques très récents ; et cela partout, aussi bien dans le Grouz que

dans l’Aurès.

Une chaîne où les forces orogéniques n’ont jamais cessé d’être actives,

du crétacé au quaternaire, c’est justement tout l’Atlas, aussi bien

tellien que saharien. Les géologues sont unanimes là-dessus. En cela,

sur cette question d’âge, l’Atlas saharien ne fait aucun contraste avec

le tellien, il est lui aussi partie intégrante de l’Atlas, et au même

titre.

Mais, dans l’édification de l’Atlas saharien, les forces plissantes, aux

prises avec l’épaisseur relativement rigide du socle continental, ont

constamment travaillé sur le même plan, à travers les âges ; leurs

effets se sont lentement accumulés dans le même cadre préétabli. Il n’y

a pas eu, comme dans le géosynclinal tellien, effondrement au fond de la

mer et réédification toute fraîche de parties importantes.

Et, quoi qu’il en soit de cette explication, le fait est là. L’Atlas

saharien est d’un seul jet : cela seul lui ferait, vis-à-vis de l’Atlas

tellien, une originalité extrêmement accusée. Il en a d’autres.

_Plissement ébauché._ — Un second point essentiel est que l’Atlas

saharien est plissé faiblement. C’est presque un corollaire de ce qu’on

vient de dire. Le dessin général du plissement apparaît en plan, à la

surface du sol et sur la carte, avec la netteté qu’on a vue, justement

parce que les plis sont rares et simples, faciles à déchiffrer d’un coup

d’œil. Dès le premier moment où un géologue s’est occupé de l’Atlas

saharien, ce géologue, qui fut Ritter, a mis définitivement en lumière

ce grand fait. « Le plissement, dit-il, est resté à l’état

d’ébauche[85][86]. » Cet Atlas saharien n’est pas une sierra à crête

accusée ; c’est plutôt un plateau ondulé, froissé. Tous les géologues

ont acquiescé à la formule de Ritter (Flamand, Roux, Savornin).

Géologues et géographes établissent un parallélisme entre l’Atlas

saharien et notre Jura français ; de Martonne par exemple[87], le

général Berthaut[88]. La comparaison est devenue classique. Ce sont deux

bons exemples courants d’un plissement peu accusé.

Cette analogie dans les énergies comparables des deux plissements a pour

conséquence la parenté des deux modelés.

Ces termes populaires expressifs que les montagnards du Jura donnent à

des détails du relief, les _cluses_, les _ruz_, les _crêts_, les

_combes_ et qui ont passé dans l’usage courant de la géographie

physique, des géographes comme de Martonne[89], des topographes comme le

général Berthaut[90], des géologues comme Roux[91] se trouvent tout

naturellement entraînés à les employer dans une description de l’Atlas

saharien. Le dôme à centre évidé (cratère d’érosion de Roux, voir fig.

13), si fréquent dans l’Atlas saharien est aussi une forme

jurassienne[92].

_Modelé désertique._ — Pourtant ce modelé jurassien est l’œuvre d’une

érosion jeune, qui n’a pas eu le temps d’effacer entièrement et de

rendre méconnaissable la surface structurale primitive. Assurément il y

a une nuance importante à noter à ce point de vue entre le Jura et

l’Atlas saharien.

« Les plis de l’Atlas saharien, dit le général Berthaut, étant plus

dégradés que ceux du Jura, présentent une plus grande _densité_ de

détails topographiques : crêts, ravins, combes, festons, écailles, etc.,

s’y montrent plus nombreux et plus serrés[93]. »

M. Roux souligne la présence, dans certains coins de l’Atlas saharien,

de véritables « synclinaux perchés », tout à fait typiques. Ce sont, par

exemple, le Kalaat-es-Senam sur la frontière tunisienne, le djebel Milok

au nord de Laghouat. « Cette inversion du relief, comme le fait observer

de Martonne, est un signe certain d’une évolution poussée jusqu’à la

maturité » ; et c’est dans les Alpes, non plus dans le Jura, que de

Martonne en cherche des exemples[94].

L’Atlas saharien, frère du Jura, s’en distinguerait donc par une usure

du relief beaucoup plus accentuée. On n’est pas certain, à vrai dire,

que cette explication soit entièrement satisfaisante. Il est évident en

tout cas qu’elle est incomplète, et ce qu’elle passe sous silence

pourrait bien être l’essentiel. L’Atlas saharien se distingue du Jura,

des Alpes, et de toutes les chaînes de chez nous, qui sont familières à

nos géographes, en ce qu’il a un modelé désertique.

En effet, comme on l’a déjà dit longuement, il n’a, pour ainsi dire,

jamais cessé d’être zone de bassins fermés. Sous nos yeux, aujourd’hui,

à son extrémité orientale, dans le sud tunisien, le bassin fermé du

Djerid va jusqu’à Gabès, c’est-à-dire jusqu’à la mer. Depuis

l’oligocène, en tout cas depuis le pontien, cette chaîne tout entière

n’a jamais été normalement drainée par des fleuves aboutissant à la mer.

C’est un fait d’immense conséquence, au point de vue modelé. Le cycle

d’érosion n’est plus le même, suivant que le niveau de base est fourni

par le chott voisin qui se comble, et non plus par la mer lointaine,

dont la capacité réceptive en matière d’alluvions est pratiquement

illimitée. Sur tout le flanc sud de Figuig à Gabès, le contact

géologique entre l’Atlas et la plate-forme saharienne ne s’observe nulle

part ; il est masqué invariablement par des épaisseurs inconnues

d’atterrissements continentaux, que les géologues ont classé mio-

pliocènes, et qui sont les éboulis et les débris de la chaîne, les

résultats accumulés de son usure à travers les âges. Ils sont restés où

le ruissellement sur les pentes les a abandonnés, à bout de force dans

les zones d’épandage. La chaîne est enfouie sous ses propres débris. Le

colmatage en bassins fermés est soumis à des lois particulières : le

niveau de base qui est une simple zone d’épandage tend à se relever sans

trêve par l’accumulation des alluvions ; il en résulte une incertitude

du cours inférieur ; la rivière est rejetée par le résultat de son

travail à la recherche éternelle d’une zone d’épandage nouvelle ; et le

colmatage s’étend donc de proche en proche sur des étendues illimitées.

L’érosion aussi obéit à des lois nouvelles ; il n’y a pas attaque

générale par de grands fleuves brutaux éventrant profondément la chaîne.

Dans les compartiments séparés des bassins fermés l’érosion travaille en

petit. Chaque groupe montagneux est modelé à part, délicatement, par une

érosion régulièrement périphérique, l’ennoyage et par conséquent la

protection du pied allant de pair avec l’attaque du sommet. Ainsi

s’expliquent, j’imagine, ces paysages, que décrit Ritter, où « quelque

montagne décharnée s’avance, dans l’horizon plat, comme un éperon de

navire » : ces « vastes plaines que séparent de longues crêtes aiguës et

bien alignées ». Flamand les compare à des « chenilles

processionnaires » se suivant à la queue leu-leu.

On a parfois comparé l’Atlas saharien aux chaînes de l’Iran, d’ailleurs

bien mal connues et cette comparaison a chance de n’être pas inexacte.

J’en suggérerais volontiers une autre avec les Basin Ranges des États-

Unis, sans être d’ailleurs autrement sûr de ce que j’avance. Cet

enfouissement de l’Atlas saharien sous ses propres débris, il est

curieux qu’on ne l’ait, je crois bien, jamais mentionné. Il pourrait

bien être pourtant la caractéristique la plus importante de la chaîne,

celle qui explique les autres, au moins pour une bonne part.

_Lien entre les deux._ — Et par exemple n’est-il pas en relation de

cause à effet avec l’autre grande caractéristique, la simplicité des

plis. Les théoriciens de la tectonique, en étudiant les plissements de

l’écorce terrestre, sont arrivés à cette conclusion qui est de simple

bon sens. Un pli donné est d’autant plus accusé qu’on l’envisage à une

profondeur plus grande dans l’épaisseur de l’écorce. Il est toujours

léger dans les couches superficielles[95].

Une chaîne comme les Alpes apparaît de tectonique très compliquée, parce

que l’érosion actionnée par le niveau de base marin, a mis au jour le

cœur profond des plis.

Il en est de même de l’Atlas tellien. Mais l’Atlas saharien, de modelé

désertique, a conservé au contraire des parties importantes, ou en tout

cas des traces encore reconnaissables de la surface structurale

primitive ; c’est-à-dire une simplicité de dessin général, dont nous ne

savons pas ce qu’elle masque en profondeur.

Structure de l'Algérie · 第 6 / 19 段